MARCHE. — DUREE. — TERMINAISON
Marche. — Le délire est une manifestation aiguë de l'alcoolisme chronique, mais s'accompagne-t-il de fièvre ? Est-il continu ou rémittent? Il n'y a à ce sujet aucune règle générale; mais seulement de nombreuses variétés. Sur 15 observations, il y en a 1 où la fièvre était nulle, 5 où elle était légère, 9 où elle était plus marquée; 8 fois le délire fut continu avec recrudescence le soir; (3 fois il offrit pendant la journée une rémittence absolue; 1 fois il fut d'abord rémittent, puis devint continu. Toutes les statistiques de ce genre n'auraient aucune valeur, à moins de réaliser certaines conditions. Nous croyons, en effet, que ce chapitre du delirium tremens est encore à écrire. On sait que c'est le plus souvent pendant la nuit qu'ont lieu les manifestations délirantes ; le délire commence vers le soir, s'accroît et cesse ou s'atténue beaucoup quand vient le matin. Or le médecin ne tient pas le malade en observation pendant tout ce temps; il est obligé de s'en rapporter aux renseignements que lui donnent des personnes généralement peu compétentes; on dit b!en que le malade a été agité ou qu'il a été tranquille, mais ce ne sont pas là des éléments précis, au moyen desquels on puisse tracer la marche du délire.
En ce qui concerne la fièvre, si l'on voit les malades le soir, on pourra croire que le délire en est presque toujours accompagné; ce sera le contraire si on les voit le malin. Une étude intéressante à faire chez les alcooliques délirants dans les cas de traumatisme serait de comparer les variations d'intensité du délire et celles de la température. Il faudrait pour cela voir les malades le soir et le malin, et même pendant la nuit. On constaterait l'état thermométrique à ces différentes heures, et l'on obtiendrait ainsi des renseignements précieux sur la marche du délire, sur les conditions de sa rémittence ou de sa continuité. Certes, l'agitation des malades ren-
drait souvent les recherches difficiles, mais avec un peu de patience on y arriverait. Ne voyant les malades qu'cà la visite du matin, nous n'avons pu prendre ces renseignements. Néanmoins, nous croyons qu'il y a chez les blessés alcooliques, entre la fièvre traumatique, primitive ou secondaire, et les diverses phases du délire, un parallélisme qu'il serait possible de démontrer.
En dehors de la vérification directe, diverses raisons militent en faveur de cette opinion. Nous constatons d'abord l'influence qu'exerce la nature même de l'affection. Dans l'obs. XIII, le délire est tout à fait apyrétique; cela n'est pas étonnant, puisqu'il débute après une perte de sang, en l'absence de tout autre trouble fonctionnel apparent; il n'y avait là aucune des conditions qui favorisent la fréquence du pouls et l'élévation de la température. Dans l'obs. Il, au contraire, la fièvre est mentionnée; mais précisément le délire s'est manifesté en même temps que se formait, au voisinage de la plaie, une collection purulente : circonstance dans laquelle se montre la fièvre traumatique secondaire. Ceci nous montre qu'en général les symptômes fébriles ne dépendent pas du délire alcoolique lui-même, mais bien des conditions occasionnelles dans lesquelles il prend naissance. Et si, clans nos observations, nous trouvons presque toujours mentionné un certain état fébrile, cela tient aux conditions traumatiques qui favorisenl elles-mêmes l'apparition de la fièvre.
La rémittence ou la diminution des symptômes délirants le matin et leur reprise ou leur exacerbation le soir, rapprochent aussi la marche du délire de celle que suit la fièvre traumatique simple ou secondaire; car celle-ci présente à peu près les mêmes variations. De plus, dans des affections qui s'accompagnent d'inflammation étendue ou de suppuration abondante (obs. XIV, lymphangite diffuse, périostite suppurée), vers les derniers jours le délire et la fièvre deviennent franchement continus.
L'époque d'apparition du délire peut aussi servir à éclairer la question. « Cette affection, dit Billrolh, éclate pendant les deux premiers jours qui suivent la lésion, rarement plus tard. » 11 suffit de consulter notre tableau pour voir que cette limite est trop restreinte. Cela vient, sans doute, de ce que Billroth a surtout observé ledéliresurvenantdans les cas de fractures compliquées; en effetnos observations montrent, dans ces affections, que quatre fois sur cinq le délire aéclaté le deuxième jour. Dans les fractures simples, il semble que le début est généralement moins rapide; une seule fois il a eu lieu le premier jour, mais il y avait eu congestion cérébrale; dans les au-
VERNEUIL. II! — Il
16r> ALCOOLISME ET TRAUMATISME.
1res cas ce fut les troisième, quatrième (deux fois), cinquième, sixième, huitième jours que le délire se manifesta.
Ces différences ne correspondent-elles pas à celles qu'on observe à propos de la fièvre traumatique, qui semble se déclarer de très bonne heure lorsqu'il s'agit de fractures ouvertes, tandis que, dans les fractures simples, ou bien elle n'existe pas ou bien elle résulte d'une complication. « On ne peut presque pas dire, écrit Billroth, qu'un individu est malade quand il est atteint de fracture simple ; nous rf avons pas même fait mention de la fièvre parce qu'on ne l'observe presque jamais. » Or si cette fièvre n'éclate qu'à propos d'une complication, on comprend qu'il puisse y avoir de grandes variations dans l'époque de son apparition, puisque la complication peut naître à n'importe quel moment. C'est sans doute pour la même raison que ces variations se remarquent aussi dans l'apparition du délire.
Si les éléments que nous possédons sont insuffisants pour résoudre la question, les rapprochements que nous venons de faire indiquent un certain parallélisme entre les diverses fièvres traumatiques et le délire, soit au point de vue de l'apparition, soit au point de vue de la marche; mais ce parallélisme fût-il mieux établi, il ne faudrait pas en déduire un rapport de cause à effet; car, d'après Billroth, la fièvre traumatique simple, la fièvre de suppuration, la septicémie, la pyohémie, seraient dues « à la résorption de substances qui prennent naissance dans la plaie ou ses environs, ou bien dans un autre foyer inflammatoire. » Or nous donnons le plus souvent au délire une étiologie semblable : fièvre et délire seraient donc les symptômes indépendants entre eux d'un même fait, la Violation du sang-.
Durée. — Très variable; elle a été notée 16 fois sur 22, dont 4 fois dans les cas de guérison, et 12 dans des cas de mort; le premier groupe se répartit ainsi : 10, 8, 2, 2 jours; le second 7, 6, 5, 4, 3, 2 jours et demi, 2, 2, 1 jour et demi, 1, 1. Il est difficile d'établir une règle quelconque basée sur de tels chiffres. On voit toutefois que dans les cas où le délire s'est très promptement terminé par la mort (1 jour et demi, 1 jour), il s'agissait d'affections capables de produire rapidement la septicémie.
Terminaison. — Heureuse 8 fois sur 22. Un sommeil plus ou moins profond et prolongé a généralement suivi l'attaque. Sur les 14 cas de mort, 10 se rapportent à des lésions graves exposant aux altérations du sang (angioleucite, périostite phlegmoneuse, kélotomie,
amputations, fractures compliquées). Quand l'issue doit être funeste, souvent le délire prend la forme continue, atteint assez rapidement son summum d'intensité et cesse brusquement pour faire place à un coma complet dont la durée est généralement fort courte. C'est dans ces circonstances que l'on trouve à l'autopsie des congestions viscérales intenses, parfois des apoplexies : il y a eu, pour ainsi dire, suspension des fonctions nerveuses, et, à la suite, paralysie des vasomoteurs et congestion passive des parenchymes.
Deux fois nous avons vu le délire se terminer par méningite. Dans l'obs. XVII cela n'a rien d'étonnant, puisqu'il y avait contusion cérébrale; mais, dans la note annexée, la même terminaison est indiquée, non plus à propos d'un traumatisme du crâne, mais d'une fracture compliquée de l'humérus. Dans ces deux cas les produits inflammatoires, observés à l'œil nu, différaient du pus que l'on rencontre dans la méningite franche. Cette terminaison par méningite a déjà été signalée par M. Fournier. Grisolle1 en rapporte également un cas survenu dans le cours d'une pneumonie.