‹ Mémoires de chirurgieChapitre 80 sur 209 · Tourdes, loc. cit · texte numérisé non relu

Tourdes, loc. cit

4. [Je suis convaincu qu'on arrivera quelque jour à démontrer en effet une relation entre l'alcoolisme et les embolies graisseuses, mais je ne crois nullement à la nécessité d'une fracture comme intermédiaire aux deux états morbides. L'embolie graisseuse est un fait anatomique tout à fait incontestable, mais sur lequel on a basé un roman clinique empreint de la plus haute fantaisie. On a assigné à la graisse intra-vasculaireune origine exclusive, et on donne le phénomène anatomique comme une cause d'accidents graves alors qu'il n'est purement qu'un effet.

Les inflammations traumatiques de mauvaise nature, la septicémie aiguë et grave qui les accompagne, la mise en liberté d'une grande quantité de graisse provenant tout aussi bien du tissu adipeux général que du tissu médullaire, telles sont les causes de la présence dans le torrent circulatoire et dans les capillaires du poumon d'une grande quantité de gouttelettes huileuses.

Les alcooliques étant fort exposés auxphlegmons et aux inflammations diffuses, et en général aux complications locales graves des plaies, sont souvent atteints d'embolies graisseuses, mais ils meurent non pas par elles, mais par la septicémie concomitante. Si la théorie mécanique de l'embolie graisseuse était vraie, pourquoi donc cette grave complication des fractures ne s'observerait-elle pas à la campagne ? Pourquoi les pansements antiseptiques l'auraient-ils fait peu à peu disparaître? Pourquoi l'observerait-on chez certains sujets plutôt que chez d'autres? Pourquoi serait-elle si rare chez les enfants ?

La théorie régnante de l'embolie graisseuse est née dans certains laboratoires, mais je doute qu'elle soit jamais adoptée au lit du malade par les vrais cliniciens.

J'exprimai cette opinion dans une leçon clinique, en décembre 1879, à propos du fait suivant, qui pourrait jeter quelque lumière sur la question.

Fracture compliquée de la jambe. Delirium tremens. — Mort quarante heures après l'accident. — Foie gras. Recherche des embolies graisseuses.

Le 2 décembre 1879, vers midi, un charretier de trente-neuf ans, de haute taille et très robuste en apparence, fut renversé sous la roue de sa voilure et atteint d'une fracture simple du radius et d'une fracture compliquée de la jambe. Le blessé fut immédiatement apporté à la Pitié et vu par l'interne du service.

La plaie de la jambe était très étendue, le fragment supérieur du tibia était largement dénudé; néanmoins la réduction fut facile à obtenir et à maintenir. Le foyer de la fracture étant soigneusement lavé à l'eau phéniquée, une attelle plâtrée étroite fut appliquée à la partie postérieure du membre pour assurer la contention, puis le tout fut recouvert par un appareil de Scultet ouaté. On mit autour du poignet des compresses résolutives.

La fin du jour et la nuit se passèrent très naturellement.

Le 3, à la visite du matin, je trouvai le blessé fort calme ; il ne souffrait nulle-

Quand le traumatisme réveille chez l'individu intoxiqué chrorïiquement des accidents nerveux aigus : délire, crampes, spasmes, ces accidents peuvent devenir à leur tour la source de nouvelles complications; car, au milieu d'une agitation, les appareils se déplacent, les fragments osseux s'écartent (obs. XXI, XX, IV), et il peut enrésulter des aggravations dans la blessure, telles que la transformation d'une fracture simple en fracture ouverte, la rupture d'un tronc vasculaire, etc. Il suffit de lire la description que fait Dupuytren, à propos du délire nerveux, pour être édifié sur les dangers que court le malade dans ces circonstances. M. Chaillou rapporte dans sa thèse 1 une observation de délire survenu chez un ivrogne à la suite d'une fracture de côtes : grâce aux mouve-

ment de la jambe, ne semblait pas soupçonner la gravité de son accident, et se plaignait seulement un peu de son avant-bras. Le thermomètre n'atteignait pas 38° ; l'état général paraissait bon. A l'insouciance, à la tranquillité exagérée, je supposai que nous avions affaire à un alcoolique et je portai un pronostic réservé.

On ne changea rien au pansement de la jambe; la fracture du radius fut réduite et maintenue convenablement; la douleur ressentie en ce point cessa sur-lechamp. Le blessé déjeuna légèrement, mais de bon appétit.

A sept heures du soir, il fut pris soudainement d'un accès de delirium tremens qui acquit bientôt une extrême violence. Opium, chloral, injections hypodermiques de morphine restèrent sans effet. La mort survint à quatre heures du matin, quarante heures à peine après l'accident.

L'autopsie fut faite trente heures plus tard.

Les méninges étaient congestionnées, mais non épaissies ni laiteuses, les corpuscules de Pacchioni n'étaient point hypertrophiés. La substance cérébrale, très vasculaire, avait sa consistance normale.

Poumons, rate et reins fortement congestionnés, sans lésions appréciables; légères arborisations à la face interne de l'estomac.

Nous recherchâmes avec soin, mais en vain, s'il n'existait pas quelque blessure interne, contemporaine de l'accident, et qui eût été méconnue pendant la vie.

La nécropsie eût été négative si un dernier organe n'avait présenté des altérations sérieuses. Le foie en effet, volumineux, à bords arrondis, gardait à la surface les traces de la pression du doigt; il était complètement gras comme celui des phthisiques. Il ne pouvait s'agir ici de la stéatose septicémique, qui d'abord ne se produit jamais si vite et qui ne pouvait être invoquée, puisque le blessé n'avait eu de lièvre que pendant quelques heures; de toute évidence la dégénérescence graisseuse du foie existait avant l'accident.

La rapidité extrême de la mort me fit songer aussitôt à la fameuse explication des embolies graisseuses et je trouvai l'occasion belle pour rechercher ces dernières. Or déjà le sang du cœur droit et des artères pulmonaires renfermait à peine quelques rares gouttelettes huileuses, mais, de plus, l'examen direct du parenchyme pulmonaire fait avec beaucoup de soin par M. le Dr Nepveu resta complètement négatif.

La mort doit être attribuée surtout au delirium tremens, mais il est probable que la lésion hépatique y a joué un rôle que malheureusement je ne puis préciser. — A. V. 1880.

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