‹ Mémoires de Charles Gozzi ... écrits par lui-mêmeChapitre 95 sur 134 · CHAPITRE XV)I · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV)I

Princesse philosophe, et que, dans ma tendresse paternelle pour ma pièce, je la voulais donner a la troupe rivale, sans trouver mauvais que Sacchi la refusât. Aussitôt F effroi se répandit dans les coulisses de San-Sal vatore. A Tidée de me voir suivre au camp ennemi le transfuge Derbès, on sentit le besoin de se saisir de mon ouvrage. Le vieux Sacchi, homme violent, irascible et d'un sang embrasé , monta la pièce en peu de jours, criant, jurant et renversant tous les obstacles. La Princesse philosophe fut mise en scène avec une rapidité prodigieuse. La Ricci remplit avec un talent qui surpassa mes espérances un rôle long et difficile. Le public se rendit enfin a la vérité. Dix-huit représentations de suite, une affluence considérable et des recettes fort lucratives établirent définitivement dans l'opinion de tout le monde cette jeune débutante si méprisée comme une actrice consommée, d'un mérite évident et sans pareil. A dater de cet instant elle n'eut plus que des triomphes. Ses compagnes n'avouèrent jamais sa supériorité ; mais on ne la laissa point partir, et la jalousie se tut par nécessité, devant l'intérêt général , qui passe avant toutes choses.

Si les remercîments de la troupe furent grands, les expressions de reconnaissance de la Ricci ne furent pas moindres. C'était a ma persévérance , a mes conseils, a ma bonne amitié, que la jeune première devait son bonheur et la défaite de ses ennemis. Elle n'épargnait rien pour conserver mon appui et absorber a elle seule toute ma bienveillance. Que pouvait-elle craindre, disait-elle, si le bras du colosse de Rhodes la soutenait ? Mais aussi,

je devais témoigner hautement ma partialité pour elle, sans quoi la vengeance détruirait bientôt mon ouvrage. Si je l'eusse écoutée, elle m'aurait jeté dans de beaux embarras! Cette femme, ne connaissant ni ses camarades, ni mon caractère, ni le sien, m'eût entraîné a commettre des erreurs grossières. Ma partialité ouverte eût amassé de nouveaux orages plus terribles que les premiers. Par crainte de me déplaire, les directeurs-entrepreneurs eussent cédé aux prétentions de la Ricci, a ses petites rancunes et a cent caprices féminins qui auraient fait d'elle et de moi les tyrans de la compagnie. Je serais devenu un protecteur orgueilleux, menaçant, insupportable ; il eût fallu retirer aux autres actrices ma familière amitié. Avec sa légèreté de tête, son ardeur, ses folles fantaisies et sa soif d'adulations, cette jeune étourdie ne voyait qu'a travers un voile épais les avantages de la prudence, de la modération et du savoir-vivre. Elle ne pouvait pas même reconnaître ses fautes lorsqu'elle s'était plongée jusqu'aux yeux dans quelque difficulté. En outre, je savais parfaitement que ces cervelles fantasques, si avides de conseils et de protection, regardent un beau matin leur guide comme un pédant ennuyeux et incommode. La Ricci n'avait aucune raison de me croire amoureux d'elle; mais son amour-propre démesuré lui soufflait que son empire sur mon esprit ne devait point avoir de bornes. Sans m'inquiéter de ce qu'elle pensait, je lui accordai une cordiale amitié parce qu elle la méritait.

Cette époque de ma vie a été pleine de douceurs et de vrais plaisirs. J'étais connu, aimé et recherché de toutes les personnes qui s'occupaient de théâtre. Corné-

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