CHAPITRE XVIII
diens, musiciens, danseurs, le monde entier des artistes s'imaginait avoir besoin de mes secours, de mes avis. On ne voulait plus ouvrir ou fermer le cours des représentations sans un prologue ou un adieu de ma façon. On me consultait sur des ballets, des pantomimes, des couplets, des partitions. Je n'abusai jamais d'un crédit que je devais a la mode; et avec les jolies actrices elles-mêmes je puis dire que je montrai un désintéressement assez rare pour un homme si nécessaire et si caressé. Les uns penseront que je fais parade de ma philosophie, les autres que je fus un sot de ne point tirer profit de ma bonne position au milieu des Vénus de coulisses. On verra, par mon honnête liaison avec la Ricci, que j'ai été bien plus sot encore qu'on ne saurait se le figurer. Comme toutes les actrices de l'Italie, Théodora manquait d'éducation. Née dans une famille misérable, entre une mère vulgaire, un père ivrogne, une demi-douzaine de sœurs négligées, elle avait passé le temps de son enfance a remplir dans la maison l'office de servante. Un certain Pierre Rossi, chef d'une troupe ambulante, lui trouvant de la mémoire et quelques dispositions pour la comédie, l'avait demandée a ses parents. La mère, fort aise de se débarrasser de sa progéniture , avait lancé sa fille dans le monde, sans autre cérémonie que de lui faire sur le front une croix avec son pouce, en prononçant cette bénédiction édifiante : « Va-t'en , gagne ton pain , et tache de ne jamais retomber a la charge d'une famille trop accablée pour te nourrir.» Théodora s'était jetée les yeux fermés dans la carrière du théâtre. Ses instincts naturels, sa beauté, sa jeunesse, lesencoura-
gements du public, et l'exemple des autres acteurs, avaient soutenu et développé son talent; la culture seule faisait défaut , et le caractère ardent et inconsidéré de ma protégée était un obstacle h ses progrès. Dans le commerce de cette jeune femme, on ne trouvait ni conversations brillantes, ni échanges de sentiments, ni aperçus ingénieux, ni contrastes piquants, ni réflexion, ni sagacité ; mais un accueil ouvert , beaucoup de décence, une recherche que la pauvreté rendait intéressante, rien qui sentît le désordre bohémien , de la grâce dans le parier, l'horreur du vice, une certaine ingénuité, un esprit d'imitation si grand , qu'elle savait représenter en badinant les caricatures de toutes ses compagnes. Ce qui me donna surtout de l'estime pour la Ricci , c'est qu'elle ne pouvait pas mentir sans se trahir par la rougeur et le trouble. Le temps m'apprit plus tard que cette flamme involontaire, allumée sur son visage par le mensonge, venait du dépit de ne point réussir a déguiser là vérité aussi bien qu'elle l'aurait voulu. Souvent elle déchirait a belles dents ses anciens amis , dont quelques-uns lui avaient rendu des services, et je n'eus pas l'esprit de comprendre qu'il m'arriverait un jour ce qui arrivait aux autres , tant la vanité est un vêtement difficile a ôter, tant il est vrai qu'on se croit toujours volontiers distingué par-dessus le reste des hommes!
Jamais je ne pus persuader a la Ricci de consacrer une heure a la lecture d'un bon livre, a l'étude des classiques français; jamais elle n'écrivit une ligne pour apprendre l'orthographe. Raisonnements, prières, reproches , tout fut inutile. Elle m'opposait les soins de son