‹ Mémoires de chirurgie (volume 4)Chapitre 191 sur 192 · CERTAINES LÉSIONS SYPHILITIQUES VISCÉRALES · texte numérisé non relu

CERTAINES LÉSIONS SYPHILITIQUES VISCÉRALES

j'ai rencontré déjà, à l'autopsie de deux de mes opérés syphilitiques, des lésions viscérales que je ne soupçonnais pas et qui, par des procédés différents, ont largement contribué sans doute à l'issue funeste de mes entreprises.

Le premier de ces cas a été rapporté dans le tome II des Mémoires de chirurgie, p. 472.

Le second a été mentionné dans la Gazette des hôpitaux du 9 février 1886, sous la rubrique de : Un cas de mort par le chloroforme (p. 131) parce qu'en effet c'est sur cet accident qu'a porté la clinique que je fis à cette époque. Voici quelques notes sur ce cas.

Un homme de haute taille, de forte constitution et qui paraissait jouir d'une excellente santé, entra à l'hôpital pour une ulcération située à la partie moyenne de la jambe, au niveau de la face interne du tibia. La plaie, à grand diamètre vertical, mesurait environ 7 centimètres de longueur sur 3 ou 4 de large, elle était fongueuse et saignait assez facilement; d'ailleurs indolente et gênant seulement dans le travail.

Le malade reconnaissait avoir eu la syphilis, dont il portait d'ailleurs les stigmates en différents points du corps. Je diagnostiquai une gomme suppurée du tibia et j'instituai le traitement par les applications locales d'emplâtre de Vigo, et à l'intérieur par l'iodure de potassium à doses assez fortes. Aucun changement ne s'étant produit, je pensai avoir affaire à une ostéite centrale avec séquestre probable, et résolus en conséquence de mettre à nu d'abord, puis au besoin de trépaner le tibia.

A ce moment le patient était dans le meilleur état possible; il mangeait, buvait, dormait, se levait tout le jour et aidait même les gens de service. Le jour de l'opération, il vint à l'amphithéâtre à

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pied, tout joyeux à l'idée d'être délivré de son mal. Je commis, je l'avoue, la faute de ne pas l'ausculter, mais il ne toussait pas et rien n'indiquait une lésion quelconque de l'appareil respiratoire.

Tout étant disposé et notre homme étant couché sur le lit, le chloroforme fut administré par un de mes internes avec toutes les précautions usitées et sous ma surveillance. L'anesthésie ne fut pas particulièrement difficile à obtenir. Dès que la résolution fut complète, je commençai à gratter la surface de l'ulcère; je m'aperçus alors que le tissu compact de la face interne du tibia était perforé en un point et que le stylet entrait dans la cavité médullaire. Je me mis en devoir, avec la petite gouge à main, de me creuser une voie jusque dans la cavité de l'os, lorsque le malade fut pris comme d'asphyxie ; la face devint bleuâtre et la respiration se suspendit. J'arrêtai aussitôt l'opération et cherchai à ramener la respiration ; mais quelques secondes plus tard le pouls disparut à son tour.

Pendant plus d'une demi-heure nous mîmes en pratique tout ce qui est recommandé en pareil cas, mais ce fut en vain.

Forcé de m'absenter, je confiai le soin de faire l'autopsie à mon chef de laboratoire, M. le D1' Nepveu, qui constata des lésions multiples et tout à fait inattendues, à savoir : des gommes dans les reins, le plexus choroïde et les deux poumons,- le gauche surtout était le siège d'une sorte de pneumonie chronique, avec des points d'infiltration grisâtres comme on en rencontre parfois dans la syphilis et de nombreuses adhérences pleurales. Bref on peut dire que ce poumon gauche n'existait plus au point de vue fonctionnel.

Je n'ai pas hésité à attribuer l'asphyxie et la syncope consécutive à ces graves désordres, tout en restant surpris au dernier point du peu de trouble qu'ils avaient apporté à la santé générale.

On sait que les affections des grands viscères impriment à l'organisme, au bout d'un temps plus ou moins long, des modifications analogues à celles des diathèses et des intoxications, et capables d'exercer une influence nocive sur d'autres affections, traumatiques ou spontanées, locales ou générales. C'est comme exemple rare et curieux de cette influence que nous rapportons l'observation suivante, dans laquelle une affection du foie a déterminé l'aggravation subite d'une manifestation tertiaire à marche lente1.

Syphilome chronique de la région métatarso-phalangienne ; ictère, ulcération avec sphacèle delà tumeur. — Erysipèle intercurrent de la face. — Vésicatoire sur Vhypochondre droit. — Guéris on l.

Valérie J..., quarante-deux ans, journalière, estentréedans notre service à l'hôpital de la Pitié le 25 juin 1887. Brune, maigre, fort affaiblie, elle présente une coloration jaune très marquée de la face et des conjonctives, dernières traces d'un ictère intense dont elle a été atteinte deux mois auparavant; elle vient surtout réclamer nos soins pour une ulcération siégeant à la face interne de l'articulation métatarso-phalangienne du gros orteil gauche.

Elle donne sur sa santé antérieure les renseignements suivants : père mort du choléra; mère morte d'une tumeur du ventre; sept frères ou sœurs dont six vivants; elle a joui pendant son enfance d'une très bonne santé; réglée à dix ans, mariée à vingt-cinq, a eu quatre enfants : le premier au bout d'un an; le second venu mort à huit mois, trois ans plus tard; le troisième en 1880, suivi d'accidents de pelvi-péritonite qui durèrent plusieurs mois; dernière grossesse en 1882.

1. Cette observation a été publiée flans le Bulletin médical du 11 septembre 1887, p. 883.

Quelques mois après son mariage, V... fut, infectée par son mari ; éruption cutanée, alopécie, céphalée nocturne : mal de gorge, douleurs ostéocopes dans les membres inférieurs. Dix-huit mois plus lard, tumeur gommeuse au niveau de la tête du péroné. Large ulcération dont on retrouve aisément la cicatrice caractéristique. En 1881 , ulcération tertiaire du dos du nez avec cicatrice également visible.

Au commencement de l'année 1886, apparition, au niveau de la face interne de la première articulation métatarso-phalangienne, d'une tuméfaction indolente qui s'accrut très lentement au point d'avoir à peine acquis, au commencement de 1887, c'est-à-dire après plus d'un an de durée, le volume d'un œuf de pigeon. Ace moment, elle causait seulement un peu de gêne dans la marche et forçait la malade à s'appuyer surtout sur le bord externe du pied.

Aucun traitement particulier ne fut institué et l'évolution eût continué sans doute à se faire lentement, lorsque survint l'ictère dont j'ai parlé plus haut et qui provoqua un élat général mauvais et assez prolongé. Malgré le repos nécessité par l'affection hépatique, la tumeur du pied s'accrut, la peau devint violacée, s'amincit et finit par se sphacéler largement. Il y eut en même temps des douleurs modérées et une recrudescence de la fièvre.

Lors de l'entrée à l'hôpital, l'eschare en partie détachée offrait près de 5 centimètres d'arrière en avant, sur 3 à 4 de haut en bas. La tumeur s'était affaissée et était remplacée par une large ulcération à bords décollés, taillés à pic et inégaux, à fond grisâtre, encore recouvert par des débris mortifiés.

L'aspect était si caractéristique, que nous interrogeâmes aussitôt la patiente sur l'existence de la syphilis et obtînmes sans difficulté les renseignements consignés plus haut; depuis l'ouverture, la douleur spontanée avait diminué sans disparaître toutefois, surtout la nuit. La marche était tout à fait impossible, bien que l'articulation métatarso-phalangienne évidemment mise à nu ne semblât pas ouverte.

Le pied ni la jambe n'étaient gonflés, les ganglions inguinaux étaient seulement engorgés. Nous examinâmes avec soin les viscères : rien au cœur ni aux poumons. Les urines ne renferment plus de pigment biliaire, elles sont cependant encore rares et assez fortement colorées, mais sans dépôt quelconque. L'appétit est faible, la digestion laborieuse, la défécation naturelle, les selles ont repris la coloration normale ; le ventre est plat, indolent partout, excepté dans la région du foie, où nous trouvons des lésions notables et remontant sans doute à une époque éloignée.

V... raconte, en effet, qu'à plusieurs reprises, pendant les années précédentes, elle a eu au niveau du flanc droit des crises de douleurs durant un ou deux jours, offrant tous les caractères des coliques hépatiques, mais n'ayant toutefois jamais provoqué d'ictère. La dernière crise, venue subitement, avait été beaucoup plus vive et plus longue que les autres.

Or, actuellement encore, deux mois après l'attaque, le foie débordait les fausses côtes de deux travers de doigt et donnait à la pression une sensation assez pénible. On ne distinguait pas la vésicule biliaire. La rate n'était point hypertrophiée. La cavité péritonéale ne renfermait point de liquide.

Malgré l'état médiocre du tube digestif et l'affaiblissement général, j'instituai aussitôt le traitement mixte avec une pilule de proto-iodure de 5 centigrammes le matin, et un gramme d'iodurede potassium le soir. L'ulcération du pied, bien que l'eschare et le bourbillon adhérassent encore, fut, après lavage phéniqué prolongé, recouverte d'emplâtre de Vigo et d'un léger pansement ouaté. Au bout d'une semaine, l'amélioration locale était considérable : l'eschare, presque entièrement détachée, laissait voir une couche de bourgeons d'assez bon aspect; enfin les douleurs avaient presque complètement disparu. L'état général s'améliorait également.

Tout marchait donc bien, lorsque, le 5 juillet, sans cause connue et sans refroidissement — la malade ne quittait pas son lit — survint un malaise suivi de frisson et d'une forte élévation de température.

Le 6 au matin, on notait 40° ; en même temps le lobule du nez était rouge, ainsi que le pourtour des narines, il y avait un érysipèle évident. La malade nous apprit alors que, l'année précédente, à la même époque, elle avait été prise également d'un érysipèle de la face qui l'avait rendue fort souffrante. Il y avait donc récidive, mais facile à expliquer, car, dans les semaines précédentes, nous avions eu à la salle Lisfranc trois érysipèles, dont deux consécutifs a des ablations de la mamelle et un troisième né autour d'une ulcération cancéreuse du sein; un de ces érysipèles avait atteint une malade couchée précisément dans le lit situé en face de celui deV...

Le traitement spécifique fut momentanément suspendu et je prescrivis un éméto-cathartique en raison d'un état sabural très prononcé et d'une constipation datant de trois ou quatre jours. Diète, boissons acidulées, un peu de lait pour toute alimentation.

Le 7, l'érysipèle s'étend aux deux joues et à la racine du nez, jusqu'au front; les ganglions sous-maxillaires sont gonflés et dou-

888 INFLUENCE DK L'UÉPATISME SLIP, LA SYPHILIS.

loureux; la fièvre a un peu diminué; 38°, 6 le matin, 39", 2 le soir, mais le malaise est toujours très marqué.

Le 8, envahissement du front et des paupières, température du matin 39°, 2 et du soir 40°. Douleurs cuisantes très vives; céphalalgie intense, un peu de subdelirium dans la soirée; dyspnée qu'explique une congestion pulmonaire constatée par l'auscultation. La langue est couverte d'un enduit épais. L'haleine est fétide. Soif vive. Anorexie absolue, pas de garde-robes depuis le 6.

Le 9, la température monte encore; elle est à4(K2 le matin, mais reste au même niveau le soir; le cuir chevelu et les deux oreilles sont pris. — La nuit a été mauvaise.

J'étais fort inquiet sur l'issue finale, parce que les pulvérisations phéniquées, ordinairement si efficaces, avaient échoué, que les purgatifs et le sulfate de quinine n'avaient pas atténué la fièvre, que rien n'annonçait l'arrêt du mal et qu'enfin nous avions comme état pathologique antérieur une affection hépatique, circonstance que j'ai vu maintes fois aggraver jusqu'à la mort l'érysipèle traumatique. J'eus alors l'idée d'agir sur la lésion du foie par la révulsion, et avec d'autant plus de raison que cet organe, examiné à nouveau, fut trouvé plus volumineux et plus douloureux au toucher que les jours précédents. En conséquence, je fis appliquer sur l'hypochondre droit un large vésicatoire.

Le soir, la température restait comme le matin à 40°, 2, mais le lendemain matin, 10 juillet, elle descendait à 37°, et le soir, ne dépassait pas 39°, 2. Du même coup, les progrès de l'érysipèle étaient arrêtés.

Le 11 juillet, la température se maintient à 38°, 6 tout le jour, maisladesquamation commence sur le nez et les joues; l'état général est satisfaisant, le foie n'est plus douloureux.

Le 12 et les jours suivants, la fièvre disparaît, l'appétit revient et on peut considérer la complication comme terminée.

Pendant l'érysipèle, on continua à panser avec l'emplâtre de Vigo l'ulcération du pied, qui ne parut pas modifiée par la maladie intercurrente. Bientôt on reprit le traitement spécifique et la plaie continua sa marche vers la guérison, qui était presque complète à la fin du mois de juillet.

Je commenterai brièvement quelques points de cette observation. En ce qui touche d'abord la lésion du pied, je pense qu'il ne s'agissait ni d'une gomme sous-cutanée ordinaire, ni d'une périostose tertiaire du premier métatarsien, mais bien d'un syplnlome de la

bourse muqueuse située à la face interne de l'articulation mélalarsophalangienne du gros orteil. J'ai remarqué en effet que ces syphilomes des séreuses avaient une marche beaucoup plus lente que les gommes ordinaires, et pouvaient durer longtemps sans se ramollir ni s'ulcérer1. La tumeur existait depuis près de seize mois lorsque presque subitement elle s'accrut, se ramollit et s'ouvrit par sphacèle sous l'influence d'une violente colique hépatique, avec ictère.

Je ne saurais dire comment l'affection du foie et l'altération du sang ont agi sur la néoplasie spécifique, mais leur action ne me paraît guère contestable. Ce fait d'ailleurs se range à côté de tous ceux (et ils sont nombreux) qui prouvent que la syphilis est aggravée par les lésions des grands viscères, de quelque nature qu'elles soient. Je me suis demandé également si, dans le cas présent, l'hypertrophie du foie était de nature spécifique; si, en d'autres termes, il y avait syphilome hépatique; mais la lithiase biliaire m'a paru suffisante pour expliquer le gonflement et la sensibilité de la glande et cette lithiase n'a pas besoin de la syphilis pour se produire.

En résumé, je ne vois dans mon observation qu'une coïncidence entre la syphilis et l'hépatisme, avec réaction du second sur la première.

L'érysipèle m'arrêtera aussi quelques instants. V... y était certainement prédisposée, puisqu'elle en avait été atteinte l'année précédente, mais il faut convenir que son entrée dans ma salle, où plusieurs cas s'étaient montrés récemment, était bien favorable à une nouvelle contagion sinon à un simple rappel. La plaie du pied, d'ailleurs, n'y était pour rien. Quoi qu'il en soit, cet érysipèle, développé sur une malade affaiblie, dyspeptique, doublement affectée de syphilis tertiaire et de lithiase biliaire, comportait de par l'existence même de ces propathies, un pronostic grave : je ne fus donc point surpris de la marche alarmante que prit le mal dès les premiers jours ; mais, pour tirer de ces craintes une indication pratique, il fallait chercher la cause de cette marche pour la combattre si la chose était possible.

Je ne songeai pas à incriminer la syphilis, alors que l'affection hépatique me fournissait une explication meilleure, et, pensant que la dyscrasie biliaire aggravait l'érysipèle, je résolus, conformément âmes opinions sur la révulsion, d'appliquer ce précieux moyen au niveau de l'organe capable et coupable de rendre menaçant un érysipèle de la face, affection ordinairement bénigne.

1. Voir plus haut, te chapitre consacré à ces affections, p. 402 et suivante'.

De là l'application du large vésicatoire sur l'hypochondre droit.

Certes, je sais avec quelle réserve il faut appliquer en thérapeutique le post hoc, ergo propler hoc; toutefois, je ne puis pas méconnaître que La révulsion susdite arrêta du coup l'ascension thermométrique, amena dès le lendemain une chute d'un degré et l'arrêt brusque de l'exanthème, et que tout péril était conjuré trois jours après l'application de l'idée théorique.

Je laisse aux sceptiques le droit de critiquer l'induction et d'invoquer la pure coïncidence ; mais je n'oublierai pas ce cas quand j'aurai affaire aux érysipèles graves ou à l'érysipèle ambulant, quand la glande hépatique me paraîtra antérieurement atteinte à un certain degré.

ONYXIS SYPHILITIQUE

J'en ai observé une douzaine de cas, dont dix au pied et deux seulement à la main, presque tous à l'hôpital, chez des sujets de différents âges; plus souvent chez la femme que chez l'homme, ce qui est contraire à l'opinion généralement acceptée.

C'est un accident secondaire tardif ou même tertiaire; en tout Cas je l'ai vu chez des syphilitiques, qui avaient encore ou avaient eu déjà des gommes; chez d'autres, l'affection unguéale constituait au moment de mon observation la seule manifestation de la maladie.

Je n'insisterai pas sur l'étiologie, — les contusions cependant ont paru plusieurs fois provoquer l'apparition du mal — ni sur les caractères anatomiques; je dirai néanmoins que dans plusieurs cas graves et anciens j'ai remarqué (et noté explicitement dans l'observation qui suit) une tuméfaction très appréciable de tout l'orteil et aussi de la phalangette, comme s'il y avait périostite correspondante, ce que confirmait au reste la douleur provoquée parla pression exercée directement sur l'os. La rougeur livide, la forme des ulcérations, la mauvaise qualité du pus, aident beaucoup le diagnostic, qui ne m'a jamais paru bien difficile, lors même que la patiente n'avouait pas la syphilis antérieure, ou n'en portait pas de traces présentes ou passées. J'ai donc été surpris de constater que la nature du mal avait été le plus souvent méconnue, comme dans l'observation que je publie précisément pour montrer la marche et l'opiniâtreté de l'affection abandonnée à elle-même ou imparfaitement traitée. Je ferai suivre cette relation de quelques remarques ur le traitement.

Obs. — Marie Lenoir, vingt-cinq ans, entre à la Pitié le 8 mai 1879 pour un double ongle incarné des gros orteils. Strumeuse pendant sa jeunesse, elle est aujourd'hui chloro-anémique et peu robuste, mais sans altération sérieuse de la santé générale. Elle

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nie tout antécédent syphilitique el ne présente aucune trace actuelle d'infection, si l'on en excepte la lésion des orteils.

Grossesse il y a six ans, terminée par la naissance à terme d'un garçon aujourd'hui bien portant. Il y a quatre ans, l'ongle du gros orteil gauche s'incarne; un médecin en enlève la moitié, guérison. On aurait, paraît-il, administré à cette époque de l'iodure de potassium pour combattre des pertes blanches.

Récidive quelques mois plus tard. On opère de nouveau, mais la cicatrisation ne s'achève pas; le mal subit des alternatives de bien et de mal. Il y a deux ans, le gros orteil droit se prend à son tour; on fait cette lois l'ablation complète de l'ongle, mais sans plus de succès; l'ongle repousse irrégulièrement et la suppuration continue.

L'affection est peu douloureuse, mais elle gêne la marche et exige des soins continus; c'est pourquoi M... se décide à entrer à l'hôpital.

A gauche, l'ongle est incarné sur ses deux bords, lesquels sont recouverts en dedans par un bourrelet cutané et en dehors par des bourgeons charnus ulcérés. Il est partiellement décollé et soulevé par une couche de pus. Toute la dernière phalange, rouge, gonflée, douloureuse au toucher, présente une coloration livide au pourtour de l'ongle. L'os lui-même semble augmenté de volume, comme s'il était atteint de périostite.

A droite, les lésions sont semblables, mais un peu moins considérables. L'état général est assez bon, et les voies digestives fonctionnent convenablement. Je diagnostique la nature syphilitique de l'aftection à ses caractères anatomiques, à son existence bilatérale, à sa marche, à sa durée, à ses récidives malgré les ablations réitérées. En conséquence, le 11 mai, après avoir fait soigneusement nettoyer les pieds, je prescris des onctions sur les gros orteils avec l'onguent napolitain et à l'intérieur 2 grammes d'iodure de potassium. — Repos absolu au lit.

Le 17, amélioration manifeste; le gonflement de la phalange a presque disparu, ainsi que la rougeur livide. Les douleurs sont quasi nulles. Le 22, l'incarnation seule persiste, mais l'ulcération des bourrelets et les phénomènes inflammatoires n'existent plus. Le traitement est continué, il est bien supporté et paraît même avoir favorablement agi sur la santé générale.

Les choses arrivées à ce point restent stationnaires et le moment paraissant venu de faire l'extirpation des ongles ; j'y procède le 5juin, à l'aide de l'anesthésie locale avec l'éther pulvérisé. Les ongles tiennent peu; les plaies saignent à peine. Je les lave avec la solution

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phéniquée forte et j'applique un pansement ouaté, sans toucher ni aux bourrelets, ni à la matrice unguéale.

Le premier appareil est levé le 10 juin; cinq jours après la cicatrisation est si avancée que la malade demande sa sortie. Elle revient le 15, nous faire constater la guérison complète. Elle promet de prendre pendant plusieurs semaines encore l'iodure de potassium qui semble lui réussir fort bien.

L'onyxis syphilitique présente le double caractère d'une affection diathésique, justiciable de la médication spécifique, et d'une lésion mécanique exigeant un traitement chirurgical; c'est ce dont ne paraissent pas assez convaincus les praticiens qui se contentent de l'acte opératoire, laissant de côté l'indication pharmaceutique el ceux qui attendent tout de doses plus ou moins considérables de mercure etd'iodurede potassium.

On a vu dans l'observation précédente que, faute d'avoir porté le diagnostic étiologique, on a laissé persister pendant quatre ans une lésion malpropre et incommode dont une thérapeutique convenable a fait justice en un mois. Il eût suffi d'ailleurs, pour éviter celte longue méprise, de se rappeler que toute lésion supposée locale, qui résiste à un traitement local rationnel, n'est point locale en réalité, et doit sa ténacité à une cause générale qu'il faut découvrir et combattre.

Mais alors même que le diagnostic d'onyxis syphilitique est dûment posé, et qu'il semble nécessaire d'associer l'acte chirurgical à la médication interne, on peut se demander encore s'il faut appliquer les deux ordres de moyens d'emblée ou successivement. Je crois que la conduite doit varier suivant les cas.

J'avais cette année même dans mon service une fille atteinte à la fois d'onyxis et d'autres syplîilides ulcéreuses. L'ongle était décollé, et soulevé par la suppuration ; sa matrice était gonflée, ses bords enfouis sous deux bourrelets latéraux saignants et fongueux. L'ablation paraissait inévitable, mais comme le pied était fort, sale et sa suppuration très fétide, je prescrivis à la fois des pansements phoniques fréquents, le sirop de Gibert et les toniques. Plusieurs opérations importantes chargeant mon ordre du jour à cette époque, j'oubliai cette malade et. ne la revis qu'au bout d'une semaine. Les choses avaient complètement changé : la suppuration avait considérablement diminué et n'était plus fétide, le gonflement des parties molles péri-unguéales s'était affaissé, les douleurs avaient disparu; la tendance à la guérison spontanée était manifeste. Je

894 ONYXIS SYPHILITIQUE.

coupai carrément la partie de l'ongle décollé, et faisant saillie au delà de la pulpe, puis je fis faire des pansements locaux comme dans les cas non spécifiques simples, moyennant quoi, après trois semaines de traitement, tout était solidement guéri.

Je ne veux pas poser cette manière de l'aire comme règle, car j'ai vu des cas où l'on aurait vainement gorgé les malades de médicaments si l'on n'avait pas extrait le corps étranger, mais je conseillerai volontiers une pratique mixte.

En présence d'une onyxis syphilitique, on prescrirait dès le premier jour le traitement interne et l'antisepsie locale avec un liquide spécifique au besoin, tels, par exemple, la solution de sublimé au deux millième. Si tout marchait bien, on s'en tiendrait là, si l'amélioration faisait défaut, ou s'arrêtait, on enlèverait l'ongle malade l.

On n'aurait rien compromis en commençant par le traitement interne, et on aurait la chance d'éviter l'opération comme dans ma seconde observation. Si l'on suivait l'ordre inverse — comme cela m'est arrivé, dans un cas où j'avais méconnu la nature du mal — l'ablation de l'ongle pourrait amener une aggravation locale jusqu'au moment où, l'erreur reconnue, on prescrirait enfin les spécifiques 2.

1. On ferait simplement l'arrachement suivi de lotions phéniquées et de l'application d'un petit pansement ouaté. Je n'ai jamais employé pour la cure de l'ongle incarné les procédés compliqués qui attestent sans contredit l'ingéniosité des chirurgiens, parce qu'ils m'ont toujours paru inutiles et qu'ils échouent d'ailleurs tout aussi souvent que le simple arrachement.

2. Cette observation se trouve relatée dans mon travail sur les névrahjies traûmatiques précoces. Voy. le volume III de mes Mémoires de chirurgie,^. 562.

Avertissement 1

Les petits prophètes de la chirurgie 1

De la commotion • 20

De la contusion 58

Appendice aux articles précédents. — Noie pour servir à l'histoire de la

stupeur locale 130

Des différents effets de la contusion suivant l'état constitutionnel des

blessés • 138

Contusion chez les rhumatisants, 136; — chez les sujets convalescents de

maladies infectieuses, p. 138 ; — chez les tuberculeux, p. 152. Trois cas de contusion de la hanche chez des sujets atteints d'états constitutionnels différents 153

De la contusion comme cause déterminante des néoplasmes 156

Des vomissements opiniâtres après les opérations chirurgicales 158

Notes et rapports sur le tétanos traumatique 175

Introduction, 175. — Traitement du tétanos par le curare 177

Traitement par le chloral 179

Pathogénie du tétanos; son traitement par l'hydrate de chloral (Thèse

de M. Soubise) 189

Pathogénie, 189. — Traitement, 200. — Observations, 207; conclusions. 229

Anatomie pathologique du tétanos 230

De la trachéotomie dans le tétanos 237

Rapport sur les observations de MM. Bourdy (du Mans) et Blain (d'Épernay) relatives à quelques cas de tétanos traités par le chloral associé à la

morphine 249

Rapport sur des observations de tétanos traumatique traité par le chloral,

par MM. Laurens (de Montpezat) et Bresson (du Fort National) 261

Plusieurs cas de tétanos vainement traités par le chloral. — Examen des

causes de la mort 268

Observations, p. 268. — De la température dans le tétanos, p. 281; — Spasmes respiratoires; examens pneumographiques, 284. — Opisthotonos cervical, 290. — Dysphagie, 291. — Traitement, 294.

De la température dans le tétanos (Thèse de M. Thomas) 302

De la distension des nerfs comme moyen thérapeutique dans le tétanos. . 320

Leçon clinique sur le traitement du tétanos ( 1 884) 329

Rapport sur plusieurs observations de tétanos, recueillies par MM. L'allu,

Cauchois, Demnilcr, Méplain, Pousson et Robuchon • 334

Peut-on avoir deux fois le tétanos'! 361

De l'origine équine du tétanos 369

Syphilis 377

Sur le traitement de la syphilis 37g

Note additionnelle (1886) • 394,

De l'hydropisie des gaines tendineuses des extenseurs des doigts dans lu

syphilis secondaire ■ . . 397

Lésions syphilitiques tertiaires des bourses séreuses sous-cutanées et tendineuses. — Rydarthroses tertiaires 402

Appendice (Thèse de M. L. Moreau) 4-13

Syphilis tertiaire des deux orteils simulant un mal perforant 423

Adénite syphilitique post-pharyngienne 4-24

Tumeurs gommeuses de la région inguinale 426

Anatomie pathologique. — Lymphangiome gommeux. Adénopathie inguinale tertiaire, 438. — Des lésions traumatiques comme causes provocatrices des manifestations diathésiques, 441. — De l'influence de l'intoxication syphilitique sur la marche des lésions traumatiques, 445 .

— Du phagédénisme de l'ulcération tertiaire, 449. — De la denudation des vaisseaux fémoraux et de la rupture de l'artère, 450. — Appendice 451

Essai sur les syphilomes mammaires (Thèse de M. Landreau, 460). — Historique et observations, 461. — Étiologie, 480. — Syinptomatologie, 480; — diagnostic, 481 ; — pronostic, 484; — traitement, 485.

— Note addi tionnclle 486

Dégénérescence syphilitique de la glande sublinguale 487

Gommes de la région parolidienne , 495

De la syphilis dans ses rapports avec le traumatisme (Thèse de M. L.-H.

Petit 497

Historique de la question. Ce qu'en pensent les auteurs 198

Variétés d'opinions; leurs causes, 525. — Influence de la syphilis sur les lésions traumatiques, 532. — Influence des lésions traumatiques sur la syphilis, 556. — Manifestations dans la région blessée, 558. — Manifestations à distance, 573. — Manifestations générales, 575. — Manifestations sur un lieu de moindre résistance, 577. — Rapports de la syphilis avec les complications des plaies : gangrène, 582; tétanos, 584; névralgie traumatique secondaire, 585. — Érysipèle, 586. — Infection purulente, 588. — Hémorrhagie, 589. — Conclusions. 590 Conclusions de M. Diïsterhoff, 594; — de M. Folinea, 596; — de M. Lalannc, 597 ; — de M. Gellé, 598.

Le traumatisme et les propathies 600

Traumatisme et syphilis 601

Accidents tardifs de syphilis apparaissant en d'anciens foyers traumatiques,

par M. le Dr Malécot 633

Note pour servir à l'histoire des syphilides traumatiques, par M. Ozenne. 637

Des ulcérations syphilitiques des membres inférieurs 644

Note sur l'ulcus elevatum tertiaire 645

Ulcères syphilitiques des memhres variqueux, par M. A. Rroca 654

De quelques variétés rares de l'ulcère syphilitique des jambes, par M. le

Dr Nepveu 660

Des hybrides syphilitiques 666

Influence des dialhèses tuberculeuse, goutteuse ou autre sur la syphilis. . 667 Hybridité scrofulo-syphilitique, 668. — Hybridité syphilo-cancéreusc, 66'J. — Hybridité syphilo-paludique, 672, et 675

Du cancer chez, les syphilitiques, de l'hybridité cancéro-syphilitique de la région buccale en particulier (Thèse de M. le Dr Ozenne). 678

Définition, historique, 678. — Hybridité cancéro-syphilitique de la cavité buccale, forme scléreuse, 685. — Forme cancéro-gommeuse, 701.

— Forme cancéro-scléro-gommeuse, 708. — Symptômes fonctionnels, 716. — Marche, diagnostic, 719. — Variétés de l'hybridité; traitement, 726. — Pronostic, 729. — Hybridité cancéro-syphilitique de la mamelle, 735. — Hybridité cancéro-syphilitique de la verge et du testicule, 739. — Hybridité de diverses régions et de divers organes : anus, rectum, foie, vessie, etc., 748. — Considérations générales sur les rapports du cancer et de la syphilis, et sur leur influence réciproque,

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