CHAPITRE XIII
appartenant , ne fournira donc plus d'idées aux autres pays , si elle vous en croit, et ne fera plus que vivre aux frais de ses voisins , ce qui la rejettera au dernier rang des nations en matière de littérature.
Septième proposition : A l'appui de vos œuvres, vous avez imaginé une théorie ambitieuse dans laquelle vous abusez du nom de Molière afin d'imposer le silence et le respect; mais, en parlant de Molière, vous suivez les traces des auteurs de troisième ordre, et vous donnez des pièces qui feraient horreur a ce grand poète , et que Destouches lui-même n'oserait approuver.
Le monstre a quatre visages se défendait de son mieux . Ses quatre mâchoires s'ouvraient a la fois pour m'accabler d'injures et grimacer avec orgueil ; mais on apercevait sur son estomac une cinquième bouche, d'où sortait la voix de la conscience, et cette voix lamentable pleurait en avouant que j'avais raison.
Ma brochure de la Proposition et de V Argument ne fit qu'exaspérer l'ennemi. L'abbé Chiari et Goldoni redoublaient leurs traits satiriques contre moi, et comme leurs prologues se répétaient chaque soir devant deux mille personnes aux deux théâtres de San-Salvatore et de Saint Jean-Chrysostome, leurs coups frappaient plus sûrement que les miens. Au lieu de s'attaquer a moi seul, ils se moquèrent de toute l'académie des granelleschi, et ils comptèrent, dès le lendemain, plusieurs centaines de détracteurs de leurs ouvrages. Ils poussèrent la folie jusqu'à tourner en ridicule le pur langage toscan, et préconiser l'emploi des dialectes vulgaires, ce qui blessa tous les gens un peu instruits ; cependant on allait en
foule a leur théâtre , et leurs épigrammes amusaient fort le parterre.
Il existait alors une troupe de comédiens excellents, d'un mérite inappréciable , et dont on ne verra plus la pareille: c'était la compagnie Sacchi. Le chef de la troupe, levieuxSacchi, jouait admirablementlesTruffaldins; Fiorilli, Napolitain plein de feu et de gaîté, remplissait remploi desTartaglia; Zanoni, celui desBrighella, et le Vénitien Derbès était un Pantalon inimitable. Ces quatre acteurs une fois en scène ', et soutenus par un canevas préparé, improvisaient ensemble les farces les plus comiques et avaient le privilège de faire naître immédiatement le rire. Jamais notre comédie nationale deliarte ne fut en de meilleures mains que celles-là. Ces pauvres gens avaient joué jadis dans la salle de St-Samuel. L'apparition de Chiari et de Goldoni et la mode du genre larmoyant avaient fait déserter leur théâtre, a tel point qu'ils s'étaient expatriés pour chercher leur vie en Portugal. Le tremblement de terre de Lisbonne acheva leur ruine. La bande, éplorée, revint à Venise précisément au plus fort de ma querelle avec les goldonistes. J'adressai des vers a Sacchi, en le félicitant de son retour et en le priant de ramener dans son pays la comédie nationale. Sur ces entrefaites Goldoni me lança, dans un prologue, le défi de mettre au jour une pièce quelconque. Les grauelleschi , accourant tout échauffés a l'académie , me prouvèrent que l'honneur de notre société était engagé par cette provocation. Il n'y avait plus moyen de reculer; il fallait absolument répondre par autre chose que des brochures et des arguments. On a! tendait de moi un