CHAPITRE XIII
représenter cette bagatelle , qui devait être infailliblement sifflée. C'était heurter si rudement les habitudes et les goûts du parterre, qu'une déroute paraissait inévitable; mais j'avais confiance en Sacchi, Derbès, Fiorilli etZanoni, acteurs charmants, doués du génie comique a un degré rare. Je ne voulus point reculer. Un matin, l'affiche annonça l'ouverture du théâtre de Saint-Samuel , et le retour de la comédie improvisée par la pièce féerique de l'Amour des trois oranges. Notre académie, consternée de mon imprudence, n'osa pas venir a la représentation. Dès la première scène , le public, saisissant avec a\idité toutes les allusions, donna des signes certains de plaisir. Les quatre masques a caractère, surtout le Truffaldin et le Pantalon, déployèrent une vivacité , une grâce et une verve incroyables. Sacchi, réellement attendri, se félicitait d'avoir été chassé du Portugal par un tremblement de terre, et remerciait le parterre d'un ton de reproche si divertissant qu'on le paya de ses chagrins par des applaudissements frénétiques. Je dus embrasser les granelleschi et l'archigranellone lui-même. Goldoni et l'abbé Chiari, plus furieux qu'étonnés, m'accablèrent d'injures dans leurs prologues; mais il était trop tard : le coup avait porté. « Il faut, disait un acteur a San-Salvatore le lendemain, il faut autre chose que des fables de nourrice et des sorcelleries pour être un poëte ; il faut des comédies et non pas des contes d'enfants. > Mais le public sentait bien qu'il y avait plus de poésie dans les contes de nourrice que dans les tableaux lamentables du drame tragi-comique. Le parti ennemi serait plutôt mort que d'avouer
cette vérité ruineuse. Venise entière voulut entendre la pièce nouvelle, et dès lors les libelles, les propositions et arguments devenaient inutiles. En me voyant parvenu tout a coup au point où la seule manière de vider la querelle était l'expérience , où le seul juge suprême était le public, et le seul arrêt valable le succès, Goldoni et Chiari commençaient a trembler ■ . Encore un essai, et la question pouvait être tranchée.
Le miracle fut achevé par ma seconde pièce. Le Corbeau, fable dédiée aux grands et petits enfants, et ornée des intermèdes à caractère pour la guérison des hypocondriaques, suivit de près l'Amour des trois oranges. Cette pièce fut représentée vingt fois de suite devant m\ concours prodigieux de spectateurs. Ce n'était plus un simple canevas comme la première : j'avais pris la peine de récrire en vers libres, et de tracer le sujet des scènes improvisées. Mes quatre masques se surpassèrent en gaîté. Les gazettes daignèrent examiner sérieusement cet ouvrage et en approuver le plan , ainsi que le but moral.
Tandis que le fer était chaud, je voulus le battre. Ma troisième fable du Roi cerf fut reçue avec plus d'acclamation encore que les deux précédentes. On y trouva des allusions philosophiques et des avis détournés adressés aux rois, que je n'y avais point découverts moi-même, tant on avait déjà confiance dans la profondeur de mon esprit! J'appris par la clameur pu-
1 Les deux paragraphes ci-dessus sont extraits des Ragionamenli de Charles Gozzi , et ajoutés ici pour compléter ce passage des Mémoires.