CHAPITRE XIII
serun masque à quatre visages différents. Ce monstre entrait dans l'auberge, et en m' apercevant il voulait prendre la fuite ; mais je le priais de rester, en lui disant que ma tartane avait avancé une proposition que j'allais appuyer aujourd'hui par les arguments demandés. On reconnaissait dans le monstre a quatre faces le théâtre de Goldoni. J'engageais un dialogue avec le susdit théâtre personnifié. Je prouvais a mon adversaire qu'il avait mérité ses premiers succès et gagné sa réputation en débutant par des comédies vraiment italiennes , accompagnées des personnages a caractère et d'intermèdes improvisés; mais que bientôt, comme un fils ingrat, il avait trahi et ruiné sa mère en bannissant les personnages nationaux, l'improvisation et le style toscan.
Ma seconde proposition, appuyée d'arguments , était celle-ci : Après avoir détruit la comédie delïarte , qui faisait l'honneur de notre théâtre et appartenait uniquement a l'Italie, vous l'avez remplacée par le drame larmoyant et bâtard, antipathique au génie de notre pays. Troisième proposition : Vous donnez comme meilleur et plus régulier ce genre larmoyant qui n'a de base au contraire sur aucune règle ni tradition. Lorsque vous écrivez une comédie , qui est l'œuvre où le style et la pureté sont le plus nécessaires , vous employez les dialectes de Chioggia ou de Murano, langages barbares, peu connus et pleins de trivialités , ce qui constitue une contradiction avec votre prétention de réformer et de régulariser notre théâtre. Vous n'avez d'esprit que dans ces dialectes, et tout en parlant d'élever la comédie, vous l'abaissez, vous la traînez dans les tavernes, les
tripots, les cafés, ou vous puisez des tableaux d'une vérité basse et vulgaire.
Quatrième proposition , appuyée de ses arguments : Lorsque vous sortez des tripots et carrefours , vous nous menez dans un monde faux, pleureur, parlant avec emphase , agité par des passions hors nature dont aucun spectateur ne trouve de trace dans son cœur; vous employez le vers martellien (équivalant a l'alexandrin) réservé aux héros tragiques, et vous mettez ce rhythme solennel dans la bouche de pauvres bourgeois portant culottes et souliers a boucles, ce qui est fatigant et produit des disparates insupportables.
Cinquième proposition, la plus riche de toutes en preuves : Les personnages a caractère de notre comédie nationale ont été expulsés de votre répertoire , sous prétexte qu'ils manquaient de noblesse , de modestie et de décence, et vous avez introduit a leur place ces visages hideux que voila. Vos personnages sont moins nobles cent fois ; ils blessent bien plus la décence et la modestie ; votre théâtre est une pépinière d'obscénités, d'équivoques grossières , de préceptes pernicieux et de mauvais sentiments, qui introduisent la corruption sous une enveloppe de sensiblerie, et demandent grâce pour le vice doucereux, ayant la larme a l'œil.
Sixième proposition, appuyée sur des faits évidents : Vos pièces triviales en dialecte sont de votre invention , tandis que votre comédie larmoyante et soi-disant régulière est entièrement pillée dans les ouvrages étrangers ; en sorte que vous donnez pour neuf ce qu'il y a de plus vieux au monde. L'Italie, qui avait un théâtre a elle