CHAPITRE XII
rance , et on ne discernait plus le bon du mauvais. L'enflure, le tonnant, le ténébreux étant a Tordre du jour , on prenait la pureté pour de la mollesse, le bon sens pour de l'impuissance et le naturel pour de la négligence.
L'organe le plus malade et le plus gangrené de notre littérature était le théâtre. La mode avait élevé sur un piédestal et proclamé excellents deux écrivains plagiaires d'une effroyable fécondité , Charles Goldoni et l'abbé Pierre Chiari. Ces deux poètes rivaux et critiques l'un de l'autre, inondèrent la ville de Venise de drames tragi-comiques , amas informe de traductions et de rapines, et la jeunesse abasourdie demeura sous la puissance de ces deux démons de l'inculture. Notre seule compagnie granellesque sut échapper a l'entraînement général, et se garda de la peste goldonienne et chiariste.
Notre académie ne voulut pas se montrer injuste, ni condamner sans entendre , comme font souvent les sociétés littéraires , ce qui les perd et rend leurs sentences nulles et ridicules. Nous allâmes aux deux théâtres écouter patiemment un grand nombre d'ouvrages, et il y eut tout de suite une distinction établie entre Goldoni et Chiari. Le premier avait un talent digne d'examen , tandis que le second n'était qu'un misérable gratteur de papier. Tous deux jouissaient d'un crédit égal.
Mon opinion particulière sur ces deux poètes est celle-ci : Goldoni avait de l'invention , une certaine force d'esprit mal employée, quelquefois du naturel, un vague
instinct de la vérité; mais il copiait servilement et grossièrement la nature, sans aucun art; son langage trivial et plein d'équivoques, ses caractères trop chargés, sa mauvaise éducation , son style impur, faisaient de son répertoire de comédies une espèce de catalogue des jeux de mots , des lazzi et des expressions basses et incorrectes de notre idiome. Il n'était d'ailleurs a son aise et vraiment lui-même que dans les farces écrites en dialecte; et, par un travers d'esprit, il voulait être savant, homme a systèmes; il plaidait ses doctrines, en bâclant a la diable des préfaces pour soutenir des théories nouvelles a faire frissonner les muses. Hors sa comédie du Bourru bienfaisant , jouée a Paris après sa fuite de Venise , il n'y a pas dans tout son immense fatras une seule pièce remarquable ; mais aussi pas une seule qui ne contienne quelque trait comique d'un certain prix. Selon moi, ce poète, avec l'instinct de la bonne comédie , fut un auteur médiocre par défaut de culture, de discernement, et surtout par la fatale nécessité de produire plus qu'il ne pouvait, étant aux gages de comédiens qui exigeaient de lui seize pièces nouvelles par an.
Quant a Chiari, je dirai sans détour que c'était un pédant boursouflé, marchant avec des bottes de sept lieues, bavard, diffus, sentencieux, obscur, et plus près de faire un astrologue qu'un poète comique. Ses ouvrages n'étaient que des scènes mal cousues et d'un style nauséabond.
Le public était assez étourdi par la mode pour ne pas établir de différence entre deux écrivains si distants l'un