‹ Mémoires de Charles Gozzi ... écrits par lui-mêmeChapitre 66 sur 134 · LA GUERRE DECLAREE. — DEROUTE DE GOLDONI ET CHIARI · texte numérisé non relu

LA GUERRE DECLAREE. — DEROUTE DE GOLDONI ET CHIARI

Par tempérament et par habitude, j'ai toujours ruminé des vers qui n'avaient point de destination; il n'est donc pas étonnant que je me sois mis a ruminer au sujet de la décadence littéraire de notre siècle et de l'empoisonnement du théâtre italien. Je composai pour notre académie badine un petit poëme intitulé la Tartane des influences pernicieuses, en style châtié, en langue toscane, a l'imitation des vieux modèles, et particulièrement du célèbre Pulci. Je supposai dans ce poëme qu'une tartane, chargée d'une cargaison pestiférée, entrait dans le port de Yenise et y répandait quantité d'influences malignes qui troublaient les cervelles des populations. Un ancien poète florentin , obscur et oublié aujourd'hui , nommé Burchiello, était le capitaine de la tartane, et faisait aux Vénitiens des prédictions plus faciles a expliquer que celles de >'ostradamus. Il annonçait le succès de mauvais ouvrages, l'apparition d'un grand nombre de drogues scéniques pillées dans les littératures étrangères ; l'emploi barbare de théories subversives sur l'art dramatique. Les avocats a la mode et les femmes émancipées recevaient de petits coups de griffe aussi bien

que les poètes en vogue; mais Goldoni et Chiari étaient surtout les fléaux annoncés par Burchiello.

Les granelleschi approuvèrent beaucoup la Tartane, et je dédiai cet opuscule a notre savant confrère Daniel Farsetti, qui m'en demanda le manuscrit. Assurément, je n'avais pas l'idée que ce badinage dût faire du bruit a Venise. L'engouement public me semblait trop exalté, Goldoni trop maître de son terrain , et je m'attendais a peine aux applaudissements de quelques personnes sages et d'un goût sévère. Cependant Daniel Farsetti, sans me parler de son dessein, envoya le manuscrit de la Tartane a Paris, ou il le fit imprimer. Les exemplaires arrivèrent a Venise un matin , et se trouvèrent, en deux heures, répandus dans toute la ville, ouverts, lus a haute voix dans les cafés. Je devins le sujet des controverses les plus animées. Les uns étaient indignés contre moi, les autres m'approuvaient, riaient des facétieuses prédictions de Burchiello.

Goldoni, outre sa fécondité dramatique, avait dans le corps je ne sais quel diurétique au moyen duquel il rendait une pluie journalière de petits poèmes , chansons , impromptu, s'échappant en flots bourbeux et fades, comme d'une lessive manquée. A l'occasion du retour d'un recteur de Bergame, il publia des tercets satiriques pour réfuter Burchiello et la Tartane. La colère l'égarant, il appela mon petit livre écume, bave de serpent, hurlement de chien, ineptie insupportable. Il daigna me qualifier d'envieux, de pauvre diable qui cherchait en vain fortune, et autres expressions courtoises.

Pendant ce temps-la le fameux critique Lami, dans

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la gazette de Florence, faisait un grand éloge de la Tartane et en citait de nombreux fragments. Le savant père Calogera, qui écrivait son journal des lettrés italiens, m'accordait dans ses mémoires mensuels des encouragements flatteurs , et m'excitait a poursuivre le:, destructeurs de notre belle langue. Mon poème fut recherché ; les exemplaires en devinrent très- rares; le public hésita d'abord, et puis un courant électrique passant dans Venise, on y discuta comme autrefois dans Athènes. Je ne songeais pas a engager une bataille sérieuse, et je m'y trouvai lancé malgré moi. Les granelleschi m'ordonnèrent de répliquer, sous peine de laisser gain de cause aux tercets de Goldoni. Je répliquai donc avec plus d'insistance et de force. Goldoni et Chiari m'attaquèrent sur leur théâtre, dans les prologues de leurs pièces. Je m'échauffai a ce jeu ; la guerre fut déclarée, et mes deux adversaires, qui s'imaginaient avoir bon marché d'un ennemi inconnu , se repentirent trop tard de leurs provocations imprudentes.

Dans l'un des traits que Goldoni m'adressait quotidiennement, je remarquai deux vers assez bien tournés où il disait : « Celui qui critique sans raisonner, et qui n'appuie pas sa proposition sur l'argument, fait comme le chien qui aboie après la lune. » J'écrivis en réponse une pièce de vers intitulée la Proposition et V Argument. Je supposais dans cette brochure que notre académie granellesque se réunissait, un jour de carnaval, pour dîner a l'auberge du Pellegrino , dont les fenêtres donnent sur la place Saint-Marc. En regardant du haut du balcon les gens déguisés , notre académie voyait pas-

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