‹ Mémoires de chirurgie (volume 4)Chapitre 2 sur 192 · Velpeau, Méd. opérât., 2° édit., t. IV, p · texte numérisé non relu

Velpeau, Méd. opérât., 2° édit., t. IV, p

obscur encore, L. Gosselt (de Londres), qui au xvie siècle va retrouver l'autoplastie par glissement décrite dans Celse et perdue depuis le commencement de notre ère. Franco, comme l'attestent ses opérations de bec de lièvre et sa belle observation de génoplastie, le suivra dans cette route; puis Saviard, exécutant le premier l'uréthroplastie.

Vers la même époque, De Roy, chirurgien de Paris, imaginait, pour guérir une fistule du canal de Sténon, de tracer une nouvelle route à la salive en perforant la joue, idée mère d'une foule de procédés pour guérir celte lésion rebelle.

Je pourrais trouver des exemples nombreux dans l'histoire de la chirurgie réparatrice, mais en est-il de plus frappant que le suivant. Les beaux travaux de Tagliacozzi avaient été non seulement oubliés, mais encore accueillis par le doute et le sarcasme des chirurgiens du xvme siècle; personne en Europe n'y songeait plus, lorsque Carpue, petit prophète s'il en fut, publia ses deux observations de rhinoplastie, point de départ d'une sorte de renaissance pour la cure des difformités les plus affreuses.

Depuis les temps les plus reculés, on opérait la cataracte par abaissement; quelques chirurgiens arabes à la vérité faisaient à la cornée une incision étroite et y introduisaient une pince pour extraire quelques fragments opaques. Eu 1694, Freitag répétait celte opération. On découvre enfin le siège véritable de l'opacité et on reconnaît non sans peine que le cristallin opaque constitue la cataracte. Méry, en 1707, entrevoit la possibilité de l'extraction ; J.-L. Petit incise même la cornée pour extraire un cristallin tombé dans la chambre antérieure; Saint-Yves l'imite, mais les choses en restent là pendant quarante ans. Alors survient Daviel, mince chirurgien de province à vie cosmopolite, tantôt soignant la peste à Marseille, tantôt chirurgien à bord d'une galère du roi et qui pourtant va doter la pratique moderne d'un de ses plus beaux fleurons.

N'allez pas croire, messieurs, que j'ai mis mon esprit et ma mémoire à la torture pour trouver ces exemples ; ils se présentent en foule sous ma plume, et j'en pourrais remplir des pages entières, car ce que j'ai dit des méthodes et des procédés s'applique aussi bien aux instruments et aux machines, dont la découverte appartient souvent à des chirurgiens peu connus et même restés anonymes.

Le lithotome double de Dupuytren est bien représenté dans Tagault, qui l'a probablement tiré lui-même des Arabes ou des arabistes. On ignore le nom d'un chirurgien génois que l'historien Senarigua compare pourtant à Esculape et qui, pour pratiquer la taille, introduisait un conducteur métallique dans la vessie bien avant Jean

des Romains. L'emploi des lenettes pour extraire les calculs remonte plus haut encore. L'Anglais J. de Gaddesden serait l'auteur de cette heureuse innovation dans la lithotomie. Gattinaria invente la seringue. Morel, au siège de Besançon, improvise le tourniquet. Chamberlen imagine le forceps. Le spéculum, si à tort attribué à certains chirurgiens modernes par quelques élèves peu érudits, remonte à la plus haute antiquité; le pessaire à air, si usité aujourd'hui dans les déplacements de l'utérus et du vagin, n'est guère moins ancien, puisque Columelle parle d'un certain vétérinaire, nommé Apsyrle, qui, après avoir réduit la matrice des juments, insinuait dans la vulve une vessie vide qu'il gonflait avec un chalumeau et qu'il laissait ainsi dix jours en place après avoir posé une ligature sur le col.

Pour la thérapeutique, rappelons-nous et Coindet (de Genève) et Pravaz (de Lyon); n'oublions jamais non plus qu'une des plus splendides découvertes du xixe siècle part d'une région bien basse. J'ai parlé de l'anesthésie.

Forcé de me restreindre, je veux terminer, messieurs, par une dernière démonstration. Vous avez tous lu le beau livre de notre secrétaire général; vous avez remarqué avec quelle profonde et quelle lumineuse critique il a écrit la partie historique; j'en vais profiter à mon tour et vous prier de récapituler avec moi la part que les petits prophètes peuvent revendiquer dans les progrès de la cure d'une maladie aussi terrible que l'anévrysme. Ab uno disce omnes, pourrais-je dire après cette énumération.

Piufus d'Ephèse parait être le premier qui signale l'existence de l'anévrysme, qu'on commença certainement à traiter par l'incision; mais qui eut cette témérité? personne ne le sait. Après l'incision vint l'extirpation, sur laquelle nous n'avons guère plus de renseignements. Antyllus, dont nous ne connaissons que des fragments tronqués, décrit avec une grande lucidité la méthode dite ancienne, c'est-à-dire la ligature au-dessus et au-dessous du sac, lequel est vidé ensuite du sang qu'il contient. Un des successeurs d'Anlyllus se contente d'abord de lier le vaisseau à une certaine distance au-dessus de la tumeur avant d'ouvrir celle-ci et pour se mettre à l'abri de l'hémorrhagie, après quoi il fait deux nouvelles ligatures tout proche du sac; l'histoire n'a pas conservé le nom de ce novateur qui, s'il se fut borné au premier temps de son opération, eût précédé Anel de plus de treize cents ans.

Au xvie siècle, on revient à la méthode ancienne, oubliée pendant le moyen âge comme presque toute la chirurgie efficace. Guillemeau

juge à propos cependant de supprimer la ligature inférieure; c'est dans la suite que Morel invente son tourniquet (1674), que Brossard applique le fameux agaric au fond du sac ouvert, et qu'un chirurgien anglais, Lambert, s'ingénie à faire la suture des artères blessées.

Jusqu'alors on n'avait guère opéré que des anévrysmes du pli du bras; ceux de la cuisse et du jarret étaient encore traités par l'amputation comme du reste les plaies de la fémorale. Mais, se fondant sur quelques faits heureux, Guenault et Vandenesse soutinrent à Paris, en 1742, une thèse où on proposait dans les plaies de l'artère de la cuisse de remplacer l'amputation par la ligature. Deux ans après, un chirurgien lorrain, Pierre Keyslère, tenta de guérir les anévrysmes poplités par l'ouverture du sac; sur quatre malades, trois furent sauvés. On proposa la même ressource pour les anévrysmes cruraux et Sue le jeune osa recommander la ligature de l'iliaque externe. On était arrivé au dernier quart du xvni0 siècle; cependant depuis 1710 une nouvelle méthode avait été inaugurée par Anel, bien plus connu alors par ses beaux travaux sur la fistule lacrymale. Je n'ai pas besoin de rappeler en quoi consiste cette méthode, adoptée en 1785 par deux grands prophètes, Desault et Hunter, qui eurent l'usufruit de l'héritage glorieux qu'Anel n'a recueilli que bien longtemps après sa mort.

Mais poursuivons le cours des innovations. Pasquier, en 1812, renouvelle la double ligature au-dessus et au-dessous du sac, mais n'ouvre pas celui-ci.

Purmann avait, à la fin du xvne siècle, renouvelé l'extirpation de la tumeur, déjà condamnée par Antyllus.

Des empiriques de la nature de ceux dont j'ai parlé plus haut traitaient, du temps d'Ambroise Paré, les anévrysmes parles applications caustiques, pratique funeste à cette époque, mais qui de nos jours a retrouvé quelques indications entre les mains d'un de nos chirurgiens de province (Bonnet, de Lyon).

La méthode de la réfrigération se perd aussi dans les obscurités du moyen âge. Enfin l'histoire de la compression ressemble beaucoup à celle de la ligature. Avicenne le premier en parle, et on la retrouve dans Guy de Ghauliac et dans un grand nombre d'ouvrages ultérieurs. La guérison de l'abbé Bourdelot, qui imagina une machine particulière pour son propre usage, lui donna beaucoup de faveur. Ce fut le point de départ d'une foule de compresseurs différents inventés pour la plupart par de petits chirurgiens: Vallant, Foubert, Arnaud, Ravaton, etc. etc, comme le furent plus tard les compresseurs indirects que les patients eux-

mêmes ont su perfectionner plus d'une fois. Mais je parle ici de la compression directe ; quant à la méthode indirecte, on en trouve l'indication précise dans les œuvres peu marquantes de Genga, de Lacharrière et de Verduc. Desault eut l'honneur d'en préciser la valeur el d'en généraliser l'emploi.

Vous savez ce que la cure des anévrysmes doit aux chirurgiens irlandais et américains, mais cependant nous ne devons pas oublier que la compression alternante, qui est le pivot de la méthode, est due à un auteur resté si obscur, que M. Broca n'a pu qu'à grand'peine retrouver son nom. J'ai tracé ailleurs l'historique de la compression digitale, je n'y reviens pas et pour terminer ce paragraphe je me contenterai de citer Guérard etPravaz comme le,s promoteurs de la galvano-punclure, et aussi le même chirurgien lyonnais qui, précédé il est vrai, par Monteggia dans la méthode des injections coagulantes, n'en a pas moins le mérite d'avoir découvert le plus puissant de& hémostatiques.

Que me servirait d'ailleurs de multiplier les citations, et n'ai-je pas amplement prouvé ma proposition initiale? N'avez-vous pas vu que le progrès dans la cure des anévrysmes appartenait surtout aux petits prophètes: àAntyllus,àKeyslère,à Anel,à Brasdor, à Belmas, à Pravaz, c'est-à-dire à des hommes qui n'ont occupé à l'époque où ils ont vécu qu'un rang secondaire dans la hiérarchie chirurgicale, à des hommes qui seraient oubliés même, si la véridique et équitable histoire n'avait pris à tâche de sauver de l'oubli leur nom que la postérité devra vénérer.

Messieurs, il est temps de m'arrêter : le sujet que je traite ici n'est point de ceux qu'on épuise en une heure; j'ai posé quelques jalonset voilà tout. Ce que je propose, c'est un vaste inventaire scientifique qui est à peine ébauché. Ceux qui suivront cette route y moissonneront les documents les plus curieux et serviront beaucoup la chirurgie. Je n'ai pas besoin de dire combien la cause de la justice y gagnera et quelle douce récompense attendra ceux qui auront travaillé à remplir cette tâche noble et désintéressée. Ils auront été équitables pour leurs prédécesseurs, on le sera sans doute pour eux, et s'ils ont fait le bien, s'ils ont trouvé par eux-mêmes quelques vérités utiles, la postérité leur en tiendra compte, car elle jugera bien que leur érudition n'a été au service d'aucune passion mauvaise, qu'elle n'a point été inspirée par le pédantisme, mais qu'elle s'est consacrée uniquement à une noble tendance moderne : la vérité dans la science.

Et si j'en excepte quelques-uns d'entre nous, servis par la fortune et leur intelligence, que sommes-nous pour la plupart, sinon de bien

petits prophètes? Combien d'entre nous laisseront une grande renommée, et qui pourrait à l'époque actuelle soutenir à lui seul le sceptre de la chirurgie?

Pourtant nous travaillons avec ferveur, nous aimons ardemment le progrès et nous reculerons les limites de notre art, si chacun apporte ici le tribut de ses veilles et le fruit de ses méditations. Oui, nous sommes de petits prophètes, mais en combinant harmonieusement nos efforts, nous construirons aussi notre édifice dans lequel s'installera la chirurgie française au xixe siècle.

Rappelons-nous bien qu'avec de petits cailloux on peut construire d'immenses pyramides : c'est la qualité des matériaux, c'est le zèle des ouvriers qui font les monuments durables, plutôt que le volume des pierres ou la renommée des architectes i.

1. J'ai exprimé plus haut (p. 4) des regrets peut-être un peu vifs sur l'abandon dans lequel on avait laissé jusqu'alors le manuscrit du troisième volume de Peyrilhe. Depuis l'époque à laquelle ce discours a été prononcé, plusieurs personnes très compétentes ont examiné avec soin ce manuscrit, et, mieux informées que celles qui m'avaient tout d'abord renseigné, m'ont affirmé que les documents qu'il renferme sont incomplets et sans grande valeur, et que notre science nationale ne gagnerait rien, loin de là, à leur publication. — A. Y. 1886.

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