‹ Mémoires de Charles Gozzi ... écrits par lui-mêmeChapitre 88 sur 134 · SUITE DES CONTRE-TEMPS ET PERSECUTIONS · texte numérisé non relu

SUITE DES CONTRE-TEMPS ET PERSECUTIONS

Ce qu'il y a d'insupportable dans la guerre des contre-temps, c'est l'expectative. L'ennemi ne fait retraite d'un côté que pour vous attaquer d'un autre a l'improviste. Assurément, je ne raconte pas ces bizarreries pour mon plaisir, mais parce que je confesse de bonne foi qu'elles peuvent divertir tous les individus de ce bas monde , hormis un seul , celui qui porte ma chemise et se couvre de mon chapeau. On a vu, par l'histoire de la femme polype , et par celle du patriarche, comment les esprits ironiques aimaient a prendre leurs ébats dans mes maisons ; celle de la rue Mater-Domini était encore vierge de tout accident; il fallait bien que le diable s'y mît.

Un matin , je reçus la visite d'un pauvre homme vêtu en barcarol, et qui me favorisa d'un long discours, par lequel j'appris les choses qui suivent. Cet homme était au service d'un seigneur Colombo. Son patron demeurait a Saint-Jacques dell' Orio, et lui a Saint-Jérémie; en sorte que la grande distance qui séparait ces deux quartiers empêchait souvent le pauvre gondolier d'arriver chez son maître a l'heure fixée pour son service. Ma maison de la rue Mater-Domini étant plus proche de la rue du seigneur Colombo , le barcarol désirait se loger dans cette maison, et il me montra l'argent destiné au

payement du premier terme. Je pris le nom du gondolier, qui s'appelait Dominique Bianchi , et je lui promis d'aller aux informations auprès de son maître , en ajoutant que j'étais un chat récemment échaudé, et que je craignais l'eau froide.

— Signor, me dit cet homme en hésitant, je suis pressé; ma femme est enceinte et près d'accoucher; si je tarde a changer de domicile, et que les douleurs la prennent, me voila condamné a rester où je suis jusqu'à ses relev ailles.

— Votre femme, répondis-je, n'accouchera pas avant la nuit. J'irai voir le seigneur Colombo après le dîner; revenez demain matin.

— Très-bien, reprit le barcarol, votre seigneurie a raison ; et, quoique je sois un honnête homme , je trouve juste qu'elle aille aux informations; maïs, par charité, je la supplie de faire promptement, vu le cas d'urgence.

J'étais a table, lorsqu'on frappe a coups redoublés a ma porte. Je vois entrer mon barcarol, accompagné de sa femme , qui paraissait grosse a pleine ceinture ; tous deux pleuraient et grimaçaient.

— Pardon, excuse, signor, me dit cet homme d'un ton piteux. Je vous amène mon épouse. Elle ressenties premières douleurs, la pauvrette ! Pour l'amour de Dieu, donnez-moi la quittance et les clefs. Voici mon argent. Hélas ! que puis- je vous offrir de plus? Voulez-vous que ma femme accouche au milieu de la rue ?

La femme, brunette, jeune et gentille, se tenait les côtes en poussant des soupirs et se tordant comme un serpent. Tout ému de compassion , je demande mon écri-

toire, je signe la quittance et reçois le loyer d'un mois ; je fais remettre les clefs par mon domestique , et le couple s'en va content.

Au bout de trois semaines, le curé de Santa-Maria- Mater-Domini arrive chez moi, au moment où je faisais ma barbe.

— Savez-vous, me dit-il, a qui vous avez loué votre maison?

— Sans doute : a Dominique Bianchi, gondolier de la famille Colombo? et dont la femme était enceinte. La pauvrette doit être délivrée a cette heure.

— Quel Bianchi? quel Colombo? quelle femme enceinte? s'écria le curé en rougissant. Cet homme n'a jamais mené de gondole : c'est un misérable qui se moque de vous. La femme n'est point son épouse, et quand vous l'avez vue , elle portait sous sa robe un coussin pour simuler une grossesse. Votre maison est occupée par trois filles de mauvaise vie qui vendent du vin, font des tapages nocturnes, attirent les libertins, et scandalisent tout le voisinage. Votre devoir est de mettre fin a ce désordre.

À ce nouveau coup, je demeurai un moment stupéfait, admirant l'inépuisable fécondité de l'ennemi. Le curé s'apaisa quand je lui eus promis de porter remède au scandale. En vérifiant les faits, je trouvai les choses en l'état qu'il m'avait dit, et je courus chez un patricien de mes amis, dont le frère était avogador. Après un mûr examen, ] 'avogador répondit que les affaires de scandales nocturnes regardaient le tribunal du blasphème et non pas l'avogaria; qu'il fallait une plainte du curé de

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