‹ Mémoires de Charles Gozzi ... écrits par lui-mêmeChapitre 53 sur 134 · FIN DE MES DERMERES AMOURS · texte numérisé non relu

FIN DE MES DERMERES AMOURS

Divin Platon, que n'ai-je toujours nagé dans les eaux limpides de ta philosophie ! Le coup de foudre qui a rompu a la fois mes amours éthérées et sensuelles ne m'aurait point déchiré le cœur ; il n'aurait plongé qu'une seule personne dans la vase terrestre. Aux yeux de mon lecteur je serais de même un niais, mais un niais sans tache.

Un de mes amis de Dalmatie , amené a Yenise par la fatalité, vint tomber un matin chez moi, comme des nues, et me demanda l'hospitalité pour quelques jours. H entra par hasard dans ma chambre de travail au moment où j'échangeais un mot avec ma jolie voisine. Aussitôt il tira des conjectures , et se mit a plaisanter sur mes amours par les fenêtres et sur la beauté de ma maîtresse. Je voulus faire l'homme sérieux; je vantai la sagesse, la modestie irréprochable de la jeune femme, en jurant que jamais je n'avais mis le pied dans la maison de ma voisine; ce qui était vrai. Mon ami, rusé, fin , éveillé a l'endroit du beau sexe , haussa les épaules en disant qu'il avait lu ce que je lui voulais cacher dans mes yeux et dans ceux de la dame.

— Tu es , ajouta-t-il , un excellent ami , sincère et loyal ; mais en amour tu te donnes le ridicule de trop

MÉMOIRES DE CHARLES GOZZI. loi

faire le discret. Entre nous, il ne devrait point exister de mystères. Ce que je sais, je suis prêt a te le dire , et tu manques a la confiance de l'amitié en me déguisant cette bagatelle amoureuse.

— Je te prie, répondis-je avec sévérité , de chasser de ton esprit ces soupçons injustes. Je n'ai aucune relation mystérieuse avec cette dame ; mais pour te prouver ma sincérité , je te déclare que si j'aimais cette estimable personne , je me laisserais plutôt arracher la langue que de trahir un tel secret. L'honneur d'une femme doit être gardé dans un tabernacle , et les devoirs de l'amitié ne commandent a personne la légèreté, l'imprudence et la trahison. Tant pis pour l'ami qui s'offenserait d'une discrétion aussi légitime.

Nous discutâmes ensemble le pour et le contre de cette question. Je demeurai ferme dans mon précepte, et mon ami me railla en me disant que je m'exprimais comme un vieux roman espagnol. Tout en raisonnant , il guettait les occasions de voir la jolie voisine. Elle vint a a la fenêtre , et mon ami me dit :

— Puisque tu n'es pas amoureux de cette dame , tu ne trouveras pas mauvais que je lui parle.

Ce diable d'homme se lança dans un lac de bavardages, d'adulations démesurées sur les charmes, les appas, les grâces de ma voisine ; et , pour faire mieux accueillir ses flatteries, il exalta son amitié pour moi. À l'entendre, nous étions deux frères. Ma surprise fut grande lorsque je vis ma maîtresse écouter ces histoires avec complaisance, le sourire sur les lèvres , la langue prompte a la

riposte et le ton familier. Je me sentais dévoré de jalousie , et je continuais a jouer l'indifférence avec la mort dans l'âme.

Pour comble de tourments , je connaissais mon excellent camarade pour un cœur d'or , franc ami , serviable et honnête, hormis en affaire de femmes. Sur cet article, je le savais pirate, et le plus intrépide, le plus actif qui eût jamais écume les mers de Vénus. 11 était plus âgé que moi, beaucoup plus expert, bien fait de sa personne, expéditif, résolu, la langue bien pendue : il y avait de quoi frémir de crainte. Deux ou trois fois ce maudit homme engagea de ces dialogues avec ma maîtresse, et il ne manquait pas d'appuyer sur l'amitié fraternelle qui nous unissait .

Enfin le pirate devait partir dans quatre jours , a ma grande satisfaction , lorsqu'il vint a la fenêtre , et montrant a la voisine la clef d'une loge :

— Voulez-vous , lui dit-il , venir ce soir avec nous au théâtre de San-Luca voir une comédie? Vous me paraissez triste; la promenade et le spectacle vous feront du bien.

La dame refusa , mais faiblement. Il insista, et m'appela bien vite a son aide , en me priant de persuader a ma voisine de nous accorder l'honneur de sa compagnie. Ma maîtresse me regardait d'un air qui signifiait clairement : « Que t'en semble? » Le diable d'ami tenait ses yeux invariablement braqués sur les miens pour m'empècher de faire un signe négatif. J'étais déconcerté, pris au piège et balbutiant. Je me hasardai cependant

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