AVERTISSEMENT
Les questions traitées dans le présent volume ne sont ni aussi nombreuses ni aussi variées que dans les précédents. Je pense pourtant qu'elles offrent un égal intérêt.
Deux lésions traumatiques tout à fait classiques sont longuement décrites et mises au point de la science moderne. J'ai discuté à fond la théorie de la commotion et le sens réel qu'il fallait donner à ce terme. De concert avec mon collègue M. A. -H. Marchand, nous avons refait l'histoire de la contusion, en nous préoccupant surtout de ses variétés et de ses suites ; j'ai montré à ce propos combien ces suites étaient différentes suivant l'état constitutionnel des sujets.
Les cent cinquante pages consacrées au tétanos traumatique renferment tout ce que j'ai écrit sur cette redoutable complication des plaies depuis 1870 jusqu'à 1887. On y constatera mes hésitations et mes incertitudes sur l'étiologie, la pathogénie, la nature même du mal, puis enfin mon option finale pour la nature virulente et infectieuse, ainsi que pour l'origine équine : hypothèses à la démonstration desquelles je travaille actuellement avec ardeur. On trouvera ces nouvelles recherches résumées dans un prochain volume.
Le reste du livre est rempli de travaux originaux sur la syphilis, émanés de la plume de mes élèves ou de la mienne.
il AVERTISSEMENT.
Je signale d'abord la thèse de M. L.-H. Petit sur les rapports entre la syphilis et le traumatisme; c'est une œuvre magistrale qui tranche une question jadis très controversée, à l'aide de documents historiques et cliniques nombreux et bien classés.
La thèse de M. Petit a suscité en France et à l'étranger plusieurs importants travaux du même genre, dont on trouvera à la suite l'analyse et les conclusions. Tout porle donc à croire que les rapports du traumatisme et de la syphilis ne seront plus à l'avenir ni contestés ni méconnus.
J'appelle ensuite l'attention sur les thèses de MM. Ozenne (Du cancer chez les syphilitiques) et Ramonât (la Syphilis chez les scrofuleuw), traitant toutes deux de la combinaison de la syphilis avec d'autres maladies générales, ou de ce que j'appelle les hybrides syphilitiques.
L'hybridité morbide est une question d'une importance capitale, que personne n'a jamais traitée avec le soin qu'elle mérite, bien qu'elle joue dans la nosOgraphie et dans la pratique un rôle considérable. Quoique j'y pense et que j'en parle sans cesse, je n'ai jamais eu le loisir d'en faire un exposé tant soit peu complet. La syphilis, se combinant avec toutes les dyscrasies et toutes les maladies générales, se prête fort bien à cette étude, dont les deux thèses précitées montreront l'utilité et l'intérêt.
La coïncidence si commune des varices et des ulcérations tertiaires aux membres inférieurs y produit même un type d'hybridité locale des mieux caractérisés.
Il n'y a plus qu'à glaner dans le champ de la syphilis, si merveilleusement cultivé en France, surtout par Ricord, Rollet, Diday, Mauriac, Jullien et d'autres encore, et surtout par mon éminent collègue et ami le professeur Alf. Fournier, qui ne laissera pas grand'chose à faire à nos neveux; c'est pourquoi j'ai pu seulement signaler ou étudier mieux que mes prédécesseurs certaines lésions tertiaires
AVERTISSEMENT. m
encore peu connues : les syphilomes des bourses séreuses et tendineuses, les syphilomes de la mamelle, de Vomoplate, les adénopathies ganglionnaires tertiairest Vidais elevalum tertiaire, etc.
Pour découvrir ou décrire plus exactement ces minuscles nouveautés, il m'a suffi de ne pas laisser perdre les observations rares que tout le monde rencontre et qu'on a le torl de ne pas recueillir.
Février 18S8.
En verlu d'une louable coutume consacrée par le temps et par l'équité, les sociétés savantes emploient la meilleure partie de leur séance solennelle à entendre l'éloge des membres qui ne sont plus. La Société de chirurgie, dès sa fondation, a suivi cette pieuse tradition, et la postérité qui lira ses travaux ne l'accusera pas d'avoir été ingrate envers ceux qui lui ont prêté leur concours. Nos descendants reconnaîtront que la vérité nous a été chère sous toutes ses formes, aussi bien lorsqu'il s'agissait d'honorer les morts, que d'instruire les vivants et de frayer la route aux générations futures.
On peut le dire, sans crainte je crois d'être démenti, le temps des grandes injustices est passé. L'histoire est entrée dans ses voies véritables ; sous le faux prétexte d'un respect servile pour la mort, elle ne consacrera plus les grandes réputations usurpées et saura tirer de leur intimité les hommes modestes étouffant pendant leur vie à l'ombre des personnrlités puissantes. Tous ceux qui auront travaillé au grand œuvre auront leur place et leur niveau, et la popularité « cette grande impudique » pour employer l'expression d'un de nos poètes, ne sera plus seule dispensatrice de la renommée.
Voilà ce qui se fera, messieurs, dans l'avenir.
1. Ce discours a été prononcé le 13 juillet 1859, dans la séance solennelle de la Société de chirurgie. Pour des motifs qui ne sont plus présents à ma mémoire, il n'a jamais été publié. C'est un simple passe-temps littéraire qui n'a point la prétention d'être une étude historique, aussi n'en faut-il juger que l'idée inspiratrice et non les détails, qui n'échappent pas à la critique. — A. V. Ï886. VERNEUIL. v. — 1
Mais pour voir en vigueur un programme aussi équitable, nous faudra-t-il attendre la lente évolution des ans ; devons-nous accepter, vrais ou faux, les jugements sur les hommes et les choses tels que nous les trouvons formulés; toute revision est-elle interdite? Je réponds hardiment: non!... Non, il n'y pas de prescription pour l'histoire, dont les droits rétrospectifs ne sont pas contestabler.
N'eùt-elle pas d'autre mérite, l'érudition dans les sciences aurait au moins celui des réparations tardives. Sa mission est de nous indiquer l'origine des idées, de nous montrer la marche de l'esprit et les routes du progrès, et comme à chaque idée, à chaque perfectionnement s'attache au moins un nom d'homme, c'est un devoir pour elle d'éterniser la mémoire de ceux qui, de degrés en degrés, ont conduit la science et l'art au point où nous les trouvons aujourd'hui.
Certes, je ne prendrai pas la parole en ce jour pour amoindrir les grands maîtres. Je ne contesterai ni leur génie ni l'influence vivifiante qu'ils ont exercée sur leur époque. Guy de Chauliac, Ambroise Paré, J.-L. Petit, Desault, Boyer, Dupuytren, sont les gloires de notre chirurgie française. Je salue leur nom avec gratitude et respect. Ce sont nos grands prophètes.
Mais je ne voudrais pas davantage qu'on exagérât outre mesure leur part déjà si belle. Je ne voudrais pas voir les petits dépouillés pour couvrir les grands, les pauvres rançonnés pour enrichir les riches. Lorsqu'un illustre architecte apparaît, j'aimerais à connaître au moins ses principaux ouvriers, afin qu'il soit bien dit que nul n'est assez fort pour s'élever très haut sans le secours des autres, comme en revanche il n'est point de sommet où l'on n'arrive en associant à son propre courage l'expérience d'autrui.
Lorsqu'on examine, en effet, les écrits des grands météores scientifiques que je viens de citer, lorsqu'on compare la Chirurgie de Guy de Chauliac avec les Œuvres d'Ambroise Paré, les Maladies chirurgicales de J.-L. Petit avec l'impérissable Traité de Boyer, on reconnaît sans peine que chacun de ces chefs-d'œuvre marque pour la chirurgie une étape en avant ; mais on n'aperçoit pas tout d'abord les degrés intermédiaires, les pas qui établissent la transition. Ceux qui ne font de la bibliographie qu'une enseigne et qui n'émaillent leur texte de noms propres et de dates que pour interrompre la monotonie des lignes, s'en préoccupent médiocrement.
Mais si l'on est animé de cette curiosité si pleine de charme qui consacre de longues heures à lire les petits livres obscurs, rares, édités une fois ou deux à peine, on ne tarde pas à se convaincre que la plupart des découvertes importantes, des idées lumineuses dont
nous profitons aujourd'hui, appartiennent non pas aux célébrités de la profession, mais à des hommes plus ou moins obscurs, relégués parfois hors des grands centres, n'ayant jamais porté la pourpre professorale et auxquels ont presque toujours manqué les panégyristes emphatiques ou sincères. Ces hommes, je les appelle les petits prophètes de la chirurgie.
Ils sont bien nombreux ces travailleurs obscurs, car ils ont existé à toutes les époques; on n'a jamais écrit leur histoire et il est maintenant trop tard pour qu'on puisse espérer la tracer jamais complètement. Le plus grand nombre de ceux qui ont vécu dans l'antiquité est condamné à un oubli éternel; nous trouvons des lambeaux de chirurgie dans Homère, dans la Bible, dans les livres sacrés des Indous ; Hippocrate est déjà beaucoup plus complet et Celse nous transmet des dogmes chirurgicaux nombreux et relativement très avancés; et pourtant qui nous apprendra quel chirurgien a le premier pratiqué la taille, le trépan, les résections partielles des os malades, abaissé la cataracte, évacué l'urine ou le fluide accumulé dans les cavités séreuses, qui le premier a réduit les luxations ou consolidé méthodiquement les fractures? Nous n'en sommes pas même aux conjectures; il faut en prendre notre parti. L'histoire a immortalisé les grands coups de lance donnés par Achille, elle nous a conservé le récit des amours ou des fourberies de Jacob, filsd'Isaac; elle nous a légué de longues séries d'Antiochus, fainéants, imbéciles ou cruels, mais elle a tu les noms des auteurs de ces utiles découvertes, le nom de ces grands bienfaiteurs de l'humanité.
Il est facile de comprendre pourquoi l'antiquité ne nous a pas transmis ces noms. Les sciences étaient dans un grand degré d'infériorité et les érudits n'existaient pas encore. L'empire romain enfanta les premiers compilateurs et les premiers commentateurs, Celse et Galien. Ce dernier surtout nous a fait connaître un bon nombre de ses contemporains et de ses prédécesseurs; sans lui, les travaux d'Erasistrate et d'Hérophile seraient à jamais perdus. Plus tard, d'autres compilateurs [dus ou moins plagiaires sauvèrent encore quelques débris de l'ancienne chirurgie. Tels Aétius, Oiibase, Paul d'Égiue, sans lesquels nous ne connaîtrions ni Antyllus, ni Soranus, ni Léonide, niArchigène, qui furent certainement de très bons chirurgiens, à en juger par les fragments de leurs œuvres qui nous restent encore.
Malheureusement, dans les siècles suivants les hommes abâtardis par la barbarie, non seulement n'inventèrent plus rien, mais ne surent même plus copier; c'est surtout en Occident que l'ignorance
devint profonde. Les lumières dont, à ce qu'il paraît, le christianisme a inondé le monde, ne profitèrent point à la chirurgie dans les premiers siècles de noire ère, car, il faut bien en convenir, sans de laborieux mécréants juifs, grecs ou sarrasins, sans les Byzantins qui ne valaient pas mieux, les œuvres des illustres païens n'auraient point échappé à un naufrage complet. Non seulement l'Occident chrétien et plus tard catholique resta plus de douze cents ans sans produire un seul chirurgien de quelque valeur, mais il ne soupçonna pas même qu'il y eut un art chirurgical jusqu'au moment où les Arabes, et surtout ceux d'Espagne, rapportèrent en Europe les premiers monuments de notre science.
Les érudits cette fois assurèrent l'avenir de la chirurgie. Mais retrouver le passé ne suffit pas au progrès, aussi les Arabes sont réputés peu novateurs : l'art ne s'est guère enrichi entre leurs mains. Comme les Grecs, ils eurent certainement leurs grands et leurs petits prophètes; nous connaissons les premiers, Rhazès, Ali-Abbas, Avicenne, nous citons surtout Albucasis, le coryphée de la chirurgie arabe, mais nous ignorons les seconds, qui pourtant devaient être nombreux, car sous la domination douce et intelligente des rois maures en Espagne, les sciences étaient cultivées avec éclat à Tolède, à Séville, à Cordoue et dans d'autres écoles encore.
Pour arracher quelques noms à l'oubli, il faudrait s'ensevelir courageusement dans les incunables arabes ou dans les énormes compilations du moyen âge, et, nouvel Aétius, construire un autre Tetrabiblos avec des fragments tirés de ces sources indigestes. Indépendamment du courage héroïque qu'il faudrait pour aborder ce travail d'Hercule, on est détourné de l'entreprise, parce qu'on sait d'ailleurs que la tâche est remplie. En effet Peyrilhe, illustré déjà par la suite de l'Histoire de la chirurgie de Dujardin, a écrit un troisième volume qui renferme, dit-on, des matériaux précieux sur la chirurgie des Arabes. La publication de ce volume accroîtrait la gloire de son laborieux auteur, elle honorerait notre science nationale et glorifierait jusqu'au simple éditeur; mais, pour des raisons qu'il ne sera jamais donné à ma faible intelligence de comprendre, le trésor resté invisible est enfoui sous une loge auguste dans les replis de laquelle il court grand risque d'être dévoré par les vers.
Héritage ou dépôt, car les avis sont partagés, peu importe, le manuscrit de Peyrilhe appartient à la science moderne, et certes il serait bon de lui appliquer la loi d'expropriation pour cause d'utilité publique.
Mais je reviens à mon sujet. Aux Arabes, Espagnols pour la plupart, succèdent dans la chronologie chirurgicale les écolesitaliennes, dont les sectateurs ont conservé le nom d'arabistes que leur donna Marc-Aurèle Séverin. Cette épithète est caractéristique; c'est un diminutif qui indique avec bonheur et vérité que les chirurgiens des xiii6 et xiv° siècles ne furent que les échos de la chirurgie des Arabes. Précurseurs de Guy de Chauliac, les nombreux chirurgiens des écoles de Salerne et de Bologne constituent la dynastie guidonnienne. qui commence à Roger de Parme et finit à Marcellus Cumanus, dynastie à laquelle la chirurgie doit sa renaissance en Occident.
Malgré la renommée dont ils ont joui, les hautes fonctions professorales dont ils ont été décorés, les arabistes sont de petits prophètes, qu'ils soient copistes comme Roland ou plus originaux comme Guillaume de Salicet.
L'ère chirurgicale qui va suivre et que personnifiera Ambroise Paré va nous présenter une physionomie bien différente. Ce ne sont plus des professeurs et des lettrés qui vont préparer l'œuvre immortelle du chirurgien de Laval. Les origines du progrès en sont beaucoup moins nobles. Des inciseurs, des rebouteurs, des barbiers sachant à peine lire, des opérateurs ambulants plus ou moins honnêtes, assez charlatans pour la plupart, vont seuls continuer la chirurgie militante abandonnée par les chirurgiens officiels, qui par timidité, par orgueil ou par des scrupules religieux absurdes, dont les Arabes avaient déjà donné l'exemple, laisseront tomber le fer de leurs mains débiles.
La condition infime et l'ignorance théorique constitueront pour les nouveaux venus une règle qui souffre peu d'exceptions; ils vont puiser leur mince instruction dans la bible chirurgicale de l'époque, dans Guy de Chauliac ou dans les nombreux petits manuels qui en avaient été extraits et qui alors infestaient les écoles.
Le xve siècle voit naître les empiriques, les praticiens, en un mot les vrais opérateurs sans peur sinon sans reproche, à coup sûr sans préjugés et puisant leur audace dans leur ignorance et dans leur liberté. Avec eux la chirurgie marche sans doute, mais à la manière des armées victorieuses, c'est-à-dire en laissant la voie tachée du sang de nombreuses victimes. '
Je ne connais rien de plus intéressant que cette période chirurgicale; c'est un mélange d'audace inouïe et d'inspirations brillantes. Si ces enfants perdus ont la pensée hardie, leur main l'est encore plus.
Ils voyagent de ville en ville, de royaume en royaume ; mais ces
nouveaux pêriodeutes ne franchissent plus l'espace pour s'instruire, ils battent plutôt les chemins comme les condottieri de cette rude époque, opérant çà et là, sans scrupule, sans contrôle, ne risquant guère leur honneur et pour cause, forcés non rarement de décamper au plus vite pour se soustraire au fer et au bâton. C'est surtout dans les provinces que s'exerçait cette singulière chevalerie errante; de temps en temps néanmoins, quelques-uns de ces coureurs passaient par les grandes villes sans s'y fixer et pour y faire seulement plus ample moisson, après quoi ils disparaissaient; on ne savait guère d'où ils étaient venus, on n'en entendait plus parler ; ils étaient allés porter ailleurs sinon leurs capitaux, au moins leur industrie : c'est ce qui explique pourquoi ils n'ont pas de biographie et sont simplement désignés dans les livres de leur époque par leurs faits et gestes plus souvent que par leur nom.
Certes, je ne me ferai pas le défenseur de ces tristes praticiens et cependant, le bien sortant parfois du mal, il ne faudrait pas leur refuser certaine influence favorable sur les destinées de la chirurgie. Ils opéraient sans contredit à tort et à travers, ouvraient imprudemment des anévrysmes, crevaient quelques yeux, ne ménageaient guère le péritoine et par-ci par-là châtraient inutilement quelques pauvres hères. Certes leur probité était douteuse; ils se préoccupaient plus de gonfler leur escarcelle et d'augmenter leur trousseau que de sauver leur âme et de remplir scientifiquement le sacré sacerdoce de l'art. Mais au moins ils opéraient, ils ne perdaient pas leur temps à lutter contre les médecins à la manière des piètres compagnons de saint Côme et ne fatiguaient pas les rois et les parlements comme les barbiers des grandes villes ; ils opéraient à leurs risques et périls la pierre, la cataracte, les hernies étranglées ou non; ils traitaient les fractures et les luxations pendant que les chirurgiens patentés laissaient la pratique pour devenir clercs et forts en thème, lire et réciter des chapitres d'Avicenne, résumer Guy de Chauliac ou extraire de Galien l'interminable kyrielle des onguents.
Tous les opérateurs de cette époque ne furent pourtant pas aussi vauriens ni aussi vagabonds; quelques-uns se fixant dans une ville devenaient souche d'une famille Chirurgicale adonnée à une spécialité : les uns faisaient de l'autoplastie comme les Branca, de Sicile, les autres traitaient les hernies, la pierreries maladies des voies urinaires comme les Norsini, d'autres abattaient les cataractes; le tout avec autant d'honneur que de profit. Ces hommes d'action n'écrivaient pas encore, mais leur expérience se transmettait
de génération en généra lion à la manière d'un héritage, et leurs préceptes o» leurs secrets communiqués à leurs descendants ou surpris d'aventure par des esprits pénétrants se répandaient peu à peu. On ne saurait contester que les Branca n'aient préparé Tagliacozzi, que les inciseurs n'aient inspiré Franco et que Jean des Romains n'ait dicté à Marianus Sanctus le fameux Libellas Aureus.
Paris n'avait pas d'inciseurs à proprement parler, mais les barbiers y florissaient. Cesroturiers de la chirurgie enfantèrent Ambroise Paré : c'est assez d'honneur pour leur corporation d'avoir mis au jour un pareil génie.
Ce qu'a été Ambroise Paré, ce qu'était la chirurgie à son époque, ce qu'elle devint après lui, sont autant de points que Malgaigne a développés avec un si incontestable talent que je ne saurais en parler à mon tour sans être plagiaire. Tout ce que je puis dire qui ait rapport avec le sujet que je traite, c'est que notre grand chirurgien n'eut pour ainsi dire pas de précurseurs; il n'eut guère que des contemporains tels que Franco, Thierry de Héry, Rousset, qui lui servirent presque de comparses, et des successeurs comme Pigray, Guillemeau, Thévenin, Cabrol, Habicot, Severin Pineau, J. de Marque, petits prophètes qui ajoutèrent tous quelque chose à son œuvre, continuèrent sa tradition et perpétuèrent sa gloire.
Personne n'était destiné de longtemps a recueillir l'héritage d'Ambroise Paré : il avait été si immense pour le xvi° siècle qu'il remplit même la presque totalité du xvir, jusqu'au moment où une tendance nouvelle vint changer le courant des idées et les voies de la science chirurgicale.
Je dis à dessein tendance nouvelle, et non nouvelle école; avant le xvne siècle en effet, on n'avait guère dans les sciences que deux routes à suivre : il fallait être copiste ou compilateur, manœuvre en un mot, le labeur y suttisait; ou bien on était homme de génie, ou tout au moins doué d'une vaste intelligence, d'un immense savoir, d'un jugement solide et d'une expérience éprouvée. Le premier rôle n'allait pas à tout le monde, et quant au second : non licet omnibus adiré Corinthum;\a qualité de grand homme entraînait d'ailleurs avec elle cet inconvénient assez commun, d'être brûlé en Grève avec un cierge à la main ou de s'anémier longtemps dans les cachots orthodoxes ; mais à partir du moment où l'intelligence humaine fut affranchie, où il fut permis d'être un homme supérieur sans être contraint d'être diplomate ou cafard, l'éruption de l'esprit fut immense et générale. La philosophie et la science redevinrent congénères, entrant en possession de méthodes nouvel^
qui les vulgarisaient d'une part, et de l'autre en rendaient la culture accessible à la pluralité.
Le xvne siècle appartient surtout aux philosophes, aux physiciens, aux chimistes et aux analomisles;les chirurgiens suivirent le courant. Les uns se mirent à observer, à recueillir des faits comme les naturalistes, les autres à raisonner et à parler le langage de l'école comme les philosophes; toujours est-il que quiconque avait quelque idée nouvelle, put la dire et l'imprimer à son aise; aussi ne s'en fit-on pas faute. L'érudition d'ailleurs n'abandonnait pasla partie. Celte période compte donc des observateurs, des inventeurs, des érudits et des raisonneurs.
C'est ainsi que se forma une nouvelle série de petits prophètes qui précèdent de près J.-L. Petit. Je puis citer parmi les plus éminents Verduin,Bienaise, Mauriceau, Duverney, Lavauguyon, Dionis, Littre, Mery, pour m'en tenir toujours à nos compatriotes.
Nous touchons aux temps modernes : désormais plus de manuscrits perdus, plus de textes altérés par l'ignorance ou la fantaisie des copistes, tout va jouir des honneurs de la presse. Avec un peu de patience on pourra retrouver et lire la presque totalité des ouvrages publiés depuis la fin du xve siècle. On en pourrait conclure que les périodes comprises entre Ambroise Paré et Boyer sont bien connues et qu'il sera facile de comparer J.-L. Petit et Desault à leurs prédécesseurs et à leurs contemporains; il n'en est pourtant rien. La chirurgie des xvne et xvme siècles attend encore son historien. Le défaut de documents n'est pas la cause de cette lacune, mais bien plutôt l'embarras de richesses. Il me suffira d'en indiquer les sources nouvelles pour montrer quelle vaste étendue le champ de notre art va acquérir désormais.
Le xvip siècle fonda les importantes sociétés savantes qui existent encore de nos jours; en 1645 c'est la Société royale de Londres; en 1652, l'Académie des curieux de la nature; en 1666 enfin, notre Académie des sciences. C'était là autant de tribunes ouvertes libéralement aux observateurs de tous les ordres. Le temps a démontré l'utilité de ces institutions et, je n'ai pas besoin de rappeler l'influence considérable que l'Académie de chirurgie eut sur notre art au xvme siècle.
En 1679, un petit chirurgien de Saint-Côme, un peu maltraité par ses contemporains, mais à coup sûr homme actif et intelligent, Nicolas de Blégny, fonde une sorte de contrefaçon de l'Académie des sciences. La réunion prend le nom d'Académie des nouvelles découvertes en médecine, mais du même coup, idée superbe, de Blégny
crée le journalisme médical, en faisant paraître tous les mois une sorte de bulletin des travaux de la compagnie. La réunion de ces publications constitue le Zodiacus medico-gaUicus, dontla traduction latine est beaucoup plus connue que l'original écrit en français. Ce recueil curieux cessa de paraître au bout de trois ans1. Cet essai doit être considéré comme un événement majeur qui inaugura en même temps la critique à courte échéance. La controverse en effet, à cette époque, se faisait presque exclusivement par une sorte de correspondance imprimée sous forme de lettres signées, anonymes ou pseudonymes, acerbes ou apologétiques et dans 'esquelles, en tout cas, l'injure ou la flatterie, plus communes que l'impartialité, arrivaient à un degré que la presse périodique a quelquefois atteint mais jamais dépassé.
Je dois mentionner encore deux espèces de publications émanées des débutants ou des petits prophètes. Je veux parler des opuscules sur des points de science restreints, véritables monographies qui, depuis, se sont beaucoup multipliées; puis encore des dissertations inaugurales ou thèses, qui servaient comme aujourd'hui de couronnement aux études médicales. Sous ce rapport la France resta longtemps en arrière. Ce ne fut guère que vers la moitié du xvme siècle, après l'établissement de l'Académie de chirurgie, que les maîtres français furent admis à produire leurs chefs-d'œuvre littéraires, mais dans les universités allemandes, la coutume en était établie dès la fin du xvir siècle. Les professeurs d'alors avaient-ils quelque idée originale, avaient-ils observé quelque cas curieux, découvert quelque maladie nouvelle ou quelque opération importante, ils dictaient à leurs élèves ou rédigeaient eux-mêmes une dissertation et la faisaient soutenir sous leur présidence par un jeune adepte qui prenait le rôle d'éditeur.
Enfin les travaux qui caractérisent le mieux peut-être le xvif et même une partie du xvme siècle, consistent dans les recueils d'observations.. Une foule d'auteurs vont mettre au jour des centuries tirées de leur pratique ou compilées çà et là, collections bien précieuses qui renferment non seulement les cas rares, mais aussi les points nouveaux et le germe de la majeure partie des découvertes modernes. L'origine des recueils d'observations est du reste antérieure au xviic siècle. Il faut la faire remonter au moins jusqu'à un chirurgien de premier ordre, à Antoine Benivieni, auquel l'histoire n'a pas encore rendu toute la justice qu'il mérite. Dans tous les
1. Dezeimeris, Dictionnaire historique de la médecine, Art. Blegny.
cas, personne n'a acquis dans ce genre plus de célébrité que Fabrice de Hilden. Mais à côlé de lui et au second rang, nous pourrions citer une foule de noms qui se sont rendus aussi utiles que célèbres dans cette voie : Tulpius, J. ab Meckren, Roonhuysen, Pierre Borel, Pierre de Marchettis, Félix Plater, Laforest, J. Aymar et tant d'autres ont montré ce que valait l'observation, et nous ont en même temps fourni un approvisionnement de matériaux que nous sommes loin d'avoir encore épuisés.
Pendant l'interrègne qui sépare J.-L. Petit de Desault et de Boyer,. la cohorte des petits prophètes est innombrable. Dans les villes, dans les campagnes, dans les camps, ils sont partout, ils alimentent les journaux et les séances des sociétés savantes, ils publient des observations, écrivent des mémoires et des petits livres, en un mot fournissent, concis ou prolixe, le contingent de leurs idées. C'est que, grâce aux nombreux débouchés fournis' aux penseurs et aux laborieux, on peut au jour le jour publier sa pensée sans qu'il soit besoin pour être lu d'une position officielle ; c'est que partout les malades sont semblables et la nature identique, en vertu de quoi, en observant les uns, en méditant' sur l'autre, partout on peut faire des remarques utiles, des tentatives nouvelles et heureuses.
Il me serait facile de citer plus de cent de ces petits auteurs. Haller, au siècle dernier, en a formé de longues listes; mais son œuvre n'a pas été poursuivie et de nos jours les érudits sont encore si rares que la lacune ne semble pas devoir être prochainement comblée.
Les recherches historiques, d'ailleurs, ont changé de caractère; elles ne consistent plus à grouper des noms par ordre chronologique, elles sont à la piste des faits et des idées. Aussi la tâche est devenue immense, aussi l'homme le plus laborieux ne pourrait, à lui seul, la remplir; il lui faudrait tout lire, tout analyser, les gros livres et les petits, les thèses, les journaux, les comptes rendus. L'activité et la fécondité d'un Morgagni , d'un Haller, d'un Malgaigne s'y suffiraient pas. Pourtant la difficulté ne serait pas insurmontable, si chaque pays d'abord mettait à honneur de fouiller ses archives pour en extraire le contingent scientifique, si chaque homme dévoué à la science consacrait ensuite un peu de ses loisirs à étudier quelques-uns de ses compatriotes et prédécesseurs, si enfin les travailleurs réunissant leurs efforts et leurs travaux, fondaient une société d'érudition chirurgicale qui vaudrait bien, au moins pour la grandeur du but, ces savantes compagnies qui déchiffrent les inscriptions effacées, étudient les insectes ou décrivent les cryptogames.
LES PETITS PROPHÈTES DE LA CHIRURGIE. Il
En attendant cette fondation utile, la Société de chirurgie peut augmenter la somme déjà grande des services qu'elle rend à la science, en se montrant sévère sur les questions d'histoire, et sous ce point de vue, les rapporteurs peuvent être très utiles à la science, car il leur serait facile, en jugeant les travaux soumis à leur examen, de rectifier partout les erreurs de textes, de dates et de faits, de faire cesser les illusions de priorité si fréquemment commises; en un mot de s'efforcer sans cesse de rendre à César ce qui lui appartient.
Je ne poursuivrai pas plus longtemps ces généralités sur les hommes que j'ai appelés : petits prophètes. J'en ai assez dit, je crois, pour indiquer clairement ma pensée; la réhabilitation des faibles et des oubliés est une tâche bien longue, et je n'ai voulu faire qu'une esquisse. Je n'ai pu qu'exprimer un désir. Au lieu de lasser votre patience par une longue énuméralion de noms plus ou moins obscurs, permettez-moi de citer quelques exemples pris au hasard, pour démontrer que dans les grandes questions chirurgicales, la part la plus large appartient presque toujours à mes protégés, tantôt inventeurs, tantôt vulgarisateurs, tantôt semant l'idée, tantôt la fécondant et trop souvent dépouillés par les maîtres du fruit de leur persévérance et de leur modeste labeur. Si je réussis à convaincre, j'aurai obtenu deux résultats : j'aurai d'abord commencé une œuvre de justice, puis j'aurai montré aux chercheurs les vraies sources fécondes de notre richesse chirurgicale.
J'entre en matière sans ordre préconçu.
Un savant étranger à la chirurgie, le Dr Christophe Wre-n, professeur d'anatomie à Oxford, vingt-huit ans après la publication de la grande découverte de Harvey, imagine un moyen d'injecter immédiatement dans le sang et par les veines diverses substances, afin d'en observer les effets. Dès ce moment la chirurgie infusoire était inventée. L'année suivante (1657), on injecta une solution de vin émétique clans les veines d'un domestique condamné à mort et qui n'en mourut point; de là à la transfusion du sang il n'y avait qu'un pas; des expériences furent faites sur des animaux par Timothée Clarck, le Dr Henschaw et Richard Lower en Angleterre; en France par le chirurgien Gayant, par Denis (de Montpellier) établi à Paris et Emmeret, son chirurgien ordinaire. En 1667, Denis rapporte deux observations bien authentiques de transfusion pratiquée sur l'homme.
Une querelle de priorité remplie d'aigreur éclatait déjà entre les Anglais et les Français, lorsqu'on retrouve dans les écrits d'André
Libavius, chimiste allemand mort en 1616, un passage où la transfusion d'homme à homme est indiquée dans les termes les plus clairs au moins dix ans avant la découverte de la circulation1. Libavius ne réclama pas la découverte pour lui.
On connaît les raisons qui firent tomber en discrédit cette opération importante. Tous les chirurgiens officiels et sérieux du xvme siècle n'en prononçaient pas même le nom sans horreur. Cet anathème durait encore il y aquarante ans. Cependant un médecin anglais ayant vu, en 1819, périr une femme d'hémorrhagie, osa renouveler la transfusion; il ne réussit pas, mais désormais l'arrêt du xvne siècle était cassé et, quoique incertain, ce moyen a, depuis le premier essai de Blundell, rendu le souffle et la vie à plus d'un moribond. Ainsi la transfusion a été inventée plusieurs fois par des hommes obscurs. Le nom du plus ancien n'est pas même connu. Un accident malheureux et peut-être aussi quelques passions mesquines la firent abandonner ; accablée sous les attaques injustes des docteurs, elle est oubliée cent cinquante ans; un petit prophète la ressuscite.
En 1710, Littre, plus anatomiste que chirurgien, dissèque un enfant mort au sixième jour des suites d'une imperforation du rectum; il propose de faire une incision au ventre, de faire venir la partie supérieure de l'intestin à la plaie, que l'on ne refermerait jamais et qui ferait la fonction d'anus. Le rédacteur de ['Histoire de l'Académie des sciences ajoute : « Sur cette légère idée, d'habiles chirurgiens pourront imaginer d'eux-mêmes le détail que nous supprimons. »
Or, ces habiles chirurgiens se firent attendre pendant soixante-six ans. En effet, c'est seulement en 1776 que Pillore (de Rouen), bon chirurgien mais petit prophète, ose ouvrir le caecum d'un malade dont il prolonge ainsi la vie pendant vingt-huit jours.
Un essai tenté par Antoine Dubois en 1783 reste sans résultat; le grand maître ne juge pas même à propos de le publier. Dix ans plus tard un chirurgien du fond de la Bretagne, Duret (de Brest) obtient son premier succès ; il décrit le procédé, fixe définitivement le lieu d'élection : il est presque le fondateur de la méthode, qui sans lui serait peut-être restée longtemps encore dans l'oubli.
Le premier travail complet sur ce sujet important sort de la plume de Pierre Fine, simple chirurgien de Genève. Quelle est donc ici la part des grands maîtres? Un chirurgien dont le nom est resté
1. Voy. P.-H. Quinche, Recherches sur la transfusion du sang. Thèse inaug. Paris, 1858, p. 7 et suivantes.
inconnu propose à la fin du siècle dernier d'atteindre le caecum ou le colon descendant au moyen d'une incision pratiquée dans la région lombaire gauche, sur le bord du muscle carré des lombes; Callisen rapporte ce procédé sans le revendiquer en aucune façon. C'était un grand prophète en son pays; Sabatier lui attribue la découverte ; le véritable auteur de la proposition reste ignoré. Quoiqu'il en soit, la question est légèrement examinée et inexactement jugée par les maîtres de l'art; trente-neuf ans s'écoulent jusqu'au moment où Amussat, petit prophète, étudie sérieusement la méthode et met en relief ses avantages1.
Nous avons plus d'une fois déjà noté cette erreur qui consiste à attribuer à un écrivain des découvertes dont il n'est que le narrateur; c'est ainsi qu'on a attribué à Thilenius la section du tendon d'Achille, pratiquée pour la première fois chez l'homme par un chirurgien nommé Lorenz, et à Tulpius la section du sterno-mastoïdien racontée par lui mais exécutée par Isaac Minius. Les erreurs de ce genre sont nombreuses, Le sic vos non vobis tristement rappelé par Virgile restera donc toujours une triste vérité !
Est-il nécessaire de rappeler l'histoire de la hernie étranglée, le procédé des inciseurs du xvie siècle que Bauhin vit pratiquer par Maupas, puis celui de Franco, copié par Ambroise Paré, puis celui de Pigray. Certes les hernies se sont étranglées en tout temps, mais les savants arabes et leur doctes compilateurs, les arabistes et leur grand maître lui-même, laissaient bien mourir les pauvres patients; il en eût été ainsi longtemps encore si les chirurgiens ambulants n'y avaient mis la main et si un chirurgien obscur et pratiquant alors dans un coin de la Provence, si Franco en un mot, ne nous avait légué un procédé auquel nous n'avons pas ajouté grand'chose d'important.
Et puisqu'il est question de hernie, disons un mot de l'anus contre nature. Lorsque l'abcès stercoral est ouvert par le soin du chirurgien ou par le travail naturel, l'ouverture guérit seule ou bien elle persiste, véritable honte pour l'art et vraie torture pour le patient. Les savants membres de l'Académie de chirurgie étudient la lésion, observent la marche de la guérison spontanée sans la comprendre exactement, publient même de nombreuses observations, mais ils n'opposent aux cas rebelles que des ressources impuissantes. En 1739, un chirurgien de province, Lecat, pense le premier à une opération
1. Voir pour cet historique le savant mémoire d'Amussat, lu à l'Académie de médecine le 1" octobre 1839. Brochure de 210 pages à part, 1839.
anaplastique, la suture des lèvres de l'anus contre nature *. Cette idée, qui réalisait un progrès important, ne fut mise à exécution que plus tard, par Bruns, qui réussit pour quelques jours seulement2. Richter s'éleva assez vivement contre cette tentative, et il fallut encore un essai fait par un chirurgien obscur pour montrer la valeur de cette conception. En effet. Judey réussit à fermer de la sorte un anus contre nature qui datait de quatre mois3. Pour assurer plus complètement l'efficacité de la suture, il fallait y joindre les manœuvres autoplastiques; c'est ce qui fut compris et exécuté par Collier, qui décolla les bords de l'ouverture avant de les coudre l'un à l'autre4. Enfin nous trouvons en 1819, dans la thèse de Liotard, un dernier procédé dont l'auteur est resté anonyme et qui, repris dans ces derniers temps et perfectionné par plusieurs contemporains très distingués, triomphe presqu'à coup sûr des fistules stercorales. C'est cette opération qui consiste à inciser circulairementle pourtour de l'ouverture anormale, à décoller ainsi une sorte de manchette qu'on renverse en dedans pour faire un opercule à l'orifice accidentel.
L'opération de la fistule vésieo-vaginale a subi pareille destinée. Roonhuysen l'imagine et la décrit, mais ne semble pas tout d'abord trouver d'imitateurs.
Dans une consultation à laquelle assiste J.-L. Petit, un des médecins, inventeur lui-même, ou peut-être seulement au courant de la science, propose la suture dans un cas de ce genre; on la rejette à l'unanimité comme impraticable; on ne conserve même pas le nom de celui qui donnait un si bon conseil. C'est Christ. Vœlter, chirurgien wurtembergeois, c'est Fatio, médecin de Râle, qui seuls, en 1679 et en 1752, répéteront l'opération de Roonhuysen, dont les grands chirurgiens ne s'occupaient pas et dont leurs successeurs ne s'occupèrent pas davantage jusqu'à l'époque où Lallemand, Jobert et d'autres tentèrent à nouveau de fermer la perforation vaginale.
De nos jours la cure de celte affreuse lésion a reçu des perfectionnements tels que la guérison est devenue la règle; or, ces perfectionnements sont dus à quelques praticiens modestes des États-Unis, Hayward, Marion Sims, Bozeman, précédés d'ailleurs dans un des points les plus importants du manuel par un chirurgien anglais plus
1. Sabatier, Mémoire sur les anus contre nature, in Mém. de l'Acad. de chirurgie, t. V, p. 592.
2. Richter, Traité des hernies. Traduction française de Rougemont, 1788, p. 171. Cruickshank de son côté fit une tentative analogue qui échoua également. Voir Astley Cooper, Œuvres chirurgicales. Traduction française, p. 267.