‹ Mémoires de Charles Gozzi ... écrits par lui-mêmeChapitre 63 sur 134 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

critiques, et il en riait, mais sans revenir de son mauvais goût, parce que nous n'osions pas frapper assez fortement sur les imposteurs littéraires.

Personne n'ignore,la puissance d'un mot dans une tète vulgaire qui ne raisonne pas. Il y avait alors une expression a la mode dont on faisait un abus étrange , et un engin de destruction fort commode pour les ennemis de la science et de tout travail difficile : c'était le mot de préjuge. Tout ce qui gênait le débordement des mœurs , la corruption de la langue , la ruine des arts et des lettres était appelé préjugé. Ce mot terrible, parti du fond de la France , où il servait de cri de guerre a de vastes entreprises , arrivé en Italie , s'était détourné de sa signification , et devenait , sur les lèvres des imposteurs , un moyen de fermer la bouche au bon sens et a la raison. On cria au préjugé contre les lois qui retenaient les femmes dans les limites de la pudeur et les devoirs de la famille, contre les devoirs les plus sacrés, contre la morale , contre la décence, l'éducation et les freins de toute sorte qu'une société doit imposer aux passions humaines, sous peine de se dissoudre bientôt. Les déclamateurs, les méchants rimeurs, les orateurs sans éloquence, les ignorants, les faiseurs de comédies sans talent, accablèrent les règles de Fart, les modèles dii goût, les traditions, la grammaire, le dictionnaire , la réflexion , le naturel , l'étude et la modération de l'anathème sans réplique : Préjugés! Et, chose incroyable , aussitôt qu'on entendait ce mot , les plus hardis baissaient le front et prenaient la fuite. L'un de ceux qui abusaient le plus insolemment de

cette expression a la mode fut le jésuite Xavier Bettinelli, soutenu par quelques-uns de ses élèves. Cette coterie , justement assez savante pour pouvoir nuire , douée d'assez de talent pour être envieuse, d'assez d'ambition pour vouloir incendier le temple de Diane , déclara la guerre a tout ce qu'on avait estimé avant elle. On tourna en ridicule le Dante, Pétrarque etBoccace. On appela préjugé et poltronnerie le respect pour ces grands noms , et par conséquent on appela génie , indépendance, force, originalité, tout ce qui blessait le sens commun. Notre académie se fâcha des impertinences du R. P. Xavier. Elle examina ses œuvres, et il fut constaté que ce nouveau géant , cette comète brillante n'était qu'un servile plagiaire de Boileau et de quelques auteurs français moins connus. Mon frère Gaspard publia une défense du Dante , dont la profondeur et l'éloquence étonnèrent un moment la coterie du jésuite. La littérature nouvelle était installée. Tous les jours, il paraissait une quantité de compositions grandes ou petites, exagérées, hors nature, tortueuses, ampoulées, pleines de sentiments faux, d'idées contournées, de tableaux indécents, d'expressions obscènes, de compilations déguisées, le tout accompagné d'une prétention insupportable au sérieux et a l'application. C'était un pli pris, comme cette vogue sans motifs qu'obtient un café nouvellement ouvert , une boutique où la foule se porte sans savoir pourquoi , une promenade sans arbre, où le beau monde fait semblant de venir chercher de la fraîcheur. L'engouement aveuglait les esprits; on applaudissait par habitude et par igno-

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