Voy. L.-H. Petit, Gaz. hebdomad., 1871, p
DÉSARTICULATION MÉDIO-CARPIENNE. 779
Pour les rares amputations de Pavant-bras nécessitées par des lésions organiques graves de la main et du poignet, j'ai adopté le procédé à lambeaux antérieur et postérieur égaux.
J'ai déjà cité une amputation de Pavant-bras par l'écraseur (voy. p. 512).
Je n'ai jamais pratiqué la désarticulation radio-carpienne, que cependant je ne rejette point en principe. Le procédé à lambeau palmaire taillé de dehors en dedans me paraîtrait préférable aux autres.
DÉSARTICULATION MEDIO-CARPIENNE
J'ai eu l'occasion de pratiquer cette opération insolite dans un cas tout particulier.
Ecrasement de la main; cicatrisation lente ; moignon conique; désarticulation médio-carpienne ; guérison.
P..., dix-huit ans, bonne constitution, santé excellente, a eu en janvier 1871 la main prise sous un cylindre. Tous les doigts ont été broyés jusqu'à la ligne métacarpo-phalangienne ; les téguments dorsaux et palmaires ont été arrachés dans une certaine étendue, de sorte que la plus grande partie du métacarpe est dénudée. L'hémorragie a été nulle.
P... entre à l'hôpital Saint-Louis, où on lui applique un appareil ouaté qu'on renouvelle environ tous les mois et qui est maintenu à peu près pendant un semestre. La cicatrisation marche avec une telle lenteur, qu'elle n'est pas terminée après ce temps. On emploie toutes sortes de topiques : styrax, glycérine, alcool, vin aromatique, iodoforme; on fait même quelques greffes épidermiques : le tout en vain. En certains points persistent opiniâtrement des ulcérations superficielles qui parfois semblent se fermer, mais se rouvrent à la moindre occasion.
Les choses durent ainsi pendant trois ans. Alors le jeune homme, lassé de cette lésion qui le gène, le fait souffrir et l'empêche de travailler, entre à la Pitié le 17 février 1874.
Voici l'état des choses : L'avant-bras atrophié se termine par un renflement aplati, ovoïde, dont les dimensions et la forme répondent à l'ensemble du carpe et du métacarpe, sauf le premier métacarpien, dont on ne retrouve plus de traces. Le inoignon est recouvert d'une cicatrice très adhérente, amincie, luisante, d'une teinte rouge, qui
780 DÉSARTICULATION MÉDIO-CARPIENNE.
devient facilement livide, présentant ici des croûtes épidermiques légères et caduques, là des ulcérations encore ouvertes ou récemment fermées. La pression n'est pas très pénible, mais les chocs sont douloureux et les frottements amènent souvent des excoriations. Le froid, les changements même de température provoquent des souffrances parfois assez vives.
Cet état des parties molles est très marqué au sommet du moignon et dans toute la région métacarpienne; mais la peau tend à reprendre ses caractères à l'approche de l'interligne radio-carpien.
Bien que limités et douloureux dès qu'on cherche à les exagérer, les mouvements actifs et passifs d'extension et de flexion existent encore dans l'articulation du poignet.
Ce cas me paraissant fort analogue à ceux que j'avais jadis observés au pied et traités avec succès, je proposai une opération à laquelle je ne voyais aucune contre-indication tirée de l'état de santé du jeune homme et qui, immédiatement acceptée, fut exécutée le 20 février.
Elle consista à utiliser tout le tissu cicatriciel dorsal et palmaire pour former deux lambeaux, l'un antérieur, l'autre postérieur.
Ceux-ci furent taillés du sommet à la base du moignon, et par dissection de dehors en dedans. Je comptais atteindre de la sorte l'articulation radio-carpienne et enlever ainsi tous les restes de la main. Mais avant d'arriver à ce niveau,- mes lamb&aux ne se rétractant guère et me paraissant suffisants, je crus possible et utile de conserver la première rangée du carpe. Je désarticulai donc dans la ligne médio-carpienne et j'abattis seulement avec la pince de Liston les deux extrémités saillantes du croissant que représente cette ligne.
J'eus un certain nombre d'artérioles à lier, sans parler de la radiale et de la cubitale.
Les deux lambeaux, rigides et bien nourris à la base, s'appliquaient très régulièrement l'un sur l'autre à la manière des deux valves d'une coquille. J'interposai entre eux une mince couche d'ouate et recouvris le tout d'une épaisse couche de coton.
Les suites furent extrêmement simples. La cicatrisation s'effectua régulièrement, et à sa sortie, le 28 avril, le malade avait un moignon régulier, indolent, et dont l'enveloppe cutanée avait repris presque entièrement les caractères de la peau normale, sauf un peu de rougeur persistante.
On trouvera au musée de la Faculté le moule du membre avant l'amputation et le tronçon amputé.
J'ai eu l'occasion de revoir P... en septembre 1879. C'est un garçon de taille moyenne, robuste et bien portant. Il n'a jamais souffert
ABLATION DE MÉTACARPIENS. 781
de son moignon, dont la cicatrice est très belle, souple, mobile sur les parties profondes et tout a faitindolente. La portion conservée du carpe est mobile, se fléchit à angle droit sur les os de l'avant-bras, et forme ainsi un petit crochet dont l'opéré tire assez bon parti.
Il exerce la profession de musicien, et joue du cornet à piston. Or, avec un système de courroies et le crochet en question, il arrive à tenir très solidement son instrument avec le membre mutilé.
ABLATION DE METACARPIENS
J'ai voulu un jour régulariser une plaie contuse de la main, et mal m'en a pris : l'opéré a succombé. Voici quelques notes sur ce fait.
Obs. I. — ■ Un homme de cinquante ans, robuste, de haute taille, eut la main droite prise sous une lourde pierre qui écrasa le métacarpe en respectant le pouce.
Au lieu d'employer l'irrigation continue ouïe bain permanent, qui m'avaient maintes fois donné d'excellents résultats, et de me borner à retrancher les parties broyées, j'eus la malheureuse idée de pratiquer une opération réglée. En conséquence je conservai le tiers environ du 2e métacarpien, puis je désarticulai le 3e, le 4e et le 5e. Je réunis les lambeaux avec la suture et les bandelettes et recouvris le tout de compresses imbibées d'alcool dilué.
Une inflammation violente força bientôt à détruire la réunion et ne put être enrayée. Une hémorragie consécutive provenant d'un des bouts de l'arcade palmaire profonde survint vers le huitième jour, servant de prélude à une pyohémie qui enleva rapidement l'opéré.
Une autre ablation de métacarpiens, pour affection organique, fut suivie des mêmes accidents et de la même terminaison fatale.
Obs. II. — Enchondrome de la main, désarticulation des 2e et 3e métacarpiens. Hémorragie, perchlorure de fer: phlegmon diffus, pyohémie; mort l.
D. Ernest, maçon, quarante ans environ, robuste et bien portant, entre à l'hôpital Lanboisière le 19 septembre 1872 pour un enchondrome des 2e et 3e métacarpiens delà main droite, datant de plusieurs années et qui était devenu gênant par son volume.
1. Cette observation a été publiée dans la thèse de M. Lcbel; Paris, 1874, p U.
782 ABLATION DE MÉTACARPIENS.
L'opération fut faite vers la fin du mois; elle ne présenta point de difficultés, sauf au moment de l'hémostase définitive. Eu effet, de nombreuses branches des arcades palmaires superficielles et profondes donnant du sang, il fallut lier beaucoup de petits vaisseaux assez difficiles à saisir avec la pince ou le ténaculum.
L'appareil ouaté fut appliqué. Deux heures après on constata l'existence d'une hémorragie considérable qui avait beaucoup affaibli le malade. L'interne du service enleva l'appareil et vit que le sang sortait en assez grande abondance d'une dépression de la plaie située sous les os du carpe ; les essais de ligature étant restés vains, l'interne prit un morceau d'amadou imbibé de perchlorure de fer et bien exprimé et le plaça dans la petite anfractuosité. L'hémorragie arrêtée, on replaça le bandeau ouaté.
Le lendemain, le malade accusant de vives douleurs et ayant de la fièvre, j'enlevai l'appareil. La couche d'ouate qui était en contact avec la plaie était seule maculée par un peu de sang desséché. La plaie elle-même était, vermeille, mais l'avant-bras était tuméfié et douloureux. Je supprimai le bandage ouaté et plaçai le membre dans un bain continu.
En dépit de tous mes soins, un phlegmon diffus grave se développa sans que nous pussions en arrêter les progrès. Puis survint une pyohémie qui entraîna la mort le 12 octobre, 15 jours environ après l'opération.
Obs. III. — Enchondrome enkysté de la première phalange du pouce gauche. — Evidement. — Guérison temporaire. — Récidive.— Désarticulation carpo -métacarpienne du pouce. — Guérison*.
Au n° 31 de la salle Saint-Louis, service de M. Verneuil, à Lariboisière, est couché le nommé François C..., trente-cinq ans, boulanger. Ce malade, grand et fort, bien portant d'habitude, n'a eu ni syphilis, ni douleurs rhumatismales.
Il y a dix mois, il reçut un coup sur la première phalange du pouce gauche. Il n'avait pas remarqué, avant cette époque, de différence entre les deux pouces. Il n'y eut ni plaie, ni suppuration.
Le pouce blessé devint le siège d'un gonflement notable, sans grande rougeur à la peau. Pendant six semaines, tout travail fut impossible. Au bout de ce temps le gonflement avait diminué, mais
1. La première partie de cette observation se trouve dans la thèse inaugurale de Roques, Quelques recherches sur l 'enchondrome central des os, 1867, p. 35.
ABLATION DE MÉTACARPIENS. 78:3
sans disparaître complètement. Jamais depuis lors, dit le malade, le pouce gauche n'a été comme l'autre.
Les mouvements du doigt sont toujours restés un peu gênés; la tumeur n'a jamais été le siège de douleurs spontanées ; mais depuis quelques mois, le moindre choc excite de vives souffrances. Néanmoins, la santé est restée bonne et le travail possible jusqu'au mois de janvier 1867. A cette époque le pouce augmente de volume. On fait pendant trois semaines des frictions avec une pommade à l'iodure de plomb et des applications de cataplasmes, puis des frictions avec la teinture d'iode pendant deux mois et demi, sans succès. La tumeur a toujours fait des progrès, très lents il est vrai.
A l'entrée, 17 mars 1867, on constate une tuméfaction du pouce gauche portant exclusivement sur la première phalange, qui représente environ une fois et demie le volume de la phalange correspondante du pouce droit. La peau est saine, sans changement de coloration ; elle est souple, n'adhère pas à la tumeur sous-jacente, n'est pas œdématiée. Au toucher, on trouve que le gonflement porte surtout sur la moitié inférieure de la phalange. Cette tuméfaction est régulière et uniforme sur la face dorsale et interne de l'os; elle offre au contraire des saillies, de petits mamelons sur la face palmaire et sur le bord externe. Ace niveau, où la tumeur semble proéminer, on trouve un petit point plus mou. Partout ailleurs la consistance est celle du tissu osseux. Pas de crépitation, aucun bruit parcheminé, pas de battements. Le toucher n'excite pas de grandes douleurs sur la face dorsale , mais elles sont intolérables au niveau de la saillie molle de la face palmaire. Pas de douleur spontanée.
La flexion de la deuxième phalange, très limitée, atteint à peine le quart de l'étendue normale ; elle est douloureuse quand on veut la porter plus loin. L'articulation métacarpo-phalangienne est saine. Les ganglions de l'épitrochlée et de l'aisselle ont leur volume normal. M. Verneuil, s'arrêtant au diagnostic d'ostéite centrale ou d'enchondrome, se propose de tenter l'évidement. Une incision divise la peau sur le bord externe du pouce, au niveau des saillies mamelonnées dont nous avons déjà parlé. Un point ramolli laisse pénétrer une sonde cannelée dans une cavité. Le chirurgien excise alors sur le bord externe du pouce une languette osseuse et transforme la phalange en une véritable gouttière ouverte en dehors. On aperçoit alors le produit morbide et on peut l'enlever facilement. Toute la cavité est ruginée; on en retire une matière griscàtre, opaline, brillante, ayant tous les caractères extérieurs de la production chondromateuse.
784 ABLATION DE METACARPIENS.
La cavité osseuse est remplie de charpie imbibée d'une solution concentrée de nitrate d'argent. Irrigation continue. Les jours suivants, cautérisation de la plaie avec le crayon.
8 avril. Le pouce présente un volume considérable; il est rouge, sans grande douleur. La plaie et toute la cavité bourgeonnent, et fournissent une suppuration de bonne nature. Aucun accident.
Le malade quitte l'hôpital quelques jours après. Le pouce est toujours très tuméfié, la plaie suppure abondamment.
Ici s'arrête le récit de M. Roques. En voici la suite :
Peu à peu le gonflement et la suppuration diminuèrent, la cavité se combla et on crut à la guérison. Vers le mois de juin la cicatrisation était complète; le doigt était seulement encore raide et un peu plus gros que dans l'état normal. On croyait la chose jugée, lorsque dans le courant de l'automne le malade revint me montrer le pouce renflé de nouveau, fusiforme, dur, en pleine récidive.
Je lui fis la désarticulation du pouce entier dans l'articulation carpo-métacarpienne. La guérison fut prompte et radicale, comme j'ai pu m'en assurer en revoyant l'opéré longtemps après (1er mars 1878). Le moignon présente une particularité curieuse. Au lieu d'avoir subi la dégénérescence graisseuse, comme c'est la règle, les muscles du pouce ont conservé leur contractililé et le malade peut les faire agir sur la cicatrice et imprimer des mouvements très limités à son moignon.
Je n'ai pas été plus heureux dans une autre tentative de conservavation du pouce.
Obs. IV. — Nécrose du premier métacarpien; liquide particulier de l'abcès; extraction avec conservation de la gaine périostique; point de guérison; fongosités abondantes de la gaine; nouvel essai de conservation ; inflammation violente; extirpation du pouce. Guérison.
P. Emile, mouleur en bronze, de petite taille, mais de constitution saine et robuste, s'est donné en 1868 un coup de marteau sur la face dorsale de la main gauche et dans la suite a toujours souffert plus ou moins au point frappé. Engagé volontaire et servant comme sous- officier de zouaves pendant la campagne, il a vu son mal s'aggraver et ses douleurs s'accroître pendant l'hiver. En août 1871, il est entré cà l'hôpital Lariboisière dans l'état suivant : toute la région métacarpienne du pouce est le siège d'un gonflement considérable qui s'étend sur le dos de la main jusqu'au niveau de la face dorsale des 3°
ABLATION DE MÉTACARPIENS. 785
et 4e métacarpiens; il en résulte la formation de deux tumeurs molles, fluctuantes, à peine sensibles au toucher, presque sans changement de couleur à la peau, et paraissant communiquer ensemble assez librement. Le pouce est mobile en tous sens à sa racine. La pression est douloureuse au niveau du Ie' métacarpien; tout porte donc à croire que cet os est affecté et que les tumeurs du bord radial et de la face dorsale de la main sont des abcès. Pour m'en assurer, je fais avec un trocart une ponction au niveau du bord externe de l'éminence thénar, avec l'intention de passer un drain à travers les deux collections liquides.
Mon trocart donne issue à un fluide singulier, d'un jaune nankin, grumeleux, caillebolléet tel qu'on pourrait le simuler en faisant une sorte de purée liquide avec de l'eau et de la sciure de bois. Ce fluide, recueilli dans un tube pour être examiné, fut confié à un élève qui le perdit, ce que je regrette beaucoup, n'ayant jamais rien rencontré de pareil ni avant ni depuis.
La pointe du trocart, me servant de stylet explorateur, me fît reconnaître la dénudation de l'os; c'est pourquoi je fis le long du bord externe du 1er métacarpien, entre les tendons extenseurs et les insertions des muscles de l'éminence thénar, une incision de 4 centimètres qui me conduisit dans une cavité renfermant, outre une certaine quantité de la matière jaunâtre précédemment décrite, le premier métacarpien, nécrosé, flottant, libre de tout adhérence et ayant conservé exactement sa forme et ses dimensions. L'ablation de cet os faite avec les doigts et la matière jaune enlevée par le lavage nous eûmes sous les yeux une cavité régulière, assez spacieuse, formée par la gaine périostique de l'os et qui présentait seulement un diverticulum conduisant dans la tumeur du dos de la main, laquelle se vida aussitôt d'une matière analogue à celle qui entourait l'os, mais cependant plus fluide et. mélangée de sérosité.
Cette gaine périostique, sans être ossifiée comme dans les nécroses anciennes, avait cependant une certaine résistance ; aussi la cavité resta-t-elle béante après l'extraction de l'os. Il me sembla que je pouvais profiter de ce travail naturel et conserver le pouce, dans l'espoir que le périoste, une fois débarrassé du corps étranger, chez un homme jeune et bien portant, reproduirait un métacarpien suffisant pour assurer la fonction du pouce.
En conséquence je passai un drain ressortant sur la face dorsale de la main pour assurer l'évacuation de la seconde collection liquide. Je plaçai la main sur une attelle digitée pour assurer une bonne attitude et une direction exacte au pouce, que de plus je maintins
YERNEUIL. T»0
786 ABLATION DÉ MÉTACARPIENS.
dans une légère extension, pour empêcher le retrait trop rapide de la gaine périostique; puis je pansai le tout à l'eau alcoolisée.
Les suites furent simples, et pendant quelques semaines tout sembla marcher vers la guérison et la collection de la face dorsale s'effaça. La tuméfaction de l'éminence thénar diminua peu à peu et le foyer de suppuration se rétrécit progressivement. Mais le travail de réparation s'arrêta, de sorte qu'à la fin du 3e mois les choses en étaient presque au même point qu'au trentième jour. Le malade, qui s'ennuyait à l'hôpital, demanda à sortir et à venir se faire panser à la visite, ce qui lui fut accordé.
Trois ou quatre mois se passèrent encore sans modification notable. La cavité purulente était peu étendue, mais elle ne se fermait pas; quelques bourgeons charnus qui se montraient à l'orifice étaient réprimés avec le nitrate d'argent ; la gaine périostique était ferme, mais non ossifiée encore. Seule la collection du dos de la main semblait tendre à la guérison; aussi supprima-t-on le drain qui la traversait. Un jour le malade, ayant eu une altercation vive avec un infirmier du service, cessa de venir à la visite, et comme je ne savais point son adresse, je restai près de deux ans sans le revoir.
Enfin il reparut en janvier 4874, trente-trois mois après la première opération, pour me demander de le débarrasser du pouce par une opération radicale. Deux ou trois fois il s'était cru guéri ; mais toujours le mal avait repris sa marche, et de temps à autre la plaie avait donné issue à des parcelles osseuses. La région thénar était de nouveau tuméfiée; l'ancienne cavité était remplie de fongosilés mollasses, et en explorant son fond du côté du poignet, on sentait avec le stylet une surface osseuse dénudée. Je crus à une nécrose' du trapèze et voulus tenter le nettoyage de la gaine périostique et l'ablation de l'os altéré. En conséquence, j'agrandis l'orifice fistuleuse, j'enlevai avec une rugine les bourgeons fongueux et je grattai la surface articulaire du trapèze qui était seulement dénudée et privée de cartilage. Un pansement ouaté fut aussitôt appliqué.. Dès le soir même la fièvre s'allumait avec une extrême intensité, de vives douleurs éclataient, et le lendemain matin nous constations le développement d'une arthrite radio-carpienne et d'un phlegmon de toute la région correspondante. Le bain antiseptique permanent parvint heureusement à calmer l'inflammation. Le malade me supplia d'en finir et de le débarrasser. J'y consentis, et quelques jours après j'enlevai le pouce et la cavité qui représentait le premier métacarpien. Cette fois la guérison ne se fit pas attendre; mais l'arthrite radio-carpienne avait été si intense, qu'elle se termina par anlcylose.
Dans la partie enlevée on reconnaissait, entre les deux phalanges du pouce, la gaine périostique épaissie, infiltrée de matières plastiques, mais sans trace d'ossification.
J'ai revu ce jeune homme en avril 1878; il n'a jamais éprouvé aucune douleur dans sa cicatrice; l'ankylose radio-carpienne persiste, mais les doigts possèdent leur forme et leur mobilité. La main rend de très bons services.
Il est à regretter que ce fait n'ait pas été étudié plus complètement au point de vue anatomo-pathologique; je n'avais encore rien vu de semblable, et depuis aucun fait comparable ne s'est présenté à mon observation.
La conservation des moindres parties de la main me préoccupe à ce point, que dans le cours d'une carrière chirurgicale déjà longue je n'ai certainement pas amputé une douzaine de doigts, ne comptant pas, bien entendu, comme amputation, l'ablation dans la continuité ou la contiguïté de quelques tronçons de phalanges restés en saillie après des écrasements ou des gangrènes.
J'ai enlevé le plus souvent les doigts dans l'articulation mélacarpo-phalangienne, lorsque à la suite de panaris osseux ils étaient privés de leur squelette, mobiles jen tous sens et aussi gênants que difformes.
Une fois j'ai pratiqué l'amputation dans la continuité de la première phalange de l'index pour conserver intacte l'articulation métacarpo-phalangienne, celle-ci pouvant servir de point d'appui solide au pouce dans la préhension de certains objets.
Pour la désarticulation d'un doigt en totalité, je préfère la méthode à deux lambeaux latéraux. Au cas où je sectionne les phalanges, je me sers d'une pince incisive bien tranchante. Je ne fais pas de réuuion immédiate.
J'ai indiqué dans la Chirurgie réparatrice les diverses opérations anaplastiques qui conviennent après la perte d'un ou plusieurs doigts (voy. Mémoires de Chirurgie, t. Ior, p. 628).
SITUES ELOIGNEES DES AMPUTATIONS
L'amputation, moyen radical s'il en fut, semblerait ne devoir donner que des revers ou des succès; une fois la plaie opératoire cicatrisée, tout serait terminé. J'ai dit précédemment (p. 337) qu'il n'en était pas ainsi, et qu'abstraction faite du résultat thérapeutique, il fallait admettre encore des demi-succès opératoires, dont j'ai donné les caractères. Je désire revenir sur ce point et signaler les modifications anatomiques, physiologiques et pathologiques que peut présenter le moignon considéré comme organe nouveau, mais définitif.
Les modifications anatomiques portent sur la configuration extérieure et sur la structure des tissus constituants. Les modifications physiologiques sont relatives à la circulation, à l'innervation, à la mobilité du moignon, à la contractilité de ses muscles, etc. Les modifications pathologiques, enfin, comprennent les affections diverses envahissant le moignon en totalité ou bornées à l'une de ses parties constituantes.
Je ne prétends pas remplir ce cadre'; je rapporterai seulement, en les accompagnant de courts commentaires, certains faits que j'ai observés, voulant traiter seulement avec quelques détails les névralgies et la conicité du moignon.
Modifications anatomiques.
Les modifications anatomiques latentes et révélées seulement par la dissection se rencontrent dans des moignons, d'ailleurs sains, convenablement conformés et d'un bon usage ; elles ont été, dans ces dernières années, l'objet de travaux recommandables où l'on trouve des renseignements précis sur l'état des muscles, des nerfs, des vaisseaux, des os, etc.
J'ai fourni, pour ma part, d'assez nombreux documents qu'on trouvera dispersés surtout dans mes observations sur les amputations
partielles du pied. Peut-être ai-je de plus ouvert une voie nouvelle ojk la physiologie, normale et pathologique, trouvera quelque chose' à récolter. Jusqu'à ce jour, on s'est contenté de faire l'anatomie pathologique du seul membre amputé; or j'ai cru bon de comparer une à une toutes les parties constituantes du moignon avec celles qui leur correspondent dans le membre sain. Je n'ai examiné de cette façon qu'un petit nombre de cas, mais chacun d'eux m'a révélé des particularités peu connues. J'engage donc vivement les jeunes chirurgiens à continuer ces recherches.
Voici, par exemple, sur un fait de ce genre observé dans mon service, des notes intéressantes communiquées par M. le docteur Nepveu à la Société anatomique l :
Obs. I. — Amputation de Lisfranc. — Atrophie du membre.
D... Emile, trente-sept ans, blessé au genou droit en 1870, resta vingt-quatre heures dans la neige. Le pied droit étant congelé en partie, le chirurgien, neuf jours après, fit l'amputation de Lisfranc. Le blessé guérit parfaitement; mais quelque temps après il fut pris de symptômes que l'on rattacha à un cancer abdominal. En effet, entré le 4 décembre 1872 dans le service de M. Vulpian, à la Pitié, il mourut vers la fin du même mois, et à l'autopsie on trouva un cancer du rein gauche et des ganglions mésentériques.
M. Verneuil songea à utiliser les membres inférieurs pour établir, à l'aide de pesées comparatives du membre sain et du membre atrophié, la part prise à l'atrophie totale par les divers systèmes organiques, os, vaisseaux, muscles, etc.
Le moignon était en bon état; mais la cicatrice était dense, très tendue et fortement appliquée contre les extrémités osseuses; en certains points elle présentait même quelques petites ulcérations. Les cunéiformes et le cuboïde étaient diminués de longueur, et leur portion antérieure en grande partie résorbée. Ils étaient unis entre eux par leurs ligaments habituels, dont aucun n'était ossifié. Les surfaces articulaires voisines ne présentaient plus qu'une légère couche de cartilage. Le malade, du reste, se servait très bien de son moignon, comme l'attestaient les callosités très développées à la plante du pied.
Les deux membres, coupés au même point, offraient une différence de poids considérable :
Le gauche pesait 3kll,620 gr.
Le droit pesait %&,%i& gr.