CHAPITRE XIV
J'ai dit que la bonne harmonie régnait dans la compagnie : j'entends par la que les actrices se querellaient, se déchiraient , s'accusaient réciproquement. On venait a mon tribunal : je donnais tort a tout le monde, et la paix était signée ; mais, si je voyais quelqu'un d'opprimé, je le protégeais aussitôt et faisais taire l'injustice. Certains rôles a succès de mes fables transportaient ces pauvres filles au ciel. Que d'obligations, quel bonheur, que de reconnaissance et quelle effusion de joie et de tendresse! Je l'avoue, en les voyant si heureuses et si émues, mon cœur s'agita plus d'une fois ; je parlais moimême avec entraînement et effusion. Il y eut de petites méprises légitimes, provoquées par des mots trop passionnés qui m'échappèrent; mais le lendemain, quand l'ivresse de la représentation s'était dissipée, ma sagesse et ma froideur étaient plus grandes. L'amour-propre offensé changeait ces agneaux en furies , et puis on riait et l'on me pardonnait de ne vouloir être que le poète et l'ami. Malheur a moi et a la troupe entière si je n'eusse aimé tout le monde également !
Les jeunes actrices ont dans le cœur six livres écrits sur l'art d'aimer , sans compter celui d'Ovide ; c'est pourquoi il est bien difficile a un honnête homme de vivre avec elles, d'être continuellement leur conseiller, leur confident, la cause de leurs succès, et de ne pas finir par faire une de ces solennelles folies que le monde condamne. Je dis folie pour me conformer au langage général a ce sujet , car mes remarques sur l'éducation des jeunes filles m'ont persuadé qu'il n'est pas plus difficile de trouver une bonne femme parmi les corné-
diennes que dans les familles particulières. L'opinion publique n'a pas assez de philosophie pour reconnaître la vérité de cette proposition , et l'opinion publique doit être respectée, même lorsqu'elle se trompe. Mon tempérament , mon horreur pour les chaînes de tout genre, mon expérience, la pitié que je ressentis toujours en regardant de près l'espèce humaine, et mes trente-cinq ans , aussitôt que j'eus atteint ce grand âge , furent les conseillers fidèles qui me préservèrent de la susdite solennelle folie.
En accordant âmes comédiennes une part égale d'amitié, j'étais obligé d'établir des degrés dans mes protections. Souvent l'actrice qu'on persécutait et qu'on feignait de croire inepte était celle dont je soutenais le mérite sans m'inquiéter des cabales et de l'envie. J'ai vu toutes ces jeunes filles se marier les unes après les autres par le moyen du succès et des applaudissements, seules dots que je leur aie procurées. Avec toutes celles qui se marièrent, je cessai immédiatement les badinages , afin de donner l'exemple des égards qu'on devait aux liens sérieux du mariage.
Quant aux hommes de notre comique république , ils appliquaient toute leur attention a m'épargner les sujets d'ennui ou de dégoût. Us me priaient de ne pas attacher d'importance aux petites passions, aux légèretés, jalousies de métier , vanités* et prétentions qui sortaient des têtes en ébullition de leurs femmes. Je leur répondais politiquement que lesjanités et intrigues ne me rebuteraient point et ne m'éloigneraient jamais de leur compagnie, tant qu'elles viendraient des' tètes féminines,