CHAPITRE XII
tout prix passer aujourd'hui pour originaux. Ces hérétiques s'en vont prêchant la croisade contre les vénérables pères des lettres italiennes, et ils détournent la jeunesse du culte des traditions et de la simplicité. Ils ont réussi , aidés par le fantôme de la mode, a changer en énergumènes une infinité de talents jeunes et capables de bien faire, et j'eus la folie de m'en irriter.
Ma seconde faiblesse fut de considérer avec ressentiment les jargons barbares introduits dans tous les écrits nouveaux , le phébus ampoulé décoré du nom de style, et la décadence de notre idiome harmonieux. L'enflure des idées et des sentiments passait dans les expressions, soutenue et fortifiée par l'ignorance des écrivains; car l'ignorance a le privilège de se créer un langage inouï dont elle ne saurait soupçonner l'horreur, et qu'elle débite avec une audace qui vous confond.
Ma troisième faiblesse fut de me mettre en fureur en voyant disparaître , avec le pur langage toscan , la variété des styles. Tout prenait une même couleur et un même mode monstrueux, gonflé, avec la prétention d'être sublime. Que ce fût prose ou vers, que ce fût matière ardue ou familière, grave ou facétieuse, traité de théologie , madrigal , acrostiche ou billet galant , tout avait la même couleur.
Je sais qu'il ne sert a rien de vouloir retenir les lettres quand elles sont entraînées sur ces penchants déplorables. Le goût publi€ une fois corrompu, on ne le ramène pas au chemin de la vérité; c'est pourquoi j'appelle mon ressentiment une faiblesse. Les assassins de notre belle langue avaient semé dans les idées des
graines venimeuses qui répandaient le poison dans toutes les cervelles. Quelques personnes érudites et zélées partageaient mon effroi et mon dégoût. Nous donnâmes entre nous au fatras prodigieux des productions nouvelles le titre de littérature des imposteurs, et le nom était exact : car cette marchandise falsifiée n'était que mensonge. A force d'en causer et de nous lamenter de compagnie, nous pensâmes a écrire et plaider contre l'imposture. On verra tout a l'heure comment j'attachai le grelot. Nous pouvons nous vanter d'avoir un moment suspendu la chute des belles-lettres; mais je confesse qu'actuellement le mal est devenu sans remède, et la guérison ne saurait s'opérer que par l'effet du temps.
Depuis l'année 17-40, une joyeuse académie s'était établie a Venise par un caprice de gens lettrés. Cette académie se vouait au culte du langage pur et de la simplicité, suivait les traces des Chiabrera, des Redi, des Zeni, des Manfredi, des Lazarini et de tant d'autres restaurateurs courageux du style , ennemis de la peste emphatique et figurée. Sous le nom comique d'académie granellesca (des ineptes) , elle déguisait par une contre-vérité sa prétention de ramener la jeunesse au goût des bonnes choses. Afin de bannir l'apparat et le pédantisme , cette savante et badine compagnie élut ironiquement pour président un vieux fou appelé Joseph Sechellari, infatué de la manie des vers, et dont les productions avaient un grand succès de ridicule. Des gens de mérite choisirent pour prince cet étrange maniaque dans le dessein de mieux manifester leur bonhomie littéraire. Le seigneur Sechellari fut nommé prési-