CHAPITRE XV
les aurais volontiers jetés dans l'eau pour les faire boire, comme le téméraire Yarron.
Le jour de la représentation de mon Roi des génies, l'indignation de l'invisible ennemi se manifesta clairement. Je portais une culotte neuve, et je prenais une tasse de café dans la coulisse. La toile se leva. Une foule attentive et compacte remplissait le théâtre. L'exposition de la pièce était commencée , et tout annonçait un succès, lorsqu'un frisson involontaire, une crainte insurmontable , troublèrent mes sens. Mes mains tremblaient, et je laissai choir ma tasse de café sur ma culotte de soie. En me retirant, consterné , dans le salon des acteurs, je trébuchai sur une marche et je déchirai au genou cette culotte déjà gâtée. Une voix inconnue me souffla aux oreilles qu'il n'était pas bien a moi d'avoir mis en scène le Roi des génies , et que je ne tarderais pas a me repentir de cette insolence. Je me demande encore si, en effet, je ne méritais pas des reproches pour avoir traité avec une légèreté évidente des êtres qui ont droit a nos respects , bien que privés de corps. H y a certains devoirs de politesse qu'on ne saurait rendre a un esprit. La forme, l'étendue et la densité sont nécessaires a l'accomplissement de ces devoirs , car on ne peut point exiger que vous baisiez les mains, que vous embrassiez les genoux d'un génie, qui n'a ni bras ni jambes. Les esprits, sentant cette difliculté, lorsqu'ils voulaient se faire rendre ces témoignages de soumission, n'ont jamais manqué de revêtir momentanément une forme humaine, afin de se mettre a la portée de notre faiblesse; mais, précisément parce
que nous ne pouvons leur exprimer notre respect par des signes extérieurs , ils attachent sans doute plus de prix au sentiment intérieur de la vénération, et leur courroux éclate contre l'imprudent qui les brave par des procédés légers. Le précepte chrétien qui ordonne de rendre a César ce qui lui appartient n'enjoint-il pas a l'homme des égards plus grands pour les êtres invisibles, plus puissants que César lui-même?
Ces réflexions me vinrent trop tard dans la tête. Le monde occulte, justement blessé, ne voulut pas admettre les excuses que j'avais a faire valoir. Quand il m'eut donné des preuves certaines de sa colère, je balançai entre deux partis opposés, l'un violent et hardi, l'autre plus sage. Le premier était celui de la guerre : je pouvais profiter des persécutions et des mauvais tours pour entrer plus particulièrement en relation avec l'ennemi, l'observer attentivement, surprendre ses passions, ses défauts , ses ridicules , et le mettre impitoyablement sur mon théâtre. J'aurais ainsi tourné sa malice a mon avantage, et je lui en aurais fait honte de la manière la plus sensible. Connaissant déjà les génies par l'étude et la lecture, j'aurais puisé dans leur fréquentation la science de leurs travers. Les fées ont bien compris le danger qui les menaçait ; elles ont deviné ma pensée, et n'ont point osé se livrer a toute leur fureur de peur de se trahir. Au lieu de m' accabler par quelque grande infortune qui eût exaspéré ma verve poétique, leur rancune se contenta par mille petits coups d'épingle incessamment répétés, par des accidents prosaïques dont l'art théâtral ne pouvait s'accommoder, et qui pourtant empoison-