‹ Mémoires de Charles Gozzi ... écrits par lui-mêmeChapitre 89 sur 134 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Sainte-Marie, un procès en règle, avec appel de témoins pour constater les faits, et qu'on me rendrait justice.

— Mais , repris-je , la matière me paraît du ressort de l'avogaria, puisqu'on m'a trompé par des ruses et déguisements, et que ces misérables ont envahi ma maison en usant de subterfuges. Par grâce, ne me jetez pas dans les embarras d'un procès.

— Eh bien, me répondit-on, demain matin nous citerons ces femmes a l'avogaria. Venez-y en personne, afin d'articuler vos griefs en face de votre partie adverse.

— Grand merci ! m'écriai-je. Votre Excellence me conseille de venir m'exposer aux injures d'un troupeau de canailles ; je la remercie de sa bonne volonté. Je préfrère encore la voix du tribunal du blasphème, et je vais m'entendre a ce sujet avec le curé.

Je me rendis chez le curé pour lui indiquer la marche a suivre ; mais il se mit a crier comme un aigle :

— Pour qui me prenez-vous ? dit-il en colère; ne connaissez-vous pas le tribunal du blasphème? on n'y appelle point une cause sans avoir fait une instruction , pour examiner si les plaintes sont fondées ou calomnieuses. Nous vivons dans un temps et un pays où les femmes galantes ont un grand crédit et des faux témoins a leur service. On changera la vérité en calomnie. Je serai cité a l'office et les juges me donneront une correction sévère en m'appelant diffamateur , des tructeur de la bonne réputation de ces innocentes colombes , prêtre intolérant, vindicatif; on me renverra en m'ordonnant d'être a l'avenir meilleur berger de mon troupeau. Non, non : je ne porterai point de requête a ce tribunal quand

toute la corruption de Venise établirait son camp dans ma paroisse. C'est a vous a purger votre maison, et je vous enjoins Tordre de le faire, sous peine dépêché mortel.

Je le demande : pour tout autre que moi cette affaire serait-elle devenue une source d'ennuis aussi désagréables? Plus inquiet du scandale que du péché, dont je me sentais au fond bien innocent, je consultai Paul Balbi, avocat a la Quarantie.

— Vous avez eu tort , me dit-il , de ne pas venir a moi tout d'abord, avant de gâter votre position par des démarches inconsidérées. L'un des trois avogadors, qui est mon ami , eût jugé la chose sommairement , et ce serait fini dans une heure. Gardez-vous d'intenter un procès : eette canaille condamnée en appellerait a la Quarantie , et vous n'en seriez pas quitte a moins de dépenses considérables et d'une année de débats fastidieux .

— Soyez donc assez bon pour parler a cet avogador que vous connaissez.

-—Il n'est plus temps, reprit Paul Balbi : mon ami ne voudra rien faire , sachant que son confrère vous a renvoyé. Entre avogadors , on a une politique a observer.

— Vive la politique ! m'écriai-je ; mais la justice , pourriez- vous me dire où elle loge?

— Laissez -moi le soin de vous tirer d'embarras. Les avocats sont gens retors et avisés , toujours aux

prises avec les plus compliqués ennuis de la vie processive, exercés aux expédients, soutenus par ce calme et

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