ALCOOLISME CHRONIQUE
1° Le traumatisme est souvent la cause occasionnelle d'accidents alcooliques aigus chez les individus affectés d'alcoolisme chronique : le plus fréquent de tous ces accidents est le delirium tremens.
2° Toutes les lésions chirurgicales qui peuvent provoquer le délire chez un individu sain le produisent plus facilement encore chez les alcooliques : le. délire présente alors une physionomie spéciale due à une prédisposition spéciale aussi, dont la nature intime est encore mal déterminée.
3° Quelques lésions chirurgicales très simples, qui ne s'accompagnent jamais de délire chez l'homme sain, peuvent au contraire l'occasionner chez l'ivrogne.
4° Les affections chirurgicales favorisent l'apparition du délire alcoolique par des mécanismes divers : tantôt en atteignant directement les centres nerveux, comme dans les blessures du crâne; tantôt parce qu'elles s'accompagnent d'hémorrhagie, cause d'anémie cérébrale; d'autres fois, en produisant soit directement, soit secondairement, des altérations du sang.
5° Le délire alcoolique dû à ce dernier mode pathogénique est le plus fréquent et le plus grave.
6° Cette explication de la prédisposition délirante satisfait plus
l'esprit que celles qu'on a proposées jusqu'ici, telles que l'influence sympathique ou la privation de l'excitant habituel. Elle est en même temps plus conforme* aux données de la pathologie générale et de la clinique.
7° Certaines blessures du crâne modifient les symptômes du délire alcoolique en produisant, par exemple, l'aphasie.
8° L'époque d'apparition du délire est importante au point de vue pathogénique : il parait se déclarer d'autant plus tôt que le traumatisme, par sa nature, expose davantage aux altérations du sang.
9° Il semble qu'il y a un certain parallélisme entre la continuité ou la rémittence du délire, d'une part, et les variations analogues des diverses fièvres traumatiques, d'autre part.
10° Le diagnostic du délire alcoolique est quelquefois rendu très difficile par la nature de la lésion qui l'occasionne; cela est vrai surtout des blessures du crâne.
11° Le délire nerveux, décrit par Dupuytren, est, presque certainement, le délire alcoolique. 11 existe cependant un délire traumatique, en dehors de l'alcoolisme, mais il est rare; et il est ordinairement facile de le rapporter aux causes habituelles du délire (hémorrhagie, anémie, etc.).
!2° Les toniques et les stimulants di (fusibles doivent, dans presque tous les cas, constituer la base du traitement du délire alcoolique chez les blessés. On y insistera d'autant plus que la lésion chirurgicale sera plus capable de déprimer l'économie. Les émissions sanguines seront proscrites. L'emploi de l'opium, à hautes doses, doit être rejeté'1 . Les appareils inamovibles seront préférés aux autres modes de contention des fractures, chaque fois qu'on pourra les appliquer.
13° Le traumatisme peut être l'occasion, chez les alcooliques, de phénomènes nerveux autres que le delirium tremens, tels que : convulsions épileptiformes, spasmes d'apparence tétanique, hyperesthésie, troubles psychiques divers.
14° Dans ces cas, il importe de distinguer si les accidents sont dus à l'alcoolisme ou au traumatisme, ou bien aux deux causes à la fois. Le pronostic et le traitement diffèrent, en effet, beaucoup suivant la nature de la cause.
1. IHen que l'opium ne réussisse pas toujours à calmer le delirium tremens, il n'en constitue pas moins jusqu'ici le remède le plus communément efficace. Le laudanum de Rousseau administré dans du vin ou dans la potion de Todd est une des meilleures prépantions; 20 à 30 gouttes par jour suffisent d'ordinaire. Le chloral rend également des services. — A. V. 1880.
15° Le mécanisme en vertu duquel le traumatisme occasionne ces divers accidents paraît être le même que celui dont nous avons parlé à propos du délire ébrieux.
16° Les états pathologiques antérieurs du foie, du rein, de l'encéphale, etc., dus à l'alcoolisme chronique, peuvent être subitement aggravés par l'action vulnérante. Il n'est pas nécessaire pour cela qu'il y ait correspondance de siège entre l'organe influencé et la lésion traumatique.
17° L'alcoolisme chronique agit de son côté sur le traumatisme : tantôt en faisant naître des occasions favorables à sa production ou à son aggravation, s'il existait déjà, telles sont les hallucinations, la tendance au suicide, le delirium tremens, etc. ; tantôt en créant des conditions morbides prédisposantes, la dégénérescence graisseuse du squelette, par exemple.
48° Mais les rapports les plus importants de l'alcoolisme et du traumatisme résultent des altérations organiques et humorales qui ont imprimé à toute l'économie un cachet spécial, et qui deviennent pour le traumatisme la source de complications secondaires plus ou moins graves.
19° Dans certains cas, les effets généraux dominent et sont si marqués, que la mort survient rapidement sans qu'on puisse l'expliquer, ni par le siège, ni par l'étendue de la lésion, ni par les accidents dont elle a pu être le point de départ.
20° La mort prompte parait due à une altération rapide du sang, agissant à la manière des produits septiques; cette altération dépend à la fois de l'état antérieur et du traumatisme qui perturbe l'économie beaucoup plus que chez un individu sain.
21° La nature de cette altération est inconnue; mais les effets que nous lui attribuons coïncident toujours, ainsi que le prouvent les autopsies, avec des états morbides avancés des principaux viscères, surtout du foie, du rein et de l'estomac.
22° L'alcoolisme chronique paraît encore produire la mort prompte en favorisant la mortification rapide des parties lésées, et en déterminant, par la pénétration de produits putrides dans le torrent circulatoire, une septicémie aiguë qui cette fois part du foyer traumatique.
23° Quand l'intoxication primitive ne concourt pas à produire la mort prompte, elle ne réagit pas moins sur la marche des phénomènes locaux; c'est ainsi qu'elle favorise les suppurations abondantes, les inflammations diffuses, les gangrènes partielles, leshémorrhagies secondaires, la lenteur et les anomalies du processus réparateur.
24° Ces divers accidents apparaissent d'autant moins facilement que la maladie antérieure est moins avancée ; on les voit même manquer chez des individus dont les habitudes d'ivrognerie sont indéniables; mais il importe beaucoup de ne pas se fier aux apparences , car, avec l'aspect le moins cachectique, avec les indices de la plus grande vigueur, certains buveurs portent des altérations viscérales profondes, dont on n'aurait pas soupçonné l'existence, et auxquelles ils succombent quelquefois de la façon la plus inattendue.
25° Ces remarques doivent être prises en considération par le chirurgien, soit qu'il veuille établir le pronostic, soit qu'il prétende régler le traitement.
26° Il doit en être tenu compte également pour l'établissement des statistiques qui se proposent d'apprécier les différentes manières de traiter une blessure.
27° L'adynamie qui se manifeste généralement dans les phénomènes généraux ou locaux indique, chez les alcooliques blessés, l'emploi d'une médication tonique et excitante. Les pansements à l'alcool seront préférables à tous les autres *.
28° Il sera bon de s'abstenir chez ces malades de toutes les opérations qui ne sont pas commandées par une véritable nécessité ; on redoutera surtout celles qui doivent être suivies d'une longue suppuration.
29° Lorsque l'intervention active paraîtra indispensable, il sera avantageux de la décider promptement et de ne pas attendre le développement de la fièvre traumatique.
30° On évitera autant que possible les pertes de sang et toutes les causes de dépression ; on sera très réservé sur l'emploi des anesthésiques; on surveillera attentivement l'apparition des complications immédiates ou secondaires ; les indications thermométriques pourront être à cet effet d'un grand secours.
1. Cette dernière phrase était écrite en 1870, c'est-à-dire à une époque où les nouveaux pansements antiseptiques n'étaient pas encore connu s en France. — A. V. 1880.