CHAPITRE II. il
dés qui manquaient a quelque minutie dans leur service. Ce masque sévère du commandement est une tradition classique de notre antique gouvernement. Comme j'ai toujours eu pour agréable de remplir mes devoirs, je ne m'alarmai point, et je m'appliquai a ne donner aucun prétexte aux rigueurs de Son Excellence. Le provéditeur, retiré dans sa cabine , au fond de l'infernal navire , envoya le lieutenant Michieli, major de Province, demander aux officiers et volontaires leurs noms et qualités, comme s'il eût ignoré qui nous étions. Chacun rappela ses recommandations et cita ses protecteurs. Lorsque mon tour vint d'être interrogé , je ne donnai que mon nom. Cet oubli discret fut de bonne politique, et le provéditeur devint moins austère a mon égard. Après douze jours et autant de nuits de malaise, d'ennui et d'insomnies , nous débarquâmes enfin a Zara , capitale de la Dalmatie.
A peine installé dans un petit appartement assez malsain, je fus pris d'une fièvre pernicieuse qui me mit a deux doigts du tombeau. Grâce au médecin de Soji Excellence, j'allais de mal en pis, et je partais pour l'autre monde, si, par un bonheur inouï, ce damné médecin ne m'eût abandonné , en déclarant que j'étais un homme mort. La nature attendait sa retraite; aussitôt qu'elle ne vit plus cet ignorant, elle me sauva bénignement au moyen d'une hémorragie nasale. Un capitaine de hallebardiers , nommé Massimo , me servit de garde-malade ; et depuis ce moment une amitié inaltérable s'établit entre nous.
Lorsque ma santé fut rétablie , le provéditeur , qui
s'intéressait a moi et voulait me fournir les moyens de faire mon chemin, m'envoya des maîtres d'armes et l'ingénieur Marchiore, en me priant d'étudier l'exercice, les mathématiques et l'art des fortifications. Je me livrai a ces travaux avec mon assiduité habituelle. Je dressai des plans , je devins expert dans la théorie des sièges ; je fis de l'escrime avec mon ami Massimo, passé maître dans cet art diaboliquement noble, et je mouillais une chemise tous les matins a manier le fusil , la pique ou l'épée. Sur un échiquier stratégique, nous formions des escadrons de soldats de bois , et nous nous faisions un simulacre de guerre; j'appris ainsi a saisir les meilleures positions pour être tué avec parcimonie, tuer les autres avec prodigalité , et mériter de la gloire en enrichissant les cimetières. J'étais déjà plus qu'a demi guerrier, mais résolu au fond de mon âme a quitter cette brillante profession a l'expiration de mes trois années d'engagement. Le ver rongeur de l'ambition ne trouvait rien a manger dans mon cœur. Au milieu de mes travaux militaires , certains préceptes de paix et d'amour du prochain me revenaient a la mémoire. Sur ces entrefaites , l'ingénieur Marchiore mourut subitement d'une maladie aiguë. Cet officier, destiné a de hauts emplois , et dont la carrière était assurée, s'envola regretté de tous, et je me demandais a part moi, en voyant passer son cercueil, pourquoi les hommes se donnaient tant de peine pour s'entre-détruire, quand ils n'avaient qu'a laisser faire les engins naturels de mort, la maladie, le climat, les fléaux et le temps. Je me sentis refroidir devant mes dessins géo-