CHAPITRE XIH
blique que j'avais mis sous les yeux des monarques du monde un tableau fidèle de leurs faiblesses, où ils devaient puiser de grandes leçons.
Mes adversaires ne raillaient plus de si bon cœur. Dans leur dépit , ils enflèrent leur gosier pour dire que l'effet de mes pièces tenait a la féerie, a l'appareil théâtral , aux transformations et aux mouvements des machines , et ils niaient la faible part qu'on pouvait accorder au mérite du style, a la versification, a l'intérêt du sujet, aux intentions morales et aux allégories, présentées avec quelque bonheur. Je voulus donc écrire une pièce dépouillée de cet appareil théâtral et de ce jeu de machines qu'on me reprochait. Ma comédie de Tarandot, entièrement privée des prestiges d'optique, répondit victorieusement a ces attaques, et le silence de mes ennemis fut l'aveu éloquent de leur défaite. Turandot est mon ouvrage le plus soigneusement écrit , et celui que je considère comme le meilleur. Je puis le dire sans trop de vanité, parce que le mérite en appartient au charmant conte persan d'où je l'ai tiré.
Sacchi et sa troupe comique s'attachaient a moi et me regardaient comme un dieu. De mon côté, je les prenais en grande amitié. L'engouement dont Goldoni et Chiari avaient longtemps profité se calmait sensiblement. La recette diminuait a San-Salvatore et a Saint- Jean-Chrysostome, tandis qu'on atteignait tous les soirs le maximum a Saint-Samuel. C'étaient Fa des faits accablants. Bientôt la désertion devint irrémédiable. Les drames grossiers de Chiari se jouaient dans le désert. Les acteurs, désolés, demandaient des contes denour-
riee et des comédies fiabesques. Le pauvre Chiari n'en savait point faire. Il quitta la place et partit pour l'Amérique, pensant avec raison que les Truffaldins et Pantalons ne le poursuivraient pas si loin. Goldoni résista plus longtemps. Il aurait pu sans doute partager avec moi la vogue , en renonçant a ses misérables systèmes; mais son orgueil eût trop souffert de pratiquer un genre qu'il avait si amèrement critiqué. Il perdit courage et quitta Venise pour aller a Paris, où le théâtre italien dépérissait. Il acheva de l'y enterrer. Je demeurai seul maître du terrain. La troupe de Sacchi, après avoir été aux expédients, devint la première , la plus riche et la plus aimée des trois compagnies comiques, et je laisse a juger si j'y fus adoré, caressé, flatté parles acteurs jeunes et vieux, par les actrices belles ou laides; mais que dis-je? de laides, il n'y en avait point.