‹ Mémoires de Charles Gozzi ... écrits par lui-mêmeChapitre 60 sur 134 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

j'aurais été un tout autre homme; je ne saurais dire a quel point cela eut changé mon naturel. Le déluge de comédies et de vers qui est sorti de ma pauvre plume aurait pu me rapporter de grands profits; mais la plupart du temps je les ai donnés gratuitement aux comédiens et aux libraires. Lorsque ma mère entra en possession des biens de son oncle Tiepolo, je me sentis soulagé d'un grand poids , et je devins aussi peu préoccupé de mes intérêts que j'avais paru âpre a leur défense. Comme j'ai écrit des satires, il m'eût répugné de vivre dans l'opulence aux dépens des vices et des ridicules que je combattais. Mes amis m'ont souvent raillé de ce scrupule; il était plus fort que moi. D'ailleurs, en Italie, le pire des métiers est celui d'un poète stipendié par les comédiens. On épluche ses œuvres; on le chicane , on lui reproche ce qu'il coûte si son esprit vient a faiblir. On l'épuisé et on le mène au galop , comme un cheval de poste, s'il y a du succès. 0 Apollon ! garde bien les poètes d'une pareille erreur ! Il n'y a plus de galérien a la chaîne, de facchino courbé sous le faix, d'âne bâtonné, dont la condition ne soit meilleure que celle du poète a gages. Le malheureux devient une machine que l'on use en peu d'années , et puis ensuite c'est une pierre inutile qu'on rejette hors du champ , un gueux a qui on fait l'aumône avec plus de répugnance qu'aux âmes des défunts, qui n'ont pourtant besoin ni de vêtements contre le froid, ni d'aliments contre la faim. Puisque tant de pièces de théâtre, données la plupart gratuitement aux comédiens pendant vingt-cinq ans , n'ont pu me préserver

tout a fait de leur malice ni de leur ingratitude , que serait-il arrivé de moi, bon Dieu , si j'eusse écrit a leurs gages ! Ne me prenez pas pour un orgueilleux : si nous avions des Mécènes , protecteurs des lettres en Italie , j'aurais accepté d'eux quelques libéralités sans aucune répugnance, pour peu que l'offre m'eût été faite avec délicatesse. Mais au lieu de gain , au lieu de pensions et de libéralités, j'aurais mieux aimé que les diables, esprits occultes et autres ennemis invisibles de l'homme, fussent restés enfermés dans cette marmite où les avait enterrés le roi Salomon \ Malheureusement des savants ont trouvé la marmite et enlevé le couvercle. De la viennent tous mes maux.

Après ma triste rupture avec la belle voisine, je fis une longue maladie, a laquelle peut-être le chagrin n'était pas étranger. Mon médecin et la nature en triomphèrent; le premier recueillit l'honneur de la cure opérée par les efforts de la seconde, selon l'usage. En revenant a la vie, je pensai a toute autre chose qu'a l'amour. Les vicissitudes de notre littérature défaillante me donnèrent des inquiétudes vraiment tendres comme celles d'un fils pour sa mère. J'eus la faiblesse d'être ému en voyant l'abîme dans lequel tombait la poésie italienne, fondée auxme siècle, élevée au xive, affaiblie au xve, reverdie, rajeunie et restaurée au xvie par une foule d'illustres écrivains , gâtée au xvne , et enfin ruinée, corrompue dans notre temps par ces esprits enflammés, pervertis et ambitieux, qui veulent a

1 Allusion à un conte de Bonaventure des Periers.

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