CHAPITRE XIV
amoureux qui n'étaient pas du métier, pour avoir des amis dans la salle et être applaudies. Elles tâchaient de se faire épouser, afin de fuir les planches, que toutes les actrices jurent d'abhorrer , mais dont elles ne peuvent jamais se résoudre a sortir; et dans l'horreur qu'elles témoignent pour la profession de comédienne, elles jouent encore la comédie.
Mes amourettes de coulisses ne furent jamais que des conversations, des duels d'esprit, des plaisanteries qui me divertissaient. J'aimais toutes ces jeunes actrices sans avoir de faiblesse pour aucune. Dans leur désir de briller et de se surpasser , elles me considéraient comme un astre de qui dépendait leur triomphe ou leur obscurité. Cette émulation, dont je tirais parti pour leur avantage, pour le bien de la troupe et le succès de mes pièces, leur mettait la cervelle a l'envers , tant elles avaient envie de me gagner le cœur. Quelques-unes auraient volontiers fait du poète un mari; mais j'avais assez de loyauté pour ne leur laisser aucune illusion sur ce chapitre. Je fus quelquefois le sujet des colères , des disputes, des jalousies et même des pleurs; et ces réalités se confondant avec les scènes qu'on jouait le soir, se perdaient dans la perspective théâtrale. Dans toutes les villes où la troupe passait le printemps ou Tété , les mêmes tempêtes se renouvelaient pour d'autres amoureux. Au retour a Venise , vers l'automne , une pluie de lettres , qu'on recevait des amants étrangers , établissait clairement cette vérité , que la constance est la plus belle vertu des comédiennes.
En voyant arriver tant de billets de tous pays, je de-
venais curieux; on se laissait un peu prier, et puis on me faisait sa confession. On affirmait sur l'honneur que ces lettres étaient écrites par des adorateurs de bonnes familles, tous riches, avec des intentions sérieuses. C'étaient de bons partis , des cavaliers de Turin , Parme, Modène, qui brûlaient de se marier. Les pauvres jeunes gens étaient malheureusement empêchés et attendaient la mort d'un père , ou d'une mère, ou d'un oncle , voire d'une épouse ; mais l'heureux moment de la liberté ne pouvait tarder a venir , puisque ces personnages fâcheux étaient aux prises avec la phthisie, l'apoplexie ou l'hydropisie. Alors , pour mieux me prouver combien ces espérances étaient fondées , on me donnait des lettres , et , tandis que je les parcourais , on me regardait en dessous pour découvrir sur mon visage quelque signe de jalousie. Mon visage ne trahissait pas la moindre émotion. Je conseillais a ces rusées de laisser de côté les chimères amoureuses , qui les éloignaient de leurs études ; je les engageais a travailler davantage et a attendre qu'il se présentât quelque jeune acteur de talent, afin de multiplier la race des bons comédiens. Souvent je faisais tomber leurs illusions en leur dictant des lettres pressantes et catégoriques , par lesquelles l'amoureux étranger se voyait en demeure de s'expliquer. L'époux futur ne répondait point , et l'erreur devenait palpable. On me disait alors qu'on n'avait de véritable affection que pour moi seul ; que les autres hommes étaient des monstres et des trompeurs; mais ces amères déceptions ne donnaient pas vingt-quatre heures de mélancolie. On avait trop d'ouvrage pour se chagriner.