CHAPITRE XVII
culer, dont on ne pouvait découvrir les auteurs. Les comédiennes témoignaient des craintes sur le jeu et la diction de Théodora Ricci. On croyait lui reconnaître des défauts incorrigibles. On convenait bien de son talent, mais on tremblait que ce genre de mérite ne fût pas de nature a plaire aux Vénitiens , et qu'il ne trouvât pas son emploi dans la troupe. On désirait ardemment de se tromper, et on s'en rapportait a moi. Ces discours hypocrites m'excitèrent davantage a soutenir ma protégée. Je lui donnais des avis dont elle profitait a merveille. De jour en jour je découvrais dans son esprit et ses sentiments quelque nouvelle corde dramatique a faire vibrer. A mon sens , on n'obtient pas de bons résultats si l'on ne connaît pas le caractère de ses comédiens; j'étudiais avec application celui de la Ricci, et mes assiduités éveillaient l'envie et le fiel des autres actrices.
Ma protégée avait des accès de mélancolie. Au milieu d'une troupe dont tous les membres étaient parents, ou alliés entre eux par le mariage, elle se sentait condamnée a un éternel isolement. Elle se voyait opprimée, dépréciée, chassée peut-être comme inutile ou incapable. Je tâchai de la rassurer , en soutenant cette thèse si menteuse que le mérite surmonte toujours les obstacles. Je lui promis de la rendre utile et même nécessaire a la troupe, et je lui prêchai le courage et la persévérance.
Bientôt des bruits odieux, des anecdotes inventées, des propos a l'oreille, attaquèrent la réputation de ma pauvre élève, dont la conduite me paraissait cependant irréprochable. La première actrice du théâtre Sant'- Angelo avait de nombreux admirateurs dans la ville ; ces
gens-la décidèrent que la Ricci devait être mauvaise comédienne. Sans aucune raison, sans avoir ni vu ni entendu la débutante,' le public s'imagina qu'on lui allait offrir une personne laide et sans talent; mais je me fis un point d'honneur de triompher de ces préventions. Je dirai tout a l'heure dans quel labyrinthe de disgrâces m'entraîna mon généreux dessein. Mes six ans de relations amicales avec la Ricci furent autant d'années de tribulations. Je les raconterai ingénument, et si le lecteur veut absolument , comme on l'a fait a Venise en ce temps-la, donner a cette amitié le nom d'amour, je ne m'en fâcherai pas, quoiqu'en vérité il n'en soit rien.