‹ Mémoires de Charles Gozzi ... écrits par lui-mêmeChapitre 90 sur 134 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

cette lucidité que donne l'assurance de travailler pour les intérêts d' autrui, et par conséquent de n'être point victime de ses propres fautes. Paul Balbi s'en alla chez messer Grand, qui commande la séquelle des sbires, agents de police et autres corsaires patentés, redoutables aux voleurs et femmes de mauvaise vie. Messer Grand expédia un de ses satellites, qui vint officieusement avertir mes vauriens de locataires d'un petit danger qui les menaçait. On parlait, disait cet agent, de scandales nocturnes ; il était question de faire main basse , par une descente de police, sur toute la maison, et de mener ces dames en prison les mains liées derrière le dos. Or, messer Grand ne badinait pas quand il ordonnait de ces expéditions. Le troupeau galant, effarouché par cet avis secret, déménagea brusquement et chercha fortune dans un autre quartier. Béni soit l'ingénieux et expéditif messer Grand! S'il est, parmi mes lecteurs, un infortuné brouillé avec les esprits malins, je l'engage fort a consulter un avocat; les fées ont peur des bonnets carrés. Revenons a ma troupe de comédiens. Lorsque le vieux Sacchi eut obtenu par mon entremise la concession du théâtre San-Salvatore, je reprismes douces occupations, et je m'apprêtai a composer une pièce pour mes protégés. Tandis que je taillais ma plume, l'ennemi m'attendait dans les coulisses. Les acteurs renvoyés de San- Salvatore obtinrent le théâtre Sant'-Angelo, et voulurent se venger de la compagnie rivale. On séduisit par des manœuvres habiles et des offres d'argent les deux meilleurs comédiens de la troupe Sacchi : Derbès, l'inimitable Pantalon, et Fiorilli, le célèbre Tartaglia, ces sou-

tiens et restaurateurs de la comédie delVarle. On leur fit promettre de se séparer de leurs camarades , bien moins pour fortifier la compagnie de Sant'-Angelo, que pour affaiblir celle de San-Salvatore. À l'idée de perdre mon Pantalon et mon Tartaglia, je m'emportai contre les esprits; j'adressai des injures aux fées et je donnai au diable les démons. La nouvelle de cette désertion jetait déjà le désordre dans la troupe. Je courus chez Derbès pour lui faire honte de son infidélité, après quatorze ans de bons rapports avec ses camarades. Derbès avait signé un traité avec l'entrepreneur du théâtre rival. Il m'appela son cher compère, et me témoigna des regrets sincères de notre séparation; mais il me prouva qu'il était liépar ses nouveaux engagements. Je ne pouvais plus que lui donner ma malédiction , et je la lui donnai, en lui prédisant qu'il se repentirait de sa faute. Fioriili n'avait point encore signé : un discours pathétique et l'intérêt de sa réputation le ramenèrent a de meilleurs sentiments. Il rompit les négociations et vint se jeter dans les bras de ses anciens compagnons. Mon Tartaglia fut sauvé en dépit des esprits, et la comédie nationale delVarte survécut k ces contre- temps.

Pour faire du mal, on n'a qu'a se croiser les bras et laisser les choses suivre leur cours. L'envie, la haine, la grossière inintelligence des hommes suffisent pour que les sottises et les fautes s'accomplissent sans opposition; mais malheur a celui qui entreprend quoi que ce soit de raisonnable ou d'ingénieux ! il lui faudra livrer mille batailles. Un ancien usage de notre pays veut que l'emploi de première actrice ne soit jamais rempli par les so-

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