ET DES OPÉRATIONS CHIRURGICALES
CHEZ LES ALCOOLIQUES i
Je formule d'abord la proposition fondamentale de cette note.
Le pronostic des lésions traumatiques présente, toutes choses égales d'ailleurs, une gravité exceptionnelle chez les sujets entachés d'alcoolisme chronique.
Si la proposition est démontrée, nous aurons à rechercher d'abord les causes de cette gravité, puis les moyens de l'atténuer autant que possible.
Ce qui est vrai des blessures accidentelles, l'est tout autant des opérations chirurgicales. Nous aurons donc à voir encore :
1° Jusqu'à quel point la notion acquise peut influencer les indications et contre-indications opératoires ;
2° Jusqu'à quel point les opérations pratiquées chez les alcooliques peuvent prendre place dans les statistiques générales destinées à juger la valeur relative et absolue des procédés et méthodes opératoires.
L'actualité n'est point douteuse, puisque parmi les faits que je vais prendre comme texte à commentaires, deux sont relatiis à des blessures par armes de guerre et ont été observés dans ces derniers temps.
Développons d'abord la proposition fondamentale.
1 . Communications faites à l'Académie de médecine en décembre 1870 et janvier 1871. Voyez le Bulletin de l'Académie pour les discussions qu'elles ont soulevées.
Depuis une vingtaine d'années, d'importantes recherches ont été entreprises sur l'alcoolisme, fléau redoutable de notre époque, endémie de jour en jour plus envahissante, qui, pour frapper sporadiquement les sociétés modernes, soi-disant civilisées, ne les décime pas moins que les épidémies les plus meurtrières.
Les hygiénistes et les médecins, aussi bien comme moralistes ou philosophes que comme savants, ont insisté et insistent sans cesse sur les ravages toujours croissants de l'alcool et de ses composés. Ils ont décrit toute une pathologie spéciale que la nature, malgré sa funeste fécondité, n'aurait jamais créée et que l'homme seul a eu la folie de s'imposer.
Ils ont montré que, à la manière des agents toxiques les plus nuisibles et les plus tenaces, l'alcool altérait à la longue tous les éléments anatomiques, tous les tissus, et modifiait toutes les propriétés organiques ; que cette ruine pouvait s'accomplir silencieusement, sournoisement, de sorte qu'un beau jour l'édifice, miné molécule à molécule, s'effondrait sous l'effort de la moindre cause occasionnelle. Us ont prouvé que l'alcoolisme devait être rangé parmi les états constitutionnels, à côté de la syphilis, de la scrofule, de l'arthritisme, etc., et que, plus grave encore que ces maladies générales, il place l'organisme dans une situation des plus précaires et sous l'imminence d'accidents trop souvent mortels.
Ils sont allés plus loin encore en indiquant, sans y insister il est vrai, que la moindre lésion traumatique pouvait acquérir chez l'ivrogne une gravité exceptionnelle.
La séparation si malheureuse de la pathologie en deux sections, médicale et chirurgicale, ne permettait pas à nos confrères, médecins proprement dits, d'en dire davantage. On ne peut donc leur reprocher une lacune dont la responsabilité retombe de tout son poids sur les chirurgiens.
Ceux-ci, il faut bien l'avouer, sont restés muets; par indifférence ou par toute autre cause, ils n'ont pas pris part à ces études, et si l'on arguait de leur silence, on pourrait croire que l'intoxication alcoolique et les lésions traumatiques, alors qu'elles coexistent, ne s'influencent nullement.
Quelques observations éparses dans les recueils périodiques font bien allusion à cette influence, mais les livres classiques, qui devraient, à défaut de descriptions complètes, mentionner au moins les points nouveaux de la science, ne renferment à peu près rien.
Le seul côté entrevu est relatif au délire qui éclate parfois chez les blessés et les opérés. On sait que Dupuytren l'a décrit sous le nom
de délire nerveux iraumatique, mais qu'il en a méconnu tout à fait la nature. Léveillé a été plus perspicace, ainsi que Robert; mais tout ce bagage est bien léger, et d'ailleurs fort incomplet. Si les chirurgiens avaient, en réalité, voulu s'occuper de la question, ils l'auraient étudiée à deux points de vue.
Ils auraient recherché comment les lésions traumatiques agissent sur la constitution générale des ivrognes, et réciproquement, quelles modifications l'état antérieur d'alcoolisme apporte à la série des phénomènes réparateurs ou destructeurs dont les blessures deviennent inévitablement le siège, pour s'acheminer vers la guérison ou pour entraîner la mort.
Ce rapport réciproque me préoccupe depuis plusieurs années. En 1867, dans une communication faite au Congrès de Paris, j'en parlais incidemment, car j'avais déjà constaté bien souvent l'issue fatale des blessures et opérations chez les ivrognes, qui se rencontrent en si grand nombre dans nos services de chirurgie. Depuis cette époque, mon attention, constamment éveillée, a recueilli d'autres preuves, et mes convictions se sont affermies.
Certes, je tiens le plus grand compte des conditions d'insalubrité si évidentes du milieu nosocomial, je déplore l'encombrement et la dissémination des germes morbides, mais conjointement et parallèlement à ces causes d'insuccès et d'accidents, je place sans hésiter l'état organique déplorable qu'engendre l'abus de l'accool chez nos clients habituels de l'hôpital.
C'est pourquoi j'affirme hautement qu'un bon nombre de nos revers doit être attribué à cette cause, dont la fréquence extrême, si elle est soupçonnée, n'est à coup sûr point exprimée en des termes assez énergiques. El notez-le bien : ce n'est pas seulement dans les cas de cachexie alcoolique, d'ivrognerie avérée et invétérée, que ces résultats lamentables s'observent. On voit tous les jours, chez des hommes de quarante à soixante ans, à forte constitution, à charpente athlétique, à santé inébranlable, suivant leur dire, durs à la fatigue, ardents au travail comme au plaisir, on voit, dis-je, les blessures devenir, en dépit de la thérapeutique la plus rationnelle, le point de départ d'accidents graves que rien ne peut entraver : lymphangite, phlegmon diffus superficiel ou profond, érysipèle de mauvaise nature, sphacèle envahissant, hémorrhagies consécutives ; le tout accompagné de fièvre intense, de septicémie rapide, de délire furieux, puis à l'intérieur de congestions et de phlegmasies viscérales à marche foudroyante.
Si chez ces mêmes sujets la lésion primitive présente une grande
étendue ou des désordres profonds, comme dans les contusions violentes, l'écrasement des membres, les fractures compliquées, etc., la mort peut survenir en quelques heures, deux ou trois jours au plus, sans qu'on ait pu constater le développement des accidents locaux énumérés plus haut. A l'autopsie, on ne trouve souvent dans les viscères aucun désordre de date récente, mais seulement les lésions anciennes imputables à l'alcoolisme, c'est-à-dire l'épaississement des méninges, l'induration cérébrale, la teinte ardoisée de l'estomac, les dégénérescences granuleuse ou graisseuse du foie ou des reins, etc.
Cet état antérieur des viscères réagit non seulement sur les plaies ouvertes, mais encore sur des affections chirurgicales clans lesquelles les dégâts Iraumatiques sont très peu prononcés et les sacrifices opératoires fort restreints.
J'ai traité, dès leur début, deux cas de pustule maligne très circonscrite, siégeant à la main et à l'avant-bras; j'employai la cautérisation avec vigueur, de façon à détruire sûrement le foyer virulent, Le mal ne fut point arrêté, un gonflement énorme s'empara rapidement du membre tout entier, de nouvelles eschares se formèrent, le délire furieux s'alluma, et la mort termina la scène en quarantehuit heures environ. Dans les deux cas, les sujets, employés à l'abattoir Rochechouart, étaient d'une vigueur exceptionnelle, âgés de quarante à cinquante ans, mais buveurs émérites *.
L'étranglement herniaire, lésion purement mécanique en apparence, est difficilement curable chez les ivrognes. La kélotoinie, si efficace chez les sujets ordinaires, lorsqu'elle est pratiquée en temps opportun, ne réussit presque jamais chez eux. La levée de l'étranglement n'arrête ni ne prévient la péritonite, et les malades succombent bientôt après dans l'agitation ou dans la prostration.
Entin, est-il besoin de rappeler que les fractures simples, les plus bénignes en apparence et portant sur le péroné, la rotule, la clavicule, comme j'en ai vu des exemples, provoquent parfois chez ces malheureux une attaque de delirium tremens qui les enlève en deux ou trois jours ? Certainement, vous avez tous vu des cas semblables, et vous devez vous étonner avec moi qu'ils n'aient encore été l'objet d'aucun travail d'ensemble.
Ce travail existe pourtant, mais seulement depuis une année à peine. Mon élève et ami le docteur Péronne a, sur mes instances, choisi pour sujet de thèse : L'alcoolisme dans ses rapports avec le traumatisme. Cette œuvre est capitale et par le fond et par la