CARDINAL TRIYULCE VIENT EN FRANCE À TITRE DE LBGAT
Nous avons jà dict en ce présent livre, au chapitre xxxi* de Tannée 1 548 , comment le roy avoit voulu alliéner le Pré aux Clercz de la ville de Paris, en baillant à ferme ou moyson ledit pré à tousjom:*s ou à années, à la charge d'y faire des bastimens et maisons manables par
' M* André de Gramont, prieur de sur ce personnage THistoire ecclésiastique Saint- Ayoul, était aumônier ordinaire de de M. Ythier, t. V, à la bibliothèque de la reine mère et chanoine de Sens. (Voy. Provins.)
ceux qui en avoient faict la prinse de sa majesté. De quoy advint, 1557. dès laditte année 1 548, débat grand entre les clercs et escoUiers dudit Paris et ceux qui Tavoient prins du roy et qui y faisoient bastir. Et tant feirent iceux clercs et escoUiers qu'ilz demeurèrent paisibles possesseurs dudit lieu depuis ledit temps de Tan i548, comme ilz avoient faict de temps immémorial, sans contredit, sinon en ceste présente année que plusieurs particuliers dudit Paris les empeschèrent, soit qu'ilz jparticuliers Teussent reprins de nouveau du roy, ou qu'ilz eussent sommé S. M. de les faire jouir dudit lieu, en vertu de Tancien bail qu'il leur en avoit faict ou à leurs pères, dès ledit an 1 548. Ce que voulut faire le roy, en leur commandant qu'ilz en prinssent possession et y feissent bastir des maisons, chascun d'eux, ainsi qu'il estoittenu, promettant de les en fairejoVir paisiblement malgré toutes personnes à ce contredisans. Sur laquelle promesse royalle, s'entremeirent lesdits preneurs d'y faire bastir maisons et aultres logis en la plus grande diligence qu'ilz peurent, espérans par cela demeurer maistres de la place. Les nouveaux bastimens furent par plusieurs jours gardez par les archers de la garde dudit sieur roy, pour empescher les démolitions desdits bastimens et noises des escoUiers contre les maçons, charpentiers et contre ceux qui les mettoient en besongne , auxquelz on vouloit faire perdre la jouissance dudit héritage. Lesdits archers de la garde ne pouvoient si bien garder ledit lieu de jour que la nuict n'y donnast du dommage , aidtant ou à peu près que le jour y avoit faict de profiit. Car lesdits clercs et escoUiers sortoient de nuict par grandes trouppes et en armes pour rompre tout ce qu'oti avoit faict le jour. Toutesfois les ouvriers ne cessoient de continuer leurs ouvrages de nuict et de jour, estant deffendus par lesdits archers de la garde et aultres que ceux qui faisoient faire les bastimens avoient prins avec eux pour estre les plus forts.
Les clercs et escoUiers dudit Paris, tant de Timiversité que de la cité , se voyant empeschez et privez de la jouissance dudit lieu par la voye ordinaire du droict, et déboutez de leur requeste qu'ilz avoient présentée au roy pour les maintenir çn leur jouissance, eurent recours
1557. aux armes pour la deffendre, lorsqu'on pensoit qu*ilz se deussent déporter, pour ce que la moytié des bastimens estoient jà dressez, couvers et maçonnez, et que les ouvriers poursuivoient la façon du reste sans aulcune gardée A certain jour de Timg des moys de juillet ou aoust de ceste présente année, ilz escoUiers, à Theure assignée, se transportèrent sur ledit lieu le plus secrettement qu'ilz purent, avec port d'armes pour se defiendre contre qui ce fust qui les eust voulu empescher, où là amassez en nombre suffisant, en atten* dant leurs compagnons, commançèrent à rompre et ruyner lesdits bastimens pour les abatre rez pied rez terre, et entièrement les démollir. Contre lesquelz se meirent en deffences ceux qui faisoient faire iceux bastimens; mais ne furent les plus fortz. Au cry desquelz furent esmeuz le roy et les princes qui estoient logez au Louvre de Paris, tout vis-à-vis dudit pré,sçullement la rivière de Seine entre deux. Le roy en diligence y envoya le prévost de son hostel, avec grand nomibre des archers de sa garde, pour faire cesser lesdits escolliers et pour les prendre prisonniers; lesquelz prévost de Thostel et archers ne furent sitost prestz et passez laditte rivière, que le feu fut mis par aulcuns desdits escolliers dedans plusiexu*s desdîttes maisons neufves et aultres qui y estoient restées debout depuis le premier combat dudit an i543. Iceux escolliers, voyant les archers du roy aller contre eux, se meirent en deffence sur le bort de la rivière, où y eut plusieurs coups donnez, et y en eut une douzaine pour le moings de tuez de part et d'aultre sur le champ, et y en eust eu davantage si lesdits escolliers n'eussent prins la fuitte, poiu» le renfort d'archers et aultres gens que le roy y envoya. Par le moyen duquel renfort, plusieurs desdits escolliers furent prins prisonniers et menez es prisons du grand et petit Chastelet, et entre les aultres y fut prins et empri-
' Sur les émeutes des écoliers de Tuni- part, ii , p. 781 ; Grevier, Hisl. de VUniver-
versité de Paris , au sujet du Pré aux Gercs , silé, t. VI ; un mémoire de M. Taillandier
voy. Du Boulay, Historia universitaiis Pa- sur les registres du parlement de Paris, dans
risiensis, t. VI, p. Age et suiv. Félibien, les Mémoires de la société des antiquaires
Hist. de Paris, t. II, p. 1667; et preuv. deFrance,nouT.série,t.VI,p.4a3el8uiv
sonné celuy qui avoit allumé le feu esdits logis, contre lequel fut par le 1 557. commandement du roy poiusuivy jusque à sentence de mort, qui fut d'estre pendu et estranglé à une potence dedans la ville dudit Paris, mais n ai retenu en quel lieu , ce qu'il fut trois jours après laditte émeute.
Le pauvre escollier fut fort plainct d'im chascun; il fut dict qu il estoit enfant unicque d*une riche maison du pays d'Auvei^e ou Lymosin, pour lequel conduire au gibet fallut que le roy commandast aux lieutenans criminel, civil, prévost des mareschaux de Paris, dy assister avec leurs archers et sergens du Chastelet et aultres sergens royaux de laditte ville , avec lesquelz envoya le grand prévost de son hostel ses archers et aultres de sa garde, pour empescher la sédition qu'ilz escoUiers avoient volunté.de faire pour taîscher à saulver le pauvre compagnon. Ce qu'ilz ne purent faire, pour la grande force des dessus nommez envoyez par le roy, plusieurs desquelz furent fort maltraitez avec leiu-s chevaux par lesdits escoUiers, qui leur donnèrent maints coups de baston stir les espaulles et aux jambes, estans tous meslez en la fouUe les ungs parmy les aultres. Plusieurs chevaux y laissèrent leur queue, aulti^es leur corps, ayans les jarretz couppez, sans qu^on peust sçavoir qui ç avoit esté. Incontinant que l'exécution fut faicte et. que chascun se fut retiré, ilz escoUiers despendirent leur compagnon et l'emportèrent avant eux, pour l'ensevelir et le mettre en terre saincte, et de ce faire ne furent empeschez de personne.
Par la mort dudit escollier ne fut la cause gangnée; car dès le jour qu'il fut mort et enterré, les aultres clercs et escoUiers retournèrent achever de ruyner et gaster ce qui estoit de reste, en plus grand nombre que paravant, ayant tous délibéré de mourir plustost que de souffrir perdre leur liberté et héritage, et feirent tel debvoir qu'il n'y demeura bois entier ni pierre sur pierre, tant des nouveaux que anciens logis; et furent fort mal traictez par lesdits escoUiers ceux qui à ceste seconde fois leur voulurent résister; et croy que si le roy s'y feust trouvé en personne, qu ilz ne luy eussent pardonné. Envers la majesté duquel furent les recteur et bedeaux de l'université avec quelques docteurs pour pacifier sa coUère contre lendits escoUiers et pour leur
1557. faire demeurer la jouissance dudit héritage; ce que finablement leur accorda ie roy, et oncques depuis n'y a-on faict aultre chose, et est ledit héritage demeuré paisible pour Fesbatement desdits clercs et escolliers et aultres personnes dudit Paris. Qui a récompencé les bastisseurs, je n'en ai rien sceu. La vie de Tescollier qui fut pendu et ceux qui furent tuez sur le champ, a payé pour tout. Le feu qu'il alliuna auxdits logis fut cause de le faire pendre, car liberté fut baillée à tous les aultres qui furent emprisonnez comme luy, sans qu ilz en souffrissent aulcune peine ni dommage.
Meurtre (Tun laboureur riche, nommé Nicolas Toussaint, sur la route de Provins à Maison-Rouge. — Le roi, qui avait érigé à Provins, en i55i, un siège présidial, composé de sept conseillers, sous la présidence du bailly, y institue un ofiice particulier de président au présidial^. — Cet office est acheté, moyennant quatre ou cinq mille livres, par Philippe Durand, alors bailli, auquel on assigne de quatre à cinq cents livres de gages annuels.
Et par ce moyen fut décorée la ville de Provins de plusieurs
juges, grands et petits, à la confusion du pauvre peuple, et à la fin au dommage du roy et du royaume; pour lesquelz juges payer a fallu haulser les tailles et mettre plusieurs gabelles sur le peuple. Ledit président préside en la chambre présidialle, comme il faict aux plaiz, et distribue les procès aux conseillers présidiaux pour en estre les rapporteurs, retenant par devers soy ceux que bon luy semble, pour luy-mesmc en estre le rapporteur. Ilz président et présidiaux ne se trouvent aux plaiz du prévost et n'y ont aulcime place ne séance,
^ L*édit d'érection des sièges présidiaux est du mois de janvier 1 55 1 , 1 553 nouv. style. (Isambert, Rec: desanc. lois françaises, t. XIII, p. a48.) Henri II donna, au mois de mars 1 55 1 (i 553 , n. st.) , un autre édit dans lequel sont indiqués les nouveaui sièges et Tétendue de leur ressort. On y lit : «En la ville de Provins, siège présidiol, sept conseillers et un greffier d appeaux, auquel siège présidial ressortiront
ie siège dudit Provins , les sièges de Sèzanne, Monteraull-Faull-Yonne, Bray-sur- Seine, Joy-le-Chastel et la conservation des foires de Brye et Champagne, pour autant qu elle s'étend audit siège de Provins. » (Fontanon, Édits des wis de France, t. I, p. a36.) La charge de président au présidial de Provins fut créée par édit du roi de Tan i557.
parce que les appeaux qu'on inteijecte des sentences rendues par le- 1557. dit prévost resortissent par devant le bailly, président ou présidiaux susditz.
Les foQCtions de bailli et de président du présidial étant incompatibles, Philippe Durand renonce au bailliage.
Mons. de Chenoise, nommé mons. AUeaume, avoit ung grand jeune filz, nommé Jehan AUeaume, licencié es ioix, fort bel homme et de belle apparence, qui, ayant ouy le vent du mariage de la fille dudit président, s'approcha pour la demander pour son fils avec le balliage, et tant feit par ses debvoirs que le mariage en fut faict moyennant ledit balliage, de quoy plusieurs personnes s'émerveillèrent. Car ces deux maisons des Durans et des Alieaumes avoient de longtemps esté contraires l'une à l'aultre, et avoient eu de grands procès ledit Durant et ledit si^ur de Chenoise Alleaume l'ung contre l'aultre, par envye qu'ik portoient ou aultresfois avoient porté Tung à l'aultre, à qui d'eux deux seroit le plus grand et hault eslevé en estatz de judicature audit Provins, et par amys et force argent ostoient les estatz l'ung à l'aultre. Car, avant qu'il y eust ung balliage érigé à Provins, ledit Alleaume, seigneur de Chenoise, estoit lieutenant audit lieu pour le bally de Meaux, qui estoit le premier honneur de la ville pour le regard de la justice. Duquel estât fallut qu'il se déportast, après qu'il Durant eust achepté Testât de bally, et, pour ces causes et aultres, avoient tousjours porté rancime l'ung à l'aultre et avoient eu de grands procès; et pour ce, le peuple s'émerveilla de l'ai- • liancequ'ilz feirent ensemble parle mariage de leursditz enfans, veu que l'ung et l'aultre eussent bien trouvé leur party aidtre part, pour estre tous deux riches et opulans^ joinct aussi qu'ilz estoient parens au tiers degré de consanguinité, c'est-à-dire les enfans qui prindrcnt l'img l'aultre en mariage et leurs pères au seconde
Les pères des deux parties sçavoient bien qu'ilz estoient parens
' Pour la généalogie de la famille des liage de 'Provins, art. Chenoise, p. ii3, à la AUeaumes , voy. Ythier, Nobiliaire da bail- bibliothèque de la ville de Provins.
1557. bien proches Tung à Taultre, et que leursdits enfans n eussent sceu estrë mariez ensemble sans la permission du pape de Rome; aussi, par le conseil de M* Pierre Cobus, doyen de la chrestienté de Provins, présentèrent une requeste pour estre dispensez d'espouser Tung et Taultre; mais ils en lurent déboutez par sa saincteté, ains delFences à eux de ne passer oultre audit mariage , attendu qu il ne s'en estoit ensuyvi copulance chamelle , les exortant, comme bon pasteur, de quitter Tung Faultre, attendu Tempeschement canonicque qui estoit si proche entre eux deux. A laquelle exortation ne voulurent obéir les pères ni les enfans, et, par le conseil dudit Cobus , passèrent oultre audit ma* riage , et furent par luy mesme espousez et mariez dedans Téglise de S^-Pierre de Provins, qui estoit la parroisse dudit président Durant. Et après ledit mariage bénist puis consummé par les parties, renvoyèrent au pape de Rome, pour demander qu'il pleust à sa saincteté de les dispencer de demeiu^er ensemble et d'approuver ledit mariage. Ce qu'il feit malgré luy, à certaines charges que nous dirons en Tan prochainement venant, le cas revenant à propos. Laquelle dispence estant de retour de Rome, demeura sans exécution, poiu* ce qu'il sembloit aux parties que jamais n'en auroient que faire, et qu'il ne seroit besoing de la montrer, à cause de leur grandeur.
Après la retraite du duc de Gnise, le cardinal Trivulce vient en France comme légat de la cour de Rome ^. — Le pape lui donne pour missioA de travailler à rétablir la paix entre le roi de France et Tempereur. — Un autre légat est chaîné d*une mission semblable auprès de Charles-Quint.
Le cardinal Trivulce fut tenu et réputé homme de bien en France; toutesfois à sa suitte se trouvèrent d'assez meschans gens et trompeurs, comme copistes, dataires, protonotaires, notaires apostolicques et aultres o£Giciers de sa légation , la fautte desquelz luy fut imputée et en receut reproche du roy et de la court de parlement de Paris, où il fut
* Antoine Trivulce, successivement i55g. — On a publié les facultés données
évéque de Toulon, vice-légat de Pérouse, au cardinal Trivulce par le pape Paul IV.
puis d* Avignon, nonce à Venise, fut fait Paris, Rosset, i558, in-ia. cardinal en iSBy, et motmit le a6 juin
interpellé poiir en respondre. Mais du tout se purgea et justifia à son 1557. honneiu* et au dommage de ceux qui avoient commis les faultes. Il fut quelquement envyé par aulcuns cardinaux de France et archevesques; mais toutesfois demeura en honneur jusques à sa mort, qui fut environ Tan 1 56o ou 1 56 1 , et mourut dedans la ville ou bourg de S^-Mathurin de TArchant, au pays de Gastinois, au diocèse de Sens, estant en délibération de se retirer à Rome. Il est enterré audit lieu, en Téglise de S^-Mathurin. Dieu luy face mercy et à tous les fîdelles trespassez.