D'ASSASSINAT SUR LA PERSONNE DE HENRI II
Non-seulement Thérésie calvinienne estoit en vigueur au royaulme d'Angleterre, mais aussi par toute la chrestienté, mais non publicquement, comme elle estoit en Allemagne et comme elle a depuis esté audit lieu d'Angleterre. La France n en estoit exempte, non plus que les aultres royaumes, et si ce n'eust esté la prudence du roy, qui, par édictz rigoureux et peines de tourmens faisoit chastier les hérétiques par la justice, dès lors se fussent descouvers et déclarez en public, et en
' Elisabeth , fille de Henri VIII et d*Anne de Boleyn , née le 8 septembre 1 533 , succéda à sa sœur Marie le 19 novembre i558.
estoit jà le nombre si grand que, sHlz eussent esté séparez des aultres 1558. catholicques, eussent bien monté au nombre de la quatriesme partie du royaume et plus.
Nonobstant que le roy et la justice les chastiassènt en France rigoureusement et par la mort du feu, si est-ce qu ilz estoient en telle délibération de vouloir prendre les armes contre Sa Majesté et les catholicques, pour demander liberté et pour faire librement l'exercice de laditte hérésie et faulce religion qu*on appelloit luthérienne. Mais ilz ne pouvoient parvenir à ce but, faulte d'ung prince ou grand seigneur qui fust de laditte faulse religion, pour les deffendre et pourter le nom de leur cause. Car nul, si grand seigneur qu'il feust en France, pour ' lors n'eust encores osé entreprendre d'espouser ceste cause , ni tel se déclarer contre Dieu, la vraye religion ny le roy; ilz sçavoient bien que mal leur en eust prins, et poiu* ce, n'y avoit encores que les folz de petite condition qui se hazardassent de dire, faire et parler en public de laditte hérésie et religion prétendue, comme savetiers, cordonniers, menuisiers, cardeiœs et drappiers et aultres gens mécanicques qui se faisoient brusler, et bien peu d'aultres de plus grande condition. Ce néantmoins, quand quelqu'un d'entre eux tomboit entre les mains de justice, il ne demouroit, estant sollicité et secoiuii par les frères de laditte religion prétendue, et en eschappoit plus des mains de justice qu'on n'en pugnissoit, parce que les gens de la justice, et principallement de la court de parlement de Paris, pour la pluspart se sentoient de laditte hérésie; et quant à ceux qui ne s'en sentoient, combien qu'ilz aborrassent laditte hérésie et ceux qui la suivoient, n'en pouvoient faire justice rigoureuse, suyvant les édictz du roy, à cause des requestes que aulcuns princes, princesses, grands seigneurs et dames de France leur faisoient pour les pauvres abusez. Et pour ce que lesdits de justice ne les pouvoient absouldre à pur et plain, de peur d'encourir l'indignation de Dieu et du roy, en condempnoient aulcuns à estre fustigez, les aultres à faire amende honorable, les aultres au bannissement du royaume de France.
Les princes qui phis souslenoient lesdits héréticques et luthériens
1558. rigoureui contre iceux héréticques\ faisant recercher les présideos et conseillers de la court de parlement de Paris et aultres, qui suyvoient et tenoient laditte luthérerie ^.
Anne du Boai^;, -conseiller au pariement de Paris, est emprisonné comme hérétique. — Le président Fumée, pour éviter ua sort semblable, s^enfuit à Genève. — Jacques Spifame, évéque de Nevers, prend également la fuite'.
Spifame partit clandestinement de Paris, ayant enlevé une damoiselle, femme mariée, et s'en alla avec elle à Gencive; sa fuitte donna ung grand trouble à Téglise de Dieu, à la religion catholicque romaine , au roy, aux Parisiens et au royaume de France. Cest homme avoit si bien sceu couvrir et dissimuler son ypocrisie, qu il estoit tenu et réputé pour ung des meilleurs et sages prélatz de la France , qui faisoit le plus grand debvoir de prescher, et preschoit si profundément et proprement, que oncques ne fut reprins en ses sermons ni en sa doctrine , et que le peuple de Paris se feust faict crucifier pour la deffendre, tant elle estoit profundément jettée de la bouche; et pour lors n'y avoit prédicateur dedans Paris qui eust plus grand bruict à prescher que luy. Et mesmement , le dimanche dont il partit le lendemain, il feit ung sermon qui fut le mieux dict du monde, auquel, comme il avoit faict en plusieurs aultres, avoit confiité et confundu rhérésie de Luther et de Calvin, touchant les poinctz de la religion catholicque qui estoient en controverse. Ce néantmoings, ne laissa de prendre la fuitte. Quant le roy en fut adverty, il feit courir après luy par les chemins pour le prendre et ramener prisonnier, mais ne fut
* Lettre écrite au roi Henri II , au sujet conseillers et les ordres du roy, voy. Théod. de la persécution exercée contre les pro- de Bèze, Hist, ecclés. liv. II; de Thou, testants. On y rappelle le sort malheureux liv. XXII; de la Place, etc. advenu de tout temps aux persécuteurs. ^ Spifame (Jacques -Paul), qui s'était (Commentaire de Testât de la religion et repu- marié secrètement et s*était retiré k Geblicque soahz les roys Henry II, Françoys II nève, fut décrété de prise de corps par le et Charles IX, par le s' de la Place; i565, pariement le letidemain de la séance à lafol. 5 v" et suiv.) quelle le roi assista. On trouve plusieurs
' Sur la séance de mercuriale tenue par lettres et discours de Spifame dans la colle parlement de Paris, le là juin iBSg, lection Béthune à la Bibliothèque impéen présence de Henri II, les discours des riale, voC 8645 et vol. 87Â9.
trouvé. Sa fuitte desbaucha de la religion catholicque mille personnes 1558. de Paris. Avant que de partir, il avoit résigné à son nepveu Tévesché de Nevers et Tabbaïe de Sainct-Paul de Sens, et les avoit faict admettre par le pape aii dessus du roy. De quoy S. M. ne fut contente, et en voulut priver ledit nepveu, disant qu'ilzavoient une promesse ensemble de luy donner et envoyer à Genefve Targent desditz bénéfices; ce que nia ledit nepveu, auquel sa majesté laissa l'évesché de Nevers, pour le bon rapport qu*il eut de sa prudomie , mais luy osta Tabbaîe dudit S*-Paul de Sens I qu'il bailla à ung autre. Le nepveu susdit s'est tousjours bien porté en sa charge et a esté catholicque. S'il a aydé d'argent à son onde estant à Genelve, cela est demeuré secret entre eux. Lequel oncle , n'ayant à Genefve aultre moyen de s'occuper, print à ferme les molins de la ville , et d'évesque et abbé devint larron et musnier.
Mort de M* Picard, docteur de Paris, prédicateur célèbre ^.
Le roy, au temps de ceste présente année, eut plaintes de la ville de Meaux en Brié, et qu'en icelle y avoit ung grand nombre de luthériens^, si grand que quasi toute la ville en estoit infectée et remplie. Pour laquelle piu*ger, se délibéra d'en faire raser entièrement les murailles et maisons, rez pied rez terre et mettre le feu dedans, excepté les églises, affin de brusler les habitans dedans lesdittes maisons et de nétoyer la terre ; et bailla charge à ung certain seigneur de sa court de ce faire, tant il estoit comroucé contre lesdis luthériens. Son commandement eust sorty effect, sans la royne sa femme, qui pria pom* les habitans de laditte ville, et qui, avec toute difficulté.
^ Il s'agit probablement ici de François Lepîcart, doyen de Saint-Germain- TÂuxerrois, qui naquit i Paris le 16 avril 1 5o4 1 se signala par sa violence contre les protestants et mourut le 17 septembre 1 556. Sa vie , par le P. Hilarion de Coste , a paru en i685 sous le titre de : Le Parfait ecclésiastique. Th. de Bèze Ta vivement attaqué dans son Passavant, Lepicart, en
1 55 A> disait en chaire : « Le roy devroit pour un temps contrefaire le luthérien parmi eux (les protestants), afin que, prenant de là occasion de s'assembler hautement partout, on pût faire main basse sur eux tous et en purger une bonne fois le royaume. » Ses sermons ont été publiés. 1 b'jà « in- 16. ' Voy. Hist. de l'église de Meaux, par Toussaint-Duplessis, t. I, p. 35o et suiv.
1558. obtint pardon pour eux, à la charge qu'ik se retireraient de laditte hérésie et luthérerie; ce que plusieurs feirent et principallemcnt ceux de la ville, lesquelz côntreignirent mesmement ceux du marché d^icelie de vivre catholicquement; car audit marché on avoit jà intermis ou bien négligé le service de Dieu es églises qui y sont.
Tous les héréticques et luthériens du royaume, tant les grans que les petits, nobles et roturiers, poursuivirent leur conspiration contre le roy, et persuadèrent à ceux à qui ilz avoient marchandé de le tuer de faire leur debvoir d'exécuter ce bon œuvre, qui estoit de oster de la terre ce tiran qui persécutoit Téglise de Jésus-Christ, faisant meurtrir et martiriser les pauvres fidelles de toutes pars. Et en ceste sorte parloient-ils d'eux et du roy : le roy estoit le tiran qui commandoit la persécution, et eux, les pauvres fidelles de Christ qu'on persécutoit en tous lieux par son commandement. Et à ceste persuasion , se meirent en debvoir les marchans, et entre les aultres se bazarda ung quiden pauvre gentilhomme nommé Caboche, pour se penser enrichir et avoir l'aident qu'on avoit promis à celuy qui pourroit faire le faict. Lequel, après avoir longtemps espié le moyen de ce faire, ne trouvant l'opportunité à sa commodité, et ne pouvant plus dissimuler ni cacher sa trahison, ung jour de l'esté de ceste présente année, espia le roy aller à la messe dedans la saincte Chapelle de Paris; et n'ayant pu faire son coup en allant à ladite messe, attendit pour veoir s'il le sçauroit mietix faire au retour, ce qu'il eust faict, si Dieu et les gardes de sa majesté ne l'eussent empesché. Car le roy estant dévallé de la saincte Chapelle dedans la court du Palais, après que la messe fut ditte, estant bien accompagné de ses gardes et aultres princes, le marchant, qui estoit serré avec le commung peuple qui estoit d'ung costé et d'aultre pour regarder passer laditte majesté royalle, forcené et désespéré qu'il estoit, tira l'espée en sa main, et sortant hors du rang où il estoit, se présenta devant la face du roy et lui dittelz motz : Ha, ha, poUetion, il fault que je te tue! Et en disant ce, il dirigea son espée vers l'estomac du roy, qui n'eut loysir que de se reculer ung pas pour fuir le coup, joinct aussi que les ar-
chers de la garde , qui estoient derrière le roy ^ de leur halebarde destournèrent le coup, et ne fut le roy blessé* Les archers de la garde qui cheminoient devant le roy nen veirent rien, car il attendit quilz fussent tous passez pour se présenter devant S. M. et faire son coup, et n'en apperceurent rien, jusques à ce qu^ilz ouyrent le cry du peuple, qui crioit après le marault, qui se pensoit saulver en la fouUe des gens. Mais fut bien repoulsé. Les gardes le pensèrent tuer en la place; mais le roy les empescha et commanda qu]il feust mené prisonnier, pour luy faire son procès et Tintéroger de son audace» 11 fut mis en prison en la Conciergerie, et le roy s'en alla au Louvre bien espoventé^ Monsieur ladmiral de France, frère du cardinal de Chastillon et
^ Cette tentative d'assassinat sur la personne de Henri ÏI a été omise par la plupart des historiens contemporains. Jean de Serres, dans son Recueil des choses mimùrâbles advenues en France (a* édik. i5g8, in-8', p. 53), s'exprime ainsi : «Le. roy estant à Paris durant ces tempestes (le siège et la prise de Saint-Quentin) , comme il alloit à la messe, un jeune homme surnommé Caboche, natif de Meaux, lequel suivoit d'ordinaire et dès longtemps la court, servant à cause de sa belle escripture aux secrétaires d'estat, soit qu'il fust hors du sens ou poussé d'autre cause, se vint mettre au devant avec une espée nue en la main, et cria tout haut : « Arreste, « roy I Dieu m'a commandé que je te tue. • Tout soudain les Suisses de la garde se ruèrent sur ce personnage, lequel le roy fit livrer à justice pour y aviser. La court de pariement fit pendre Caboche pour tel attentat. » — On lit dans le Journal de Jean Glaumeau : « Vers le moia d'aust ou 7^, le roy Henry, ung matin, sortant du Louvre pour aller ouyr la messe, se présenta devant luy un jeune homme, lequel avoit servy de derc à la chancellerie aultrefoys ,
l'espée en la main toute nue , et luy dist : « Roy, je suis envoyé de Dieu pour te tuer I ■ et en ce démarchant luy porte un coup d'estoc, tdlement ^e, sans ung gentilhomme qui luy empare son coup, il eust percé le roy d'oultre en oultre. Souldain, le monde se gîetta sur luy et fut mené prisonnier, puis, quelque temps après, dans la prison mesme, fut faict morîr, parcequ'il disoit des propos grans et merveilleux, et, pour ceste cause ne fut exécuté publiquement. ■ ( Voy. ma Notice sur le Journal de J. Glaumeau, Mém. de la société des antiq. de France, t. XXII.)-— Enfin , l'Histoire de la mort de Henri IV, par P. Mathieu (Arch, carieuses de Vhist. de France, i" série, t. XV, p. 61 ) , porte : « Je.luy dis (à Henri IV) que la folie nexcusoit poinct les attentats de cette qualité ; que Caboche , pour avoir tiré l'espée contre le roy Henri II , comme furieux et sans effort, avoit esté condamné à mort; que par la mesme peine avoit passé un autre fol qui attaqua Ferdinand, roy d'Aragon, l'an lAga* > — Je n'ai trouvé, dans les registres du parlement, aucune trace de procès fait à Caboche.
1558. du seigneur d'Andelot, sollicita de faire exécuter le puvre diable et ne voulut permettre que les présidens et conseillers de la court se ineslassent de faire son procès, sinon ceux desquels il se tenoit fort et assuré qu*ilz estoient de son party; et fut le procès si diligemment faict que le jour mesme, à une heure après midi, il fut desgradé de noblesse et pendu en la place des hasles de Paris, où ne luy fut baillé grand loysir de parler et dire ce qu'il eust bien voulu, parce que ledit admirai en personne Texortoit à prendre la mort en patience, et en pariant à luy, feit signe que le bourreau le jettast hors de dessus Teschelle, et ne hasta--on jamais homme de mourir si légèrement qu'on feit cestuy-là.
Le roy, en disnant, ne se pouvoit tenir de penser et de prier de ceste adventure; mais ceux qui estoient présens à son disner, qui sçavoient possible bien Tentreprinse , exortoient le roy de n y penser, et luy disoient 'que celuy qui avoit entreprins ce mesfaict n'estoit pas sage, et qu^il estoit troublé de son entendement, mais qu'il falloitle faire mourir, de peur que luy ou ung aultre de mesme foUie n'entreprint plus chose semblable; et par telles ou aultres raisons taschoient à faire oublier le faict au roy , lequel commanda que sur le vespre, au sortir du conseil, il fiist amené devant luy pour Tinterroger et pour le considérer. Mais nul n'y voulut entendre , et quand ce vint au sortir du conseil, sur les quatre heures après midi, que le roy demanda de le veoir, on luy feit responce qu'il estoit jâ mort et exécuté par justice ; de laquelle responce et exécution si soudaine fut moût courroucée sa majesté, mais n'en fut aultre chose, et se tenoient les conspirateurs bien assurez après sa mort. Monsieur le prince de Condé et les enfans de la maison de Chastillon furent par les sages taxez en secret de ce faict, mais nul n'en osoit publicquement parler, de peur de s'en repentir, car dès lors ilz praticquoient avec ceux de Genefve et les protestans d'Allemagne, pour trouver le moyen, par force ou aultrement, de mettre sus en France publicquement l'hérésie et luthérerie, qu'ilz tenoient secrettement. A veoir tout ce discours estoit présent l'autheur de ces Mémoires qui a escript ce livre, lequel
pour lors estoit à la court du roy et estoit naguères de retour des 1558. AUemagnes, où il avoit entendu de grandes choses tendantes à rébetlion contre le roy, le royaume et la vraye religion.
Messieurs les cardinaux de Lorraine, de Guise et de Sens estoient à la court du roy et auprès de luy quant Caboche feit peur à S. M. Hz ne pensoient pas ce qui en estoit et ne se doubtoient pas qu'on en vouloit à eux comme au roy, et que, si le roy eust peu estre accom* mode, on les eust accommodé par après, et principallement celuy de Lorraine, qui avoit la renommée d'estre du party des héréticques, et eux-mesmes le pensoient et s'en vantoient, comme ilz faisoient de monsieur le daulphin , et parce qu'il ne voulut passer oultre et tel se déclarer, luy vouloient aultant de mal qu'au roy.