‹ Mémoires de chirurgie (volume 4)Chapitre 190 sur 192 · Bull., pag · texte numérisé non relu

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Obs. K — Je vis entrer un jour dans mon cabinet un garçon jardinier de dix-sepl ans que j'avais vu naître à la campagne, mais que j'avais perdu de vue depuis plusieurs années. Il venait me consulter pour des ulcérations multiples du membre inférieur droit, avec indurations sous-cutanées et cicatrices plus ou moins anciennes.

Il n'y avait pas de doute possible sur la nature des accidents : il s'agissait de gommes sous-cutanées à tous les degrés d'évolution, y compris l'ulcération; j'annonçai au garçon qu'il avait des accidents véroliques et lui demandai quand il avait contracté la maladie; il manifesta la plus grande suprise, m'affirma qu'il n'avait jamais eu la moindre lésion génitale; il m'apprit d'ailleurs que les premières atteintes de son mal remontaient à l'âge de douze ans, alors qu'il habitait encore la campagne et qu'il n'avait eu aucun rapport sexuel. Depuis cette époque, les éruptions gommeuses s'étaient reproduites à divers intervalles, et sous l'influence de topiques divers les ulcérations finissaient par se cicatriser; aucun traitement spécifique n'avait été prescrit, car la nature des lésions n'avait jamais été reconnue. La dernière éruption, beaucoup plus violente que les autres, avait forcé le jeune homme à interrompre son travail.

Assez embarrassé pour expliquer ce fait, je songeai aune syphilis héréditaire, mais l'admission en était difficile, car j'avais connu le père et la mère, jardiniers chez un de mes parents et d'une moralité parfaite. J'avais moi-même présidé à l'accouchement et pouvais affirmer qu'à cette époque la mère était parfaitement saine. Pour éclairer le point scientifique de cette histoire, je mandai la mère, qui me renseigna très exactement. Pendant qu'elle allaittait son fils, elle prit un nourrisson chétif de Paris qui présentait une éruption sur le corps et succomba au bout de trois mois avec des accidents spécifiques évidents. Avant de mourir, ce nourrisson avait infecté par la mamelle sa nourrice, laquelle avait à son tour contagionné son fils et une fille alors âgée de deux ans. On ne m'avait point informé de ces détails et, en raison du peu de gravité et de la guérison spontanée des premiers accidents chez la mère et ses deux enfants, aucun médecin n'avait été consulté.

La syphilis acquise était donc ici de la dernière évidence; rien ne distinguait les lésions de celles qu'on observe chez l'adulte contaminé par le coït. Inutile d'ajouter que le diagnostic fut pleinement et rapidement confirmé par le succès du traitement spécifique.

1. Je complète avec mes notes la relation trop sommaire clans le procès-verbal de la séance. Même remarque pour l'observation III.

Obs. II. — "Vers l'année 1869, alors que j'étais chirurgien deLariboisière, une dame fort respectable m'amena sa nièce, âgée d'une douzaine d'années, qui portait à l'une de ses jambes une périostose du tibia et des gommes multiples, mais présentait du reste toutes les apparences de la santé. Un médecin ayant reconnu la nature d'ailleurs très évidente des lésions, la dame demanda à me parler en particulier pour m'apprendre que la mère de cette jeune fille, peu de temps après l'avoir mise au monde, avait été infectée par un homme atteint de syphilis, et qu'elle avait alors communiqué la maladie à l'enfant nouveau-né ainsi qu'à un petit garçon né antérieurement. Ici encore, sans les renseignements précis, j'aurais pu croire à une syphilis héréditaire et congénitale.

Ors. III. — En 1878, une Italienne jeune, vigoureuse, de santé florissante, vint, me montrera la Pitié un enfant de deux ans, d'assez belle apparence et muni d'un certain embonpoint, qui présentait néanmoins des manifestations tertiaires multiples. Au coude existait une tumeur gommeuse; à la jambe, une ulcération bien caractérisée et à la cuisse enfin, une fistule répondant à la cavité d'un abcès consécutif à une périostite du fémur. Le mal durait depuis un an environ; il avait commencé par une tuméfaction et une tumeur fluctuante volumineuse apparue sur la partie moyenne et externe de la cuisse ; son ouverture spontanée avait donné issue à un liquide roussâtre mélangé d'une petite quantité de pus. Je note en passant que le ramollissement de la tumeur et l'ouverture de la peau étaient survenus immédiatement après une rougeole; un peu plus tard, avait surgi vers le tiers moyen de la jambe et sur la face interne du tibia une périostite, qui s'était ouverte et avait laissé à la suite une plaie assez large, présentant les caractères types de l'ulcération tertiaire.

L'âge de l'enfant permettait de croire à une syphilis congénitale, mais le père, la mère et les frères et sœurs, examinés rigoureusement, n'offraient aucune trace de mal vénérien. Lanière nous raconta d'ailleurs que, n'ayant pu nourrir elle-même son fils, elle l'avait confié à une femme, laquelle avait perdu déjà sept enfants de prétendues gourmes et s'était décidée à rendre son nourrisson au bout d'un an, en fort mauvais état. Peu de temps après le premier accident tertiaire s'était montré, sous forme de gonflement du genou.

Dans ces trois cas, il n'y avait ni hérédité ni congénitalité, mais bien évidemment syphilis acquise, ce qu'il eut été impossible de reconnaître d'après les caractères objectifs, si les parents n'avaient pas fourni de renseignements précis. Je crois qu'il importerait d'indiquer les

moyens d'arriver au diagnostic des deux origines héréditaire ou acquise de la maladie.

M. Lannelongue, dans sa réplique, reconnut l'intérêt de ma question et la légitimité de mes doutes, mais il lui parut bien difficile de faire la distinction que je réclamais. Il admit d'ailleurs que les faits très nets que j'avais cités devaient désormais trouver place dans le cadre de la syphilis tertiaire infantile.

L'année suivante, en 1882, au cours d'une discussion sur la syphilis héréditaire ■ je citai un nouveau cas de syphilis tertiaire chez un adolescent, montrant la difficulté de reconnaître l'époque de l'infection.

Obs. IV. — Il s'agissait d'un garçon de dix-sept ans, n'offrant aucun signe de scrofule et paraissant même jouir d'une assez bonne santé; il présentait au niveau de la lubérosité antérieure du tibia une tumeur du volume d'un petit œuf de poule, remontant à une époque assez éloignée, qui était ulcérée depuis quatre mois et n'avait été en rien modifiée par les topiques variés mis en usage.

Je diagnostiquai d'abord une tumeur fibro-plastique ulcérée, pour laquelle une opération paraissait indispensable; puis, prenant en considération l'âge du sujet, l'indolence de la tumeur et son siège occupé parfois par le syphilome séreux sous-cutané, j'employai le traitement spécifique, qui, à ma grande satisfaction, amena la guérison complète en deux mois.

Je fis alors venir le père, qui m'avoua avoir eu la syphilis avant son mariage. Ses autres enfants étaient sains, mais celui qui était soumis à mes soins avait été en nourrice, où il avait failli mourir.

Je me suis demandé à ce propos si la syphilis en ce cas venait du père, par hérédité ou avait été contractée dans le bas âge. Mais je n'ai pu répondre.

Depuis, j'ai encore rencontré deux cas également obscurs, relatifs à deux jeunes femmes non scrofuleuses chez lesquelles les premières manifestations reconnues de la syphilis offraient les caractères bien tranchés des accidents tertiaires. Ces accidents parurent à l'âge de dix ans, sans qu'on ait pu se procurer de renseignements exacts ni sur l'époque ni sur l'origine de l'infection, les parents étant morts ou inconnus et les malades n'ayant aucun souvenir des accidents pathologiques de leur première enfance2.

). Rapport de M. Le Dentu sur un travail de M. Ortega, de Ruenos-Ayres. Bullel. et Mémoires de la Soc. de chirurgie, IVe série, t. VIII, p. 579. 2. Voiries observations de Lucie Ch..., p. 627, et de Thérèse A..., p. 630.

Je reconnais du reste qu'au point de vue pratique la nature congénitale ou acquise du mal n'a qu'une importance secondaire.

Je rapprocherai de ces observations, dans lesquelles est en jeu la question de la syphilis congénitale ou infantile, à manifestations tertiaires, d'origine obscure, une autre observation recueillie à une époque où mon très regretté collègue le professeur Parrot soutenait avec ardeur que le rachitisme était toujours de nature syphilitique. D'après cette opinion, étant donné que la syphilis ne se contracte pas deux fois, et qu'un sujet infecté congénitalement ne saurait l'être de nouveau accidentellement, l'existence du rachitisme dans la première enfance mettrait sûrement à l'abri d'une contamination vérolique ultérieure.

Or, ce dernier point théorique est insoutenable, si, comme dans l'observation suivante, on montre un rachitique contractant la syphilis à l'âge adulte. Je crois que des cas semblables ont été publiés déjà, mais n'ayant pas le loisir de traiter complètement la question, je me contente de lui apporter mon contingent.

Obs. V. — Syphilis tertiaire chez une femme rachitique. Infection à Vàge adulte.

Clémence D... quarante et un ans, couturière, entre à l'hôpital le 27 octobre 1881. Petite, chétive, elle porte sur les membres inférieurs et le thorax les déformations caractéristiques du rachitisme, mais ne peut dire à quelle époque elle en a été atteinte; elle affirme même n'avoir eu dans sa jeunesse ni gourme ni maladie sérieuse. Menstruée à seize ans et demi, elle l'a toujours été fort régulièrement depuis, mais n'a jamais eu d'enfant.

En 1873, perte abondante qu'il est difficile de rapporter à une fausse couche, car il n'y avait pas eu de retard dans les règles et aucun caillot ne fut rendu. Un médecin pratiqua une cautérisation, mais on ne sait si elle porta sur le col utérin ou sur les parties génitales externes. L'accident n'eut pas de suites. Quelque temps après, fracture de la jambe, qui se consolida normalement, mais fut suivie sur le membre fracturé d'une série de petits abcès qui ont laissé des cicatrices brunâtres déprimées, non adhérentes cependant à l'os sous-jacent.

En 1877, vives douleurs de tète survenant à trois heures de l'aprèsmidi, disparaissant à six heures, ne se montrant jamais la nuit, et cédant à l'usage de l'iodure de potassium. La malade, qui perdit alors ses cheveux, affirme n'avoir jamais eu à cette époque, ni avant, ni après, aucune trace d'éruption cutanée, ni de mal de gorge, ni

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d'ulcérations buccales ou vulvaires. Son mari était sain et jouissait d'une excellente santé.

Dans l'été de 1880, petit bouton à l'aile gauche du nez, bientôt suivi d'une ulcération à marche rapide qui détruit le tiers postérieur de cette aile. Une cicatrice incomplète, laissant largement ouvert l'orifice de la narine correspondante, s'est faite lentement; elle présente les caractères des cicatrices tertiaires. On a administré cette fois encore l'iodure de potassium.

Vers le mois de juin 1881, difficultés de la déglutition et vives douleurs dans l'arrière-gorge ; engorgement considérable des ganglions sous-maxillaires.

Lorsque Cl... entre à l'hôpital, on constate dans la région sous-maxillaire gauche une gomme du volume d'un œuf de pigeon, recouverte d'une peau tendue, rouge, prête à s'ulcérer, sans que la fluctuation cependant soit encore très avancée ; au-dessous, autre gomme plus petite et plus dure; entre les deux gommes, deux ou trois ganglions volumineux.

Dans la région sous-maxillaire droite, plusieurs cicatrices brunes et deux ulcérations très superficielles, vestiges de gommes ayant paru six mois auparavant et s'étant ramollies, puis ouvertes ; de ce côté également, pléiade de petits ganglions durs; un d'eux, du volume d'une noisette, se montre dans le triangle sus-claviculaire.

La déglutition est très gênée; seuls, les liquides passent encore assez facilement. Le fond de la gorge est d'un rouge livide au niveau du pilier antérieur droit et de la luette; à la paroi postérieure du pharynx, immédiatement au-dessousdu bord libre du voile, ulcération large comme une pièce d'un franc, à fond sanieux, blanchâtre, irrégulier, que les amygdales encadrent tout en restant elles-mêmes à l'état normal. La santé générale est assez bonne et les organes internes paraissent sains. Il n'y a point de gonflement des tibias, mais seulement à la face externe de la jambe gauche, huit ou dix ulcérations anciennes ayant le même aspect que celles du cou.

Le diagnostic de la syphilis tertiaire n'est point douteux; je prescris le traitement tonique et le sirop de Gibert. Les effets sont très favorables, car au bout d'un mois les ulcérations étaient cicatrisées et les ganglions en résolution très avancée.

Exeatle 1er décembre. Cl... promet de continuer la médication.

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