‹ Mémoires de Charles Gozzi ... écrits par lui-mêmeChapitre 7 sur 134 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

ment par une abstraction poétique. Indifférent a tout ce qui n'est point littéraire, il puisa dans Pétrarque une manière de devenir amoureux. Sa Laure fut une jeune fille appelée Louise Bergalli, plus âgée que lui de deux ans; et comme, par malheur, Gaspard n'était point arrêté par une soutane , il épousa sa maîtresse légalement. Mon frère , pour échapper aux soucis d'un ménage peu fortuné, se plongea dans ses livres avec une aisance toute particulière, et ce fut une véritable submersion.

Notre nombreuse famille était pleine de courage et de patience , et offrait jusqu'alors le modèle de l'union la plus douce; cependant, toutes les adversités fondaient sur elle a la fois. Quelle raison en donner? celle des gens qui ne savent que dire : une étoile maligne. La plus cruelle de nos blessures fut une attaque d'apoplexie qui frappa notre père, et le laissa pendant sept ans languir muet et paralytique, sans lui enlever ses facultés morales , comme pour lui faire mieux sentir toute l'horreur de sa position. Ce spectacle douloureux , les pleurs de mes sœurs, l'arrivée en ce monde d'une quantité de petits-neveux qui emplissaient la maison de cris, firent résoudre mon frère François a partir pour Corfou avec le provéditeur général de mer, Antoine Lorédan. Cette courageuse résolution m'inspira celle de voyager aussi avec Son Excellence Jérôme Querini, élu provéditeur de la Dalmatie. Recommandé a cet illustre gouverneur par mon oncle Tiepolo , je me chargeai d'un léger bagage , ou étaient mes livres et ma guitare ; j'embrassai en pleurant ma mère, et m'embarquai, a l'âge de seize ans , comme volontaire , pour aller dans des provinces

barbares étudier les mœurs militaires et celles des populations dalmates.

La galère Gêner alizia nous attendait au petit port de Malamocco. Je m'y rendis dans une barque, et je fus accueilli avec politesse et curiosité par les officiers , qui m'examinèrent des pieds a la tête, me sondèrent diplomatiquement , m'accablèrent de questions , et , finalement, m'offrirent avec cordialité leur amitié militaire. Les passions du jeu , de lintempérance et du libertinage tenaient un bivouac dans leurs cœurs sans faire tort a l'ambition. C'était une gangrène incurable. Mon éducation patriarcale , mon désir excusable de conserver ma santé, la légèreté de ma bourse, ne me permettaient pas de prendre les habitudes de ces messieurs; mais je ne m'avisai point de leur faire de morale autrement que par ma conduite, et, avec le temps, je parvins a gagner l'affection de tout le monde. Lorsqu'il m'arriva d'accepter quelque invitation a des parties de débauche , je ne fus pas le moins gai des convives , et l'on m'en sut beaucoup de gré. Une épidémie régnait sur la galère parmi les matelots, et nous vidions les bouteilles au milieu des éclats de voix du frère franciscain , qui exhortait les moribonds a bien mourir.

Au bout de deux jours le provéditeur général arriva sur le navire aux sons des fanfares et du canon. Ce seigneur , que j'avais été voir dix fois a son palais , et qui m'avait toujours accueilli avec une affabilité charmante , une fois vêtu de rouge et en fonctions , prit un visage muet , superbe et terrible , ne reconnaissant plus personne et jetant aux fers les officiers les mieux recomman-

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