ESSAIS MALHEUREUX, SUIVIS DE TRIOMPHES
La phalange comique du vieux Sacchi prit donc possession du théâtre San-Salvatore, privé de Derbès, son meilleur soldat , mais encore assez vaillante pour ne rien craindre. Le conseil de la compagnie voulut réserver l'apparition de la nouvelle actrice pour le milieu de la saison , afin d'exciter la curiosité du public : « A l'ouverture du théâtre , disaient ces grands politiques, on nous trouve toujours assez nouveaux. Quand l'empressement se ralentira, nous mettrons en avant la débutante ; qu'elle joue bien ou mal , on viendra la voir, et nous aurons ce jour-la l'escarcelle pleine. » L'argent est la boussole des comédiens.
Enfin , le moment arriva d'exhiber la Ricci. Elle parut dans V Amoureuse tout de bon, devant un concours nombreux de spectateurs : comédie nouvelle, actrice nouvelle, salle remplie, recette considérable. Ma pièce fut approuvée, mais on décida que la première actrice était a peine supportable. Le mérite et la bravoure de la Ricci se révélaient entièrement a mon esprit. On abandonna ma pièce pour faire un second essai en récitant une ancienne tragédie. La débutante joua son rôle admirablement , et ne recueillit pas un applaudissement :
la sentence capitale était lancée, on ne voulut plus se rétracter. Sacchi me demanda une traduction de Gabrielle de Vergy. Je la lui donnai a regret, prévoyant un nouvel échec. Théodora déploya un véritable talent dans le rôle de Gabrielle , et comme on ne lui rendit point justice, ses compagnes la crurent tombée a jamais dans l'abîme des disgrâces. Le contentement perçait sur les visages féminins de la troupe a travers les grimaces de condoléances ; mais il fallait compter avec mon opiniâtreté, car la réhabilitation de la victime était pour moi un point d'honneur.
Ces trois chutes successives, au lieu d'abattre la Ricci, l'avaient singulièrement exaspérée. Impétueuse et ardente par tempérament , ambitieuse comme Lucifer, cette jeune femme frémissait et pleurait de colère. En lui portant des consolations , je la trouvai au lit avec la fièvre, poussant les gémissements d'une lionne malade. Elle maudissait Sacchi, la troupe entière, et le jour de son arrivée a Venise; puis elle déguisait les motifs de sa fureur sous des considérations de famille, de ménage et d'intérêt, en peignant avec une éloquence déchirante et passionnée sa pauvreté , son avenir brisé, sa carrière perdue. Elle repoussait avec énergie les consolations, les espérances et les bonnes raisons ellesmêmes. Ce fut alors que je connus le fond de son âme, et que son caractère se découvrit a mes yeux. J'arrivai un beau jour au théâtre avec une pièce intitulée la Princesse philosophe, où j'avais enfin trouvé des cordes si justes, qu'a moins d'être sourd, le public en devait entendre le son; mais, voyez jusqu'où peut aller la