AVERTISSEMENT
Le présent volume traite de sujets en apparence assez dissemblables, mais en réalité intimement unis; aussi ne faudrat-il pas s'étonner de trouver ici les documents relatifs aux amputations mêlés à ceux qui ont irait à l'hygiène hospitalière, à la statistique opératoire, à la pyohémie, aux pansements, etc.
En effet, les opérations chirurgicales ne sauraient être utilement pratiquées sans une connaissance approfondie des accidents qu'elles engendrent, des chances bonnes ou mauvaises qu'elles entraînent, et enfin des moyens à l'aide desquels on peut assurer le succès et conjurer les revers : ce qui revient, à dire qu'on doit commencer l'étude des opérations par leur Dronostic et leur traitement local et général.
D'ailleurs ces données préalables, une fois établies, s'appliquent presque sans changements à tous les actes chirurgicaux et peuvent servir d'introduction aux extirpations de tumeurs comme aux ligatures d'artères, aux résections comme aux amputations. Si j'en ai traité à propos de ces dernières, c'est que les mutilations des membres sont communes, faciles à définir, à comparer entre elles et à ranger en catégories distinctes, d'une gravité incontestable et soumises très directement aux iniluences de milieu, de constitution, de traitement, et qu'enfin leur étude, entreprise sous différents aspects, permet
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de soulever et de résoudre plusieurs problèmes importants de thérapeutique générale et surtout de pronostic.
Le pronostic opératoire, j'en conviens volontiers, est de ma part l'objet d'une préoccupation constante, remontant au début de ma carrière et qui ne finira qu'avec elle. Je ne lui ai pas, il est vrai, consacré de chapitre distinct, mais on le retrouve à maintes pages de ce volume et sous toutes les formes. Si j'ai, en 1869 seulement, résumé les éléments du pronostic dans la formule concise : blessure, blessé, milieu, on verra, dans les publications qui datent de près de 30 ans, sur les amputations partielles du pied, ce que je pensais d'une même opération pratiquée pour des cas différents et sur des sujets atteints d'états constitutionnels différents.
La même idée se retrouve avec de grands développements dans le mémoire intitulé de Quelques réformes à introduire dans la statistique chirurgicale et dans le suivant, ayant pour titre sur une Série de vingt-sept grandes amputations.
On remarquera facilement dans ces deux travaux le soin particulier que j'apporte à scruter les causes de la mort, étude encore si peu avancée, qu'elle n'a même pas de nom distinct. La pratique a pourtant de grands profits à attendre d'un travail d'ensemble sur la thanatogénie chirurgicale.
Mes vues sur la statistique opératoire et sur les modifications que je crois indispensable de lui faire subir n'ont pas été, je pense, prises en considération par mes contemporains, dont, il est vrai, elles dérangent un peu les habitudes. Je suis cependant absolument convaincu qu'elles seront acceptées dans l'avenir; je sais d'ailleurs que plusieurs de mes jeunes disciples les adoptent, et les vulgariseront quand ils prendront la plume. La distinction entre les succès opératoires et les succès thérapeutiques est admise déjà par quelques auteurs.
Les discours prononcés en 1869-1871 et les recherches incessantes sur la pyohémie, la septicémie, les pansements antiseptiques et leur théorie, attesteront, je crois, la part que j'ai prise au grand mouvement qui en moins de quinze ans a révolutionné
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de fond en comble la chirurgie. Par une bien heureuse exception, les bienfaits pratiques n'ont point attendu, pour se produire, l'achèvement des études transcendantes dont ils sont l'émanation directe, Lister et Alph. Guérin, s'inspirant de la théorie des germes, ont sauvé des milliers d'existences avant que Pasteur ait pu porter la lumière complète sur tous les points de son immense programme. Piésolument rallié à la théorie septicémique il y a dix ans, je n'ai jamais cessé un jour d'en faire ressortir l'immense utilité et de chercher à la réaliser. Comme conséquence naturelle, j'ai adopté la méthode antiseptique et préconisé séparément ses procédés déjà assez nombreux.
Naturellement, j'ai admiré le pansement de Leister, mais je me suis attaché avec persévérance à mettre en lumière les mérites également incontestables du pansement d'Alph. Guérin.
Ces deux merveilleux agents de guérison sont faits non pour être opposés l'un à l'autre, mais pour s'entr'aider et se compléter. Tous deux d'ailleurs ont eu la destinée commune d'être dénigrés par des personnes qui ne les connaissaient pas et ne voulaient point se donner la peine de les connaître. Comme les oppositions mesquines et les jugements partiaux n'entravent pas longtemps les arrêts de la justice, l'époque n'est pas éloignée où le monde chirurgical, associant les noms glorieux de Pasteur et de Tynclall, de Lister et d'Alph. Guérin, déclarera que des deux côtés de la Manche on a bien mérité de l'humanité.
J'ai, dans une courte introduction, résumé mes opinions actuelles sur les amputations en général, puis j'ai dit également, à propos de chaque amputation en particulier, ce que j'en pensais, en peu de mots. Je n'ai pas en tout cela grand chose à revendiquer qui me soit personnel, sauf peut-être une proposition qui a paru singulière : je veux parler de la suppression des procédés usuels d'hémostase préventive et de la substitution aux méthodes classiques d'un mode opératoire dans lequel les membres sont enlevés sans précipitation et comme
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s'il s'agissait d'une tumeur. Pour deux amputations au moins (épaule, hanche) et dans quelques circonstances spéciales (manque d'aides, états pathologiques particuliers), je pense que mes procédés, bien qu'exceptionnels, pourront être utilement mis en usage.
1" avril 1880.
L'amputation des membres, considérée comme moyen thérapeutique et comme lésion traumatique, m'a préoccupé comme tous les chirurgiens.
Disciple deMalgaigne, j'ai suivi ce maître illustre dans deux directions. Je me suis d'abord enquis autant que possible du sort ultérieur de mes amputés, pour savoir si leur guérison avait persisté et quels services leur rendait le membre mutilé. J'ai, dans ces dernières années surtout, examiné sur le vivant ou sur le cadavre de nombreux moignons, et aussi colligé, outre des notes cliniques, des pièces pathologiques et des moules qui seront, je l'espère, bientôt réunis dans les locaux agrandis de notre Faculté pour y former le noyau d'un musée de médecine opératoire.
Comprenant toute la valeur de la méthode numérique, j'ai préconisé, défendu et utilisé la statistique, me permettant même de proposer quelques réformes à sa mise en œuvre. J'ignore quelle influence a exercée sur d'autres esprits cet ordre de recherches, mais je sais bien que je lui dois d'être devenu de bonne heure très-résolument conservateur des membres. Voici comment. Lorsque parurent les tableaux statistiques de Malgaigne révélant l'énorme léthalité des grandes opérations dans les hôpitaux de Paris, les chirurgiens se montrèrent sinon incrédules, au moins étonnés, en tout cas fort désagréablemenl
surpris. Lès jeunes gens, j'étais du nombre à cette époque, se laissèrent plus facilement convaincre et acceptèrent L'évidence des chiffres. Pour ma part, j'en conçus une grande peur de perdre mes amputés et un grand désir d'éviter autant que possible le sacrifice des membres. Depuis ce moment j'ai toujours accueilli avec empressement et expérimenté avec soin tous les moyens proposés dans le sens de la chirurgie conservatrice. Ainsi, par exemple, lorsque parurent, éditées par Bonnet (de Lyon), les règles fondamentales de lathérapeutique articulaire, je me hâtai de les mettre en pratique, et avec tant de succès, qu'il m'est arrivé de passer une année et plus sans couper une cuisse pour tumeur blanche, du genou, alors que, pendant mon internat, je voyais mes cbefs pratiquer fréquemment l'opération susdite. De même encore, lorsqu'un autre chirurgien lyonnais, mon ami Ollier, vint nous apporter le résultat de ses belles recherches théoriques et pratiques sur les résections, je fus un des premiers à adopter et à défendre ses idées et sa méthode, parce que je voyais encore là une conquête sur la chirurgie radicale.
Si, par une thérapeutique convenable des arthropathies, on arrive à réduire considérablement le nombre des amputations pathologiques, on rend également plus rares les amputations traumatiques par un bon traitement des grandes blessures des membres.
Mais si l'on veut bien se reporter à quinze ou vingt ans en arrière, on conviendra qu'alors ce bon traitement n'existait pas. L'irrigation continue, l'occlusion plus ou moins parfaite, les topiques émollients, l'immobilité dans des appareils divers dormaient bien quelques succès, mais au moins autant de revers, dans les cas sérieux; de sorte que les fractures compliquées et les plaies articulaires offraient un pronostic grave et conduisaient trop souvent au sacrifice primitif ou secondaire du membre, lequel sacrifice ne parvenait pas toujours à sauver, la vie.
D'ailleurs, anarchie complète; chacun avait sa manière. Dans les fractures compliquées, par exemple, l'un cachait soigneusement la plaie; l'autre la laissait exposée pour la surveiller et la panser plus souvent. Dans les plaies articulaires, celui-ci réunissait par la suture, que celui-là repoussait formellement : ainsi de suite.
Bref, les ressources de la chirurgie conservatrice étaient si restreintes et leur efficacité si douteuse, qu'à deux reprises, à la Société de chirurgie, je pris la parole pour m'élever contre l'expectation et préconiser l'intervention opératoire. La première fois, en 1865, il s'agissait des plaies pénétrantes du genou; la seconde, en 1869, des fractures compliquées de l'extrémité inférieure de la jambe.
Depuis je suis redevenu plus avare d'opérations, mais c'est à cause des progrès réalisés dans la thérapeutique des blessures.
Il ne faut point, en effet, se dissimuler que la question du pansement des blessures accidentelles domine de haut les destinées de la chirurgie conservatrice. On en est si convaincu depuis quelques années que tout le monde cherche à perfectionner le traitement local desplaies. J'ai fait comme les autres et j'ai essayé bien des choses. J'avais adopté pour les fractures compliquées, entre autres, un procédé qui m'avait donné des résultats excellents pour l'époque; je veux parler de V. occlusion collodionnée sur laquelle un de mes élèves, M. Bertrand, soutint sa thèse en 1869. Peu de temps après, mon ami Alphonse Guérin nous fit connaître le pansement ouaté. Je me constituai au> Congrès médical de Lyon le chaud défenseur de cet excellent procédé,, que j'emploie tous les jours encore, qui me donne des résultats remarquables et qui, à mon avis, supérieur à tous les autres pour certains cas, peut lutter avec les procédés rivaux de la méthode antiseptique. Inutile de dire que j'approuve hautement ces derniers, surtout le pansement de Lister, et que je les utilise journellement.
Les mêmes remarques s'appliquent aux plaies articulaires simples" ou compliquées de fractures.
En changeant le pronostic des blessures accidentelles au point de rendre possibles et raisonnables presque toutes les tentatives de conservation des membres, les pansements modernes ont également plus que doublé les chances heureuses des amputations, résections et autres opérations pratiquées sur les membres; d'où ce résultat paradoxal en apparence, très-logique en réalité, que les pansements susdits justifient à la fois les tendances les plus extrêmes vers la conservation ou vers l'intervention. Je m'explique.
Tel n'opérera pour ainsi dire plus dans les cas traumatiques, parce que sonpansementlui promet et lui donne une série de succès presque certains. Tel autre opérera plus que jamais et sans remords, dansles cas pathologiques surtout, parce que son pansement absout en quelque sorte à l'avance toutes les hardiesses. On recule dans un sens,, on avance dans l'autre ; parfois des deux côtés on dépasse évidemment les limites raisonnables; aussi peut- on dire qu'au moment actuel le chapitre des indications et contre-indications opératoires, en ce qui touche au moins les amputations et résections, est à revoir d'un bout à l'autre, ne fût-ce d'ailleurs que pour stimuler un peu les limideset surtout modérer les téméraires.
En ce qui me concerne, j'ampute certainement moins qu'autrefoisdans les cas traumatiques; en revanche, je suis plus hardi dans des-
■cas mauvais que j'eusse jadis abandonnés à leur sort et qui actuellement me donnent çà et là quelques succès inespérés.
Mes recherches sur les états constitutionnels m'ont également rendu tout à la fois moins opérateur et opérateur plus radical.
Ayant souvenir d'avoir jadis coupé des membres atteints de gangrène sans autre résultat que d'avoir très-probablement hâté la mort; ayant constaté l'inutilité ordinaire des amputations chez les phthisiques, dont ainsi on abrège parfois la vie, et auxquels on procure à peine une légère rémission — chez les alcooliques, les diabétiques, les albuminuriques, etc., qui supportent si mal les grandes blessures, je n'ampute plus les diathésiques que dans les cas fort exceptionnels.
En revanche, chez les mêmes diathésiques et en particulier chez les scrofuleux, quand la résection et l'amputation, toutes deux possibles, sont en présence, je n'hésite point à choisir cette dernière, qui plus que l'autre peut procurer une guérison rapide et de la sorte prévient ces suppurations prolongées, cet interminable repos au lit qui, après les résections, épuisent les malades presque autant que le mal primitif.
Non-seulement j'andpute, mais je fais les sacrifices suffisants; j'entends par là que je m'éloigne notablement du point malade, et m'abstiens de ces opérations parcimonieuses qu'on célèbre pompeusement comme des triomphes de la chirurgie conservatrice et qui sont si souvent inutiles, le mal récidivant bientôt dans les os voisins ou dans les tronçons conservés des diaphyses.
Les notes que j'ai recueillies sur cette grande question de la conservation ou du sacrifice partiel ou total des membres, trahissent bien des doutes, des incertitudes, des hésitations; aujourd'hui encore je suis souvent embarrassé. Les amputations, les résections elles-mêmes ne sont en somme que les preuves d'une médication impuissante. Tout progrès ou tout recul de la thérapeutique restreint et élargit le cadre de leur emploi, de sorte qu'on conçoit sans peine la persévérance, je pourrais dire l'entêtement, avec lequel certains praticiens s'acharnent à conserver des membres, parce qu'ils ont. foi dans leur traitement médical, mécanique ou topique, et par contre la facilité grande que mettent d'autres chirurgiens à amputer ou à réséquer, parce qu'ils craignent à juste titre de perdre le tout pour n'avoir pas en temps opportun sacrifié la partie.
Le désaccord est très-marqué sous ce rapport entre les chirurgiens des grandes villes et ceux des campagnes, entre les chirurgiens étrangers et les Français.
Il fut un temps où j'étais d'avis que presque toute fracture com-
INTRODUCTION. i>
pliquée du quart inférieur de la jambe exigeait l'amputation, tant lesmesures conservatrices étaient inefficaces. Par la même raison je croyais aussi la résection primitive ou consécutive à peu près indispensable dans les cas de plaie pénétrante des articulations.
Par contre, j'aurais volontiers gourmande ceux qui, en cas d'écrasement des doigts ou de la main, pratiquaient des amputations de phalanges, de doigts, de métacarpiens ou de poignet, parce que l'expérience de nos hôpitaux avait démontré les dangers de ces opérations si minimes en apparence.
Mes amis et mes élèves de province ne partageaient point mes opinions et ils n'avaient pas tort, car ils me citaient des faits nombreux, de fractures compliquées et de larges ouvertures articulaires parfaitement guéries avec l'eau froide et les appareils les plus rudimentaires. Ils me disaient aussi avoir en toute impunité fait sur la main toutes sortes d'amputations partielles.
Citadins et campagnards avaient également raison. Mais voici que surgit cet immense progrès des pansements antiseptiques, qui met presque à néant les influences mésologiques terribles qui déciment nos blessés, et nous voici, nous, les chirurgiens des grandes villes,. des grands hôpitaux et des grandes salles, aussi conservateurs quenos confrères de province. Comme eux aussi nous pourrions nous permettre aujourd'hui de désarticuler des phalanges, des métacarpiens et même le poignet, si nous n'avions pas en dehors du pronostic opératoire d'autres raisons de garder jusqu'aux plus minimes segments de la main.
Nous expliquons tout aussi aisément les différences profondes qui séparent notre chirurgie de celle des pays qui nous entourent.
Maintes fois, en lisant dans les recueils étrangers les résumés des cliniques ou les observations éparses, j'ai été frappé de la facilité avec laquelle nos confrères se décident à amputer et surtout à réséquer (je reviendrai en temps et lieu sur ce point). Je vois dans telle statistique d'un chirurgien moins âgé que moi 15 ou 20 exemples d'une opération que j'ai dans toute ma vie pratiquée une ou deux fois à peine.
Donc, de l'autre côté de nos frontières, on ampute plus que nous etprobablement on continuera ces errements, car ils semblent donner de bons résultats. Si, en effet, on compare les statistiques françaises et étrangères d'il y a 12 ou 15 ans, l'infériorité de nos résultats est flagrante. Nous perdions certainement plus d'amputés. Nous pourrions rougir de cette constatation, mais notre justification est aisée. Après comparaison attentive des faits de part et d'autre, je crois pou-
•voir affirmer en toute conscience et en toute impartialité que, si nous perdons plus d'amputés, nous guérissons infiniment plus de malades sans opération. J'en puis parler savamment, ayant suivi avec le plus vif intérêt les métamorphoses qu'a subies sous mes yeux la thérapeutique des arthropathies. La transition, assez brusque du reste, date de la vulgarisation des idées de Bonnet (de Lyon). Avant lui on traitait assez médiocrement les affections du genou : on laissait s'établir des attitudes vicieuses, s'effectuer des déplacements incurables; l'inflammation, livrée à elle-même, désorganisait rapidement les tissus articulaires; finalement, pour calmer des douleurs atroces, pour arrêter le dépérissement de la santé , la suppuration , la fièvre hectique, etc., on amputait.
Bonnet intervient. Il redresse, l'anesthésie aidant, les articulations, les place dans des appareils divers, inamovibles ou amovoinamovibles, et les y laisse pendant de longs mois. Les douleurs ■se -calment, l'inflammation s'éteint, les accidents cessent, et si on y imet la patience nécessaire (il faut quelquefois, j'en conviens, une année ou deux), on obtient des guérisons complètes et durables et l'on arrive ainsi à réduire considérablement le nombre des amputations de cuisse.
Mais cette chirurgie patiente et peu brillante d'ailleurs ne réussit pas toujours. Quelques malades se lassent, ils suppriment trop tôt les appareils, ils exercent prématurément les membres; ils se livrent à des charlatans ou à des imprudents qui, sous prétexte de remédier à laroideur articulaire, font du massage, des manipulations violentes, etc. Les accidents reparaissent, l'inflammation se rallume, la suppuration •survient, et si un nouvel essai d'immobilisation ne suffit pas à calmer l'orage, il faut amputer. On réussit quand le sujet ne porte pas de tare organique trop profonde, que la saison et le milieu ne sont pas trop ■défavorables; mais aussi on échoue fréquemment et on charge d'autant la colonne noire des statistiques. Si l'opiniâtreté du mal, sa récidive aisée ou son aggravation constante sont imputables à quelque lésion viscérale, alors la mortalité est grande, mais la responsabilité ne retombe ni sur les tendances conservatrices, ni sur le milieu, ni sur le traitement post-opératoire, mais bien sur les états constitutionnels mauvais, qui, au lieu d'être l'exception, deviennent en quelque sorte la règle dans les opérations des chirurgiens très-conservateurs.
Pour trancher le litige entre les étrangers, qui amputent plus et guérissent plus d'amputés, et nous qui amputons moins et perdons plus d'opérés, il faudrait nécessairement (bien d'autres l'ont dit avant moi, mais c'est ici le lieu de le répéter encore) modifier les statis-
tiques. Au lieu de compter seulement les opérés et de les partager en deux séries : succès et revers, il faudrait compter les malades et faire trois colonnes : une pour les cas traités sans opération, l'autre pour les opérations suivies de succès, la dernière enfin pour les opérations malheureuses.
Supposons deux pratiques. Un chirurgien opère beaucoup, de bonne heure, dans des cas assez légers; il intervient dans la moitié des cas. Ainsi sur 100 tumeurs blanches du genou il ampute 50 fois, guérit 30 opérés et en perd 20 : 40 pour 100 de mortalité ; la proportion est satisfaisante.
L'autre chirurgien temporise, patiente, emploie tout l'arsenal de la thérapeutique : à force de temps et de patience, il guérit 80 malades. Les 20 derniers doivent perdre leur membre, 5 seulement guérissent : mortalité énorme de 75 pour 100.
A un examen sommaire les premiers opérateurs triomphent, ils n'ont perdu que 40 pour 100 de leurs opérés.
Le vrai triomphe est cependant pour les seconds, qui ont à la vérité perdu 75 p. 100 des leurs, mais en sauvant le membre et la vie de 85 p. 100 de leurs malades, dont cinq seulement sont infirmes, tandis que les autres n'en comptent que 80 dont 30 sont mutilés.
Qu'il me soit permis de. me citer encore. Les arthrites graves du genou sont fort communes et j'en ai autant dans mes salles que tout autre chirurgien. Je ne les ampute presque jamais, mais je les soigne pendant des mois et des trimestres, bien souvent une année ou deux, pendant lesquelles je les oublie en quelque sorte dans un coin de mon service; presque toujours je les renvoie guéris, souvent, il est vrai, avec ankylose dans les cas graves. Il est rare que je les perde de vue. Enchantés d'avoir conservé un membre utile, ils reviennent me consulter pour toute autre affection, ou me conduire quelques amis. Mes élèves m'en apportent aussi des nouvelles. Je n'ai pas connaissance qu'ils aillent demander l'amputation dans d'autres services. Bref, autant qu'on peut être éclairé sur sa clientèle d'hôpital, je reste convaincu que j'obtiens des guérisons durables dans la grande majorité des cas.
Je ne crois pas cependant pousser trop loin la conservation, au moins depuis quelques années. En revanche, j'avoue qu'autrefois la crainte de perdre mes opérés m'a souvent rendu trop timide et trop timoré. J'espérais toujours en la nature et j'intervenais trop tard. La temporisation, funeste d'un commun accord dans les cas traumatiques et dans les néoplasmes, peut l'être aussi dans les cas pathologiques, en dépit de cette opinion insoutenable et si longtemps accep-
tée que les amputations réussissent d'autant mieux que les sujets sont plus épuisés.
L'art consiste à porter le pronostic avec promptitude et précision, et à juger vite si la conservation est possible. Dans le cas contraire, il faut agir sans retard, avec d'autant moins d'hésitation que nous avons le moyen de guérir presque à coup sûr les opérations faites en temps opportun.
La faute la plus grande que l'on puisse commettre est de laisser passer le moment, Yoccasio prœceps, et de ne plus agir que sur des organismes incapables de résister à l'ébranlement des grandes opérations ou de fournir les matériaux nécessaires à la guérison d'une grande blessure. C'est dans ces cas qu'on obtient parfois des succès opératoires, sorte de trêve plus ou moins longue, qui ne sont pas le prélude des vrais succès thérapeutiques.
Je regrette de n'avoir pas en ce moment le loisir d'écrire, sur les contre-indications aux amputations, un chapitre qui manque à nos traités de médecine opératoire. Cette lacune s'explique, parce que les contre-indications susdites reposent presque entièrement sur les états constitutionnels et,que ces derniers n'ont pas été étudiés comme ils le méritent dans leurs rapports avec les opérations. C'est dans un tel chapitre qu'il faudrait rechercher s'il faut amputer ou non les alcooliques, les diabétiques, les phthisiques, les hépatiques ; rechercher encore, au cas où l'opération est acceptée ou acceptable, s'il n'y aurait pas dans le manuel, le pansement, les médications antérieures et ultérieures des mesures particulières à prendre, en rapport avec les différences notables que présente le processus traumatique chez ces différents sujets. Apriori tout me porte à croire qu'il faut traiter autrement la plaie d'un scrofuleux et celle d'un arthritique. La réunion immédiate, ou le pansement ouaté, ou le pansement de Lister, pourront, par exemple, convenir très-bien à celui-ci et très-mal à celui-là.
Le grand chapitre des amputations, fort avancé j'en conviens, ne sera vraiment complet que lorsqu'on aura mieux catégorisé les sujets qui subissent pareille mutilation et pris en considération plus sérieuse la famille morbide à laquelle ces sujets appartiennent.
Il ne serait pas mauvais non plus de réviser quelques aphorismes déjà anciens, tels que celui-ci : qu'il faut toujours s'éloigner le plus possible du cœur; ou cet autre, qu'il faut toujours dépasseraveclecouteau les limites du mal et ne laisser dans le moignon que des tissus sains. Prises dans leur généralité, ces propositions sont certainement raisonnables, mais elles souffrent tant d'exceptions qu'elles finissent par perdre beaucoup de leur valeur; prises au pied de la lettre, elles
conduiraient souvent à une pratique détestable. La première rendrait trop conservateur, comme nous le verrons plus loin, à propos de l'amputation de la jambe. La seconde conduirait à des sacrifices inutiles et qu'on ne juge point nécessaires dans le cas de résection.
Je n'ai jamais attaché beaucoup d'importance au manuel opératoire des amputations, et j'ai employé suivant le cas presque toutes les méthodes et tous les procédés. Cependant je préfère la méthode à lambeaux pour les amputations dans la continuité, et la méthode ovalaire pour les désarticulations.
Déjà au temps où j'exerçais les élèves comme aide d'anatomie et prosecteur (1848-1853), je faisais tailler les lambeaux et circonscrire les ovales de dehors en dedans avec la pointe du couteau ou du bistouri, jamais par transfixion. En 1857, je soutenais à la Société de chirurgie les mêmes principes, aujourd'hui généralement adoptés, mais fort controversés à cette époque1.
J'ai recommandé d'abord pour les amputations partielles du pied, puis pour la plupart des autres opérations du même genre, la résection des bouts nerveux faisant saillie à la surface de la plaie ou rampant à la face profonde des lambeaux. Je tiens plus que jamais à cette petite modification que plusieurs chirurgiens ont adoptée et qui ne saurait soulever d'objections sérieuses.
Sans être animé du désir d'inventer de nouveaux procédés en taillant la peau et les muscles, ou en divisant les téguments un peu autrement que mes prédécesseurs, j'ai été conduit cependant à proposer une modification considérable au manuel opératoire ordinaire des amputations; elle consiste à enlever le membre comme s'il s'agissait d'extirper une tumeur, c'est-à-dire en supprimant l'hémostase préliminaire. Cette proposition a reçu de la part de mes collègues un accueil plus que froid. Je n'en suis point découragé, estimant que, pour certaines opérations au moins, ma manière de faire finira par se généraliser. Du reste, on verra plus loin (Thèse de Pillet) les raisons que j'invoque à l'appui de mon innovation.
A force de réfléchir, de douter et de tenter, je crois être parvenu à améliorer progressivement mes résultats, de manière à sauver toujours un peu plus de malades, tout en opérant dans des cas plus déplorables, puisque je fais la part de plus en plus grande à la conservation des membres.
Malheureusement, je ne puis étayer ces affirmations sur des chiffres exacts, n'ayant de notes précises que sur un petit nombre de mes