‹ Mémoires de Charles Gozzi ... écrits par lui-mêmeChapitre 81 sur 134 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

lièrent toute ma vie. Le second parti, celui que la prudence me suggéra, fut de rompre avec le genre ftabesque, de ne plus traduire sur la scène ce monde mystérieux qui ne veut pas être connu , de laisser retomber le voile un moment soulevé; mais d'entretenir chez les fées la crainte salutaire de me voir mettre ce voile en lambeaux si on me réduisait au désespoir. Par ce moyen, la colère des esprits s'adoucit un peu, et jamais elle ne se porta aux dernières extrémités contre moi.

Je ne conseillerai a personne de s'exposer aux périls que j'ai courus. La littérature féerique est bornée, sans doute parce que les poètes sont plus sages et mieux avisés que moi. Le monde occulte rit de l'ignorance et de la simplicité des nourrices , qui inventent des fables sans sortir des bornes du respect , et ne mêlent point a leurs récits d'études sur les caractères et les ridicules. Quant aux conteurs arabes , qui ont pénétré fort loin dans ce monde terrible, ce sont des voyageurs curieux et intrépides qui se sont apparemment dévoués a l'amusement des mortels; mais je gagerais qu'ils en ont été punis, et il est remarquable qu'on ne sache pas même leurs noms. La gloire leur a été dérobée par leurs ennemis et les miens, afin de dégoûter les imitateurs. Il m'en a coûté cher pour avoir voulu suivre leurs traces. Je n'ai pas parlé avec assez de ménagement des fées et des génies; c'est un tort que je confesse. Je me suis permis quelques plaisanteries offensantes, et je n'ai pas toujours conservé le ton sérieux que réclamait un sujet de cette importance ; mais aussi, n'est-ce pas une petitesse indigne des esprits que de s'être fâché contre moi pour

des allégories empruntées a leur vie fabuleuse dans un but honnête et innocent? Ah! si tous les personnages de mes pièces féeriques eussent été bêtes et bonnes gens, comme mon empereur de la Chine dans la comédie de Turandot, on ne m'eût point fait mauvaise mine la-haut. Mon tort le plus grave est d'avoir introduit dans ces ouvrages les Truffaldins, les Tartaglia, les Pantalons et autres farceurs a qui tous les moyens sont bons pour faire rire. Ces masques nationaux, sous les dehors de la niaiserie, donnent carrière a leur verve ironique, et parlent avec irrévérence des sorciers, des baguettes magiques, des dons , maléfices et aiguillettes, qui sont des choses sacrées et respectables. Si Dieu me prête vie, je vois bien qu'il me faudra entreprendre un pèlerinage en Thessalie, Astracan ou Cachemire, et demander pardon de mes fautes , pieds nus et la corde au cou , a Morgane, a Carabosse et Pari-Banou S Jusque-la je n'ai point de repos a espérer, comme on le verra par les tribulations que je vais raconter.

1 Les quatre paragraphes qu'on vient de dire sont extraits d'une lettre de Charles Gozzi à son frère Gaspard,

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