‹ Memoires de Claude Haton (volume 3)Chapitre 4 sur 44 · XXVIII .INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXVIII .INTRODUCTION

qu'il faisoit que aultrement. Mais ceux qu'il mettoit en besongne à acquérir la faveur des dames prenoient l'amour d'icelles et elles d'eux en nom cîe luy, de manière que les compaignons trouvèrent des femmes à ses despens. Le pauvre amoureux des unze mille vierges, se voyant trompé de toutes parlz, par ceux niesmes qu'il employoit, et qui espousoient les femmes qu'il poursuivoit (j'entens ceux qui estoient à marier, car il en employoit plusieurs qui n'eussent sceu l'eslrc, comme l'auteur de ce livre), se desbaucha et advisa de prendre ung aultre estât, qui fut l'ordre de prestrise^ »

Claude Haton a-t-il tout dit, a-t-il fait sa confession tout entière, quand il a signalé ces peccadilles, ces habitudes quelque peu mondaines, dont on retrouve la trace dans la complaisance avec laquelle il a raconté dans ses mémoires certaines anecdotes grivoises? Je ne saurais l'affirmer. D'ailleurs, il paraît être demeuré ce qu'on appelait de son temps un bon catholique, et les traits qui semblent l'accuser devant notre sévérité ombrageuse ne prouvent que la facilité des mœurs au milieu desquelles il vivait. On devine qu'il partageait envers les protestants, luthériens ou calvinistes, l'aversion des catholiques ses contemporains. Je donnerai des détails sur* ses sentiments à cet égard, en faisant l'analyse des Mémoires où il en a consigné l'expression; je dois dire seulement ici qu'en dépit de ses préventions et de ses haines, il a montré envers certains personnages du parti religieux contraire au sien, un esprit de modération et presque une bienveillance dont on ne saurait lui faire trop d'honneur''^.

Rentrons dans l'ordre chronologique des faits. En i562, comme en i56i, sauf quelques voyages à Paris et quelques

' Mémoires, fol. 199 r'. - Ihid, fol. 5o8 et 609.

INTRODUCTIOPi-

séjours à la cour\ Claude Haton resta, à ce qu'il semble, habituellement à Provins^. Il était alors incorporé dans la milice bourgeoise, où il occupait le grade de capitaine d'une compagnie de cinquante hommes d'armes. On sait qu'au moyen âge les municipalités de certaines villes astreignaient les ecclésiastiques à contribuer au guet et à la garde; mais cette contribution se résolvait d'ordinaire en une somme d'argent, qui servait à payer des soldats ou à réparer les fortifications. Au xvi* siècle, les passions religieuses et politiques, les besoins de la défense personnelle et commune mirent dans les mains du prêtre la dague et l'arquebuse^. En 1667, un mandement du roi et un bref du pape autorisèrent les ecclésiastiques à porter les armes contre les protestants. Claude Haton, en citant ce fait, dit que plusieurs moines quittèrent alors leur bréviaire pour aller à la guerre : « Il n'y alla, ajoute-t-il, que les plus jeunes et les plus éventez, moins dévostz et aymans leur religion, comme aussi des prebstres séculiers^. » Ailleurs il dépeint les

* V'oyez un passage relatif aux efforts faiU par un chanoine de Provins, M* Nicolas Roussel, pour échapper aux poursuites qu'il s'était attirées en tenant des propos violents contre la reine mère et le jeune Charles IX, en i56a. «Et sçai, dit le chroniqueur, qu*en ma présence il donna à ung personnage courtisan la somme de 80 angelotz d*or pour luy faire plaisir, en la maison de la royne et du roy, es mains desquel^estoient les informations. » (Mém, fol. 195 v".)

* Les Mémoires offrent plusieurs témoignages de la présence de Claude Haton à Provins en 1 56a. Un soldat protestant, converti par la vue des restes inlacts d*une comtesse dont les réformés de «Bourges avaient violé le tombeau , se retire dans

sa maison ef montre une poignée de cheveux de cette dame à Cl. Haton a qui les mania et visita.* (Mém. fol. i63 v*.) — Voyez aussi , fol. 1 76 r", les détails donnés par le chroniqueur sur une troupe de soldats, forcée par le prince de Condé de sortir de Louviers, et qui passa à Provins.

' L'abbé Lebeuf , dans son Histoire de la prise d'Auxerre par les huguenots (1733, in-8*, p. 168)*, raconte qu'un jeune chanoine , qui avait concouru à la reprise d'Aoxerre par les catholiques, le a 5 avril 1667, allait encore par les rues pendant le mois de mai muni d'une arquebuse. — « Les chanoines , dit Brantôme ( Vie de François /""), s*aydoient aussy bien de l'espée que du bréviere. »

* Mémoires, fol. 3i i v*.

XXX INTRODUCÏIOU

chanoines de Notre-Dame du Val de Provins montant la garde à la porte de la ville, et arrêtant un protestant qui passait ^; un prêtre plus habile à manier pistolets et harquebuses qu à remplir ses fonctions cléricales^; un cordelier de Provins faisant, pour défendre la ville de Bray assiégée, des prodiges de valeur^; un doyen rural de Trainel s'enrôlant, après le .même siège, dans une compagnie d'hommes d*armes^; un chapelain de Notre-Dame-du-Val , soldat dans la compagnie du sieur de Lourps, attachant comme trophée à son chapeau Toreiile d'un huguenot qu'il se vantail d'avoir tué^, etc.

C'est en qualité de cinquantenier que Cl. Haton eut l'occasion d'observer tout à son aise un ambassadeur turc, qui, durant l'année i562, passa par Provins avec sa suite, en allant à la cour du roi Charles IX : « Hz furent, dit-il, arrestez à la porte de Changy bien ung quart d'heure par l'auteur de ce présent livre, qui estoit lors de la garde de la ville, avec sa dizaine, de laquelle il avoit charge, comme aussi de quatre aultres, car il estoit cinquantenier, soubz le capitaine Jehan Leroy, capitaine de laditte porte et quartier de Changy, pour les mieux contempler en leui* parler, habitz, gestes et manières de faire. » Le prêtre-soldat a donné de minutieux détails sur les circonstances de l'arrivée de ces étrangers, sur leurs allures et leur costume, sur les ruses que sa curiosité lui suggéra pour acquérir à leur égard le plus de renseignements possible. On le voit interroger leur truchement, s'informer du lieu de leur départ et de la route qu'ils avaient suivie; il se lit montrer le sauf-conduit* qu'ils tenaient du Grand Seigneur et que personne ne sut lire ni entendre; il demanda aussi le

' Mémoires, fol. /io3 v°. * Mémoires » fol. Sai v'.

' Ibid. fol. 3o5 r' et y" ' Ibid, fol. 333 V.

' Ibid. fol. 320 y\

INTRODUCTION

passe-port et la permission de traverser la France qu'ils avaient du roi ou des gouverneurs de provinces. Le truchement répondit que jusqu'alors celle pièce ne leur avait pas été demandée; qu elle était dans un de leurs coflFres, mais qu'il leur serait très-difficile de l'en tirer et de la produire. « Quoy ouy par ledit cinquantenier, ajoute Haton, leur ouvrit la barrière de la porte, et les fit entrer en la ville, et conduire en l'hostellerie de ÏEscu de France, où ilz arrestèrent pour disner, les ayant bien veu , ouy et contemplé à son ayse et contentement ^ » Pendant l'espace de plusieurs années, on ne sait rien de Claude Haton, si ce n'est qu'il faisait à Provins sa résidence ordinaire^; on ignore quel emploi ecclésiastique il remplissait. Le passage suivant, relatif à certaines idées et pratiques superstitieuses qui se répandirent dans les campagnes, au sujet de la cessation du travail le samedi à midi, recommandée par plusieurs prêtres, prouve qu'en 1 566 il était vicaire de la paroisse des Ormes, à 1 2 kilomètres de Provins : « Et depuis Pont-sur-Seine jusques à Montereau Fault-Yonne, en ceste vallée . et dans les pays de Seine du coslé de la Brie , ne se trouva curez ni vicaires que deux qui preschassent à leurs paroissiens contre ceste impiété et erreur en la religion et qui les destournassent d'y croire ne de y obéir, qui furent maistre Claude Haton, prebstre, vicaire en ce temps-là en la paroisse des Ormes ^ natif de Meel-sur-Seine, et M , vicaire de Don-

* Mémùires, foL ao8 et aog. — Il est encore question , au fol. aSo r**, des ambassadeurs turcs et d*un projet de mariage entre Charles IX et la fille du sultan.

' En parlant des -meubles et ustensiles enlevés par le capitaine La Grue de Villenaoze d*un ehâteau situé entre Corbeil et Melun, Q. Haton dit : tll [les] envoya à

cheriée et à charetée en sa maison à Viilenauze , et en vis la meilleure partie passer en plusieurs charettes par la ville de Provins, que faisoit conduire ung sien filz non marié, aagé de vingt ans. ■ [Mém. fol. a3o V*.)

^ On trouve dans les Mémoires deux autres mentions de Claude Haton à la date

xxxir INTRODUCTION.

nemarie en Montois, natif de Grand-Puys, auprès de Nangis. Lesquelz, saclians par le commun bruict qui couroit leurs paroissiens garder ceste superstition, et les voyans assister au vespres du samedy en plus grand nombre que le dimanche à la grande messe, ce qu'ilz navoient coustume défaire, prejchèrenl si diligemment contre ceste erreur (sans qu ilz eussent cognoissance Tung de Taultre), que leurs paroissiens, dès le samedy d'après, ne furent si eschauffez de retourner à vespre et laisser là leurs gerbes aux champs. Lesditz vicaires furent blasmez par les simples prebstres et gens des aullres paroisses voisines qui gardoient ceste erreur, et furent appelez huguenolz et de eulx tenuz pour telz pour ung temps, jusques ad ce que les prédicateurs cordeliers et jacobins se respandissent par les villages pour prescher contre ceste superstitieuse follie, et lôrs furent honorez lesditz vicaires des Ormes et de Donnemarie, lesquelz, par leurs sermons à leurs prosnes, avoient monstre à leurs paroissiens que garder Toysiveté du samedy depuis midy, en signe de faire service, honneur ou hommage à Dieu et à la Vierge Marie, c estoit judaïsme à moitié ^ »

Voilà certes une bonne guerre faite à la superstition. Par une contradiction, malheureusement bien fréquente, celui qui s y engageait avec tant d'énergie n'en croyait pa^' moins aux sorciers^, aux revenants, aux loups-garous, aux bêtes parlantes et à tous les êtres enfantés par lés imaginations pende 1 566. Au fol. a 66 r\ l*^utcur dit qu'il sonné. • Et luy ai ouy dire, ajoute-t-il, que a vu les distributions de blé faites aux si la royne mère iuy eust volu donner pauvres pendant la disette par Jacques de acquit des denrées qu'elle avoit levé et

la Voue . prieur de Saint-Sauveur-lez-Bray. faict lever en sa recepte ■

— Au fol. 268 v', il se pose comme ayant * Mémoires, fol. agS r*.

conversé avec un trésorier des finances, * Voyez , entre autres , Af^m. fol. 864 r\

qui fut accusé de malversations et empri-

INTRODUCTION

XXXIH

reuses des gens du moyen âge. Quand le. souffle de la Réforme, quand l'étude de l'antiquité, quand la philosophie et les révolutions ont détruit tant de préjugés, ces croyances, un des derniers restes de ia barbarie, n'ont-elles pas encore une place dans les esprits sceptiques de notre époque?

Cl. Haton était aux Ormes, en lôôy, au moment où d'Andelot arriva dans ce village avec trente cavaliers. La ville de Montereau venait d'être prise par les protestants. D'Andelot et sa troupe se firent donner du vin par un tavernier, et partirent sans avoir payé : o L'auteur de ce livre, dit notre chroniqueur, passa assez prez d'eux avec sa longue robbe, auquel toutesfois ne firent aucun excès, en parolles ni aultrement*. » • 4II cessa probablement vers cette époque d'être vicaire de la paroisse des Ormes. En 1 667, on le retrouve à Provins, bien connu et familier serviteur de M. de Lourps, capitaine de cette ville, et de M. delà Barge, son lieutenant^. 'La même année, il était chapelain de Notre-Dame-du-Val de Provins^, et il semble avoir occupé pendantplusieurs années cettefonclion*, en même temps qu'il remplissait celle de clerc de Saint- Ayoul, titre sous lequel il est le plus souvent désigné^. Je doute que ce soit lui qui figure, en iSôg, comme vicaire de Melz-sur- Seine ^. En tous cas, il conservait quelques relations avec la cour, et il visitait

' Mémoires, fol. 3o3 r*.

* Ibid, fol. 3 1 2 V*. — Il est question en cet endroit de trois jeunes gens de la Motte -Tilly qui, revenant, en 1567, de Tarmée protestante , furent arrêtés comme espions par les gardes de la porte Saint- Jean de Provins , et ne durent leur liberté qa*à la recommandation de Cl. Haton. ^>- Ce prêtre fut témoin, en 1 568, du passage de la Seine à gué , à la Saussotte , par le prince de Condé (fol. 369 r°).

^ • ' Mém, foi. 3a 5 v^

^ tt Après avoir vendu sa maison

claustrale à M* Claude Haton, prebstre, chappelain et vicaire de N.-du-Val « (1578; fol. 83o V*).

^ L*identilé du cliapelain de N.-D.-du-

Val et du clerc de Saint -Ayoul me parait

... évidente , quoique Cl. Haton ne se désigne

jamais sous ces deux qualités en même

temps.

* Mémoires, fol. 4o2 v".

\xxiv INTRODUCTION.

Paris de temps à autre. Sous Tannée 1669, il décrit avec détails TefFigie de Tamiral Coligny, qui, en vertu d'un arrêt du parlement, fut attachée par le bourreau au gibet de la place de Grève, et qui resta jusqu'à la conclusion de la paix en cet endroit, « où je la vis plusieurs fois, dit le chroniqueur, estant alors audit Paris ^ » Il se vante aussi d'avoir assisté, en juillet j 569, à l'exécution de l'archer écossais Stuart, qui fut pendu en place de Grève ^. Enfin, en parlant des personnes qui travaillèrent à l'institution du collège de Provins, il affirme qu il les vit (en lôyo) «fort empeschez à ceste affaire, estant pour lors à la court du roy, qui estoit à Paris ^. »

Revenons à l'an 1667. L'armée protestante, vaincue à Saint- Denis (10 novembre), s'est jetée sur la Brie et sur la Cham-» pagne; elle a occupé le bourg de Courions, pris et pillé la ville de Bray-sur-Seine, et elle menace celle de Provins. Les Provinois, informés des mauvais traitements que les protestants ont fait subir aux habitants de Pont et de plusieurs autres lieux, sont en proie à la terreur; ils songent, s'il faut en croire les assertions peut-être un peu malveillantes du chroniqueur, à livrer, comme rançon, au prince de Condé, chef de l'armée protestante, leurs prêtres, dont le nombre s'élève à plus de deux cents. Les ecclésiastiques, dans ce péril, veulent quitter la ville; on les en empêche. Cependant quelques-uns s'évadent clandestinement, et, entre autpes, Claude Haton*. Par diverses circonstances, le siège ne fut point mis devant Provins, et les protestants abandonnèrent bientôt le pays pour se porter audevant des reîtres qui devaient les joindre.

Claude Haton n'eut pas à se louer d'avoir écouté les conseils • de la peur. Les protestants le surprirent dans la forêt de Sour-

' Mémoires, fol. 388 v*. Ibid. fol. 43 1 v^

' Ihid. fol. 389 V-. ' Ibid, fol. 32 5 v^

INTRODUCTION. xxxv

dun, où sans doute il s'était caché, et remmenèrent avec eux. Voici comment ii raconte celte fâcheuse aventure : « Entre les prebslres qui furent prins prisonniers par lesditz huguenots, fut l'auteur de ce livre, qui fut prins dans la forest de Sordun et mené prisonnier à la Fpntaine-au-Bois par le capitaine Fleury, chargé de la garde dudit prieuré^ ; des mains duquel fut délivré sain et saulve, sans payer rançon, à la faveur du prieur dudit prieuré et de se« frères, le bally de la Fertésoubz-Jouarre, et Nicolas Pisseret, gendre du feu conseiller Trufie, présidial de Provins, à telle condition que ledit auteur leur prisonnier ne rentreroit audit Provins ni ne donneroit advertissement à aucun catholicque par parolle ni escnp^de Testât desditz huguënolz qui esloient audit lieu de la Fontaine, mais que, estant tousjours leur prisonnier, seroit délivré sur sa foy, pour se rendre à Nesle lez Chasteau -Thierry, y porter nouvelles de eux et de leur camp , et y demeurer j usques après leur partement dudit Provins; duquel partement luy fut faict assavoir pour se retirer, en liberté et sans rien payer, la part que bon luy sembla^. »

Je laisse de côté quelques passages contenant des mentions de Claude Haton peu importantes ^, pour arriver de suite à Tannée 1676, où il apparaît de nouveau l'épée à la main et l'arquebuse sur l'épaule. Une troupe de reîtres, appelée au secoui|^de l'armée royale, s'avançait à travers la France, malgré la paix conclue et l'ordfe de rebrousser chemin; pour l'empêcher de traverser la oeine, un camp, composé d'une réunion de milices bourgeoises, fut établi à Noyen-sur-Seine. Le 1.1 mai,

Mémoires, fol. 3^9 v^ Tauteur et Jean Poitevin , avocat à Provins ,

Ibid. fol. 33 1 r'. aux héritiers d'un vieux prêtre, nommé

^ Voy. entre autres, ic fol. 399 v"", où il Jean Angenost, qui avait été condamné

est question de conseils utiles donnés par comme usurier ( 1 569].

XXXVI INTRODUCTION

deux cents arquebusiers de Provins, pris par égs^e part dans chacun des quatre quartiers de Provins, cent autres de bonne volonté et cinquante cavaliers, tambours en tête et enseigne déployée, arrivèrent à Noyen et furent chargés de garder les rives de la Seine. Le lendemain, cent nouveaux arquebusiers furent conduits à Noyen, «pour rafreschir ceux qui estoient lassez d'y estre dès le jour de devant; avec lesquelz cent harquebusiers (dont fauteur de»ces Mémoyres qui a faict cette histoire en estoit ung) furent menez douze harquebuses à crocq, et ung fauconneau pour enforcer le camp ^ » 11 n'y eut point de lutte; les reîtres se retirèrent au bout de quelques joufs.

C'est la dernière fois que les Mémoires présentent Cl. Hatou remplissant l'office de soldat. Après la campagne de Noyen, il n'est plus mentionné que comme clerc de Saint-Ayoul ou chapelain de Notre-Dame-du-Val et agissant en vertu de ses attributions ecclésiastiques. Le registre des naissances de la paroisse de Saint-Ayoul-de-Provins de 1 564 à 1 584» conservé à la mairie de cette ville, contient des signatures de lui, depuis 1 676 jusqu'à i58o. Lors du jubilé de 1676, le mandement d'exécution du vicaire général de Sens ayant imposé aux fidèles de Provins et des environs l'obligation de visiter quinze fois certaines paroisses de la ville, et cette prescription ayant paru inexécutable pour les pauvres, les malades et les prisonmers,

* Mém. fol. 656 v^ — A cette époque , que je le mm et parlai à luy entre ledit Fon-

Claude Haton se met plusieurs fois en laine-Riant et la porte de Provins, où il

scène, entre autres, à propos des villa- alloit pour se faire panser par le barbier,

geois retirés à Provins avec leurs bestiaux , — Enfin, fol. 676 r', il raconte laven-

par crainte des reilres (fol. 678 r*). — Un turê d*un nommé Lambert, de Melz-sur*

peu plus loin (fol. 676 v*), parlant d*un Seine, qui, parvenu à s*échapper des mains

homme de Noseaux auquel des gens de des soldats, • s*alla saulver dans le doistre

guerre avaient coupé les jarrels, il dit : de N.-D.-du-Val,enla maison de Tautheur

« Je n*ai retenu le nom d*iceluy, combien de ce livre , où il fut toute la journée. »

• INTRODUCTION. xxxvft

Haton travaille et parvient à obtenir en leur faveur une distribution de stations plus commode ou la commutation des stations en certaines œuvres pies : «J'ai bien volu, ajoutet-il, mettre ce discours par escript, comme chose digne de mémoire perpétuelle, affin que, si Dieu permect que le peuple d'après nous ayt des pasteurs et gouverneurs spirituelz qui leur procurent ung tel bien, quil sache comment nous en aurons usé en nostre temps ^ » — Il assiste le i" mars de Tan iSyy, dans une assemblée du clergé de Provins, à la discussion des articles de la Ligue présentés par M. de Rosne, chambellan du duc d'Alençon, et quand il s'agit d'avoir au sujet de ces articles^l'avis du chapitre de Sens, c'est lui qui en fait écrire la copie^. — On le voit, avec les marguilliers, quêter de maison en ^maison dans la paroisse de Saint-Ayoul, pour couvrir les dépenses que la réparation des orgues de cette église avait occasionnées ^. — 11 s'efforce de déterminer Févêque de Césarée, suffragant de Farchevêque de Sens, pendant un voyage à Provins, à faire la dédicace de Féglise de Saint-Ayoul*. — Il découvre la fausseté d'une bulle d'indulgence qu'un prêtre avait présentée aux curés de Provins comme émanée du pape Grégoire XIII, et au moyen de laquelle ce prêti^e extorquait Fargent des fidèles^. — Enfin, il

* Mémoires, fol. 706 r"". nécessaires pour dédier laditte église. >

* Ihid. fol. 707 r". (Mém. fol. 988 v^)

' Ihid, fol. 761 r*. ' Uid, fol. 749 r^ — Claude Haton,

^ •he curé et le clerc de Féglise prêtre, chapelain et vicaire de N.-D.-du- Val,

de M. S* Ayoul de Provins, qui estoient se met encore en scène à l'occasion d*un vol M** Jdian Leclerc , curé , et Claude Haton , commis par M* Augustin de Forest , archiderc , allèrent parler audit évesque le di- diacre de Provins , qui lui vendit sa maimanche après disner et conférer avec luy son claustrale à N.-du-Val (fol. 83o v^, pour faire la dédicace de leur église S^- 833 v*" et 834 r*)- — Il raconte , sous Tannée Ajoiil , qui n*estoit dédiée , et adviser avec 1 58 1 , qu*après la prise du Cateau-Cambréluy du temps et impenses convenables et sis et le ravitaillement de Cambrai , Tar-

Axviri

INTRODUCTION

prend une pari active à des processions faites d'une ville à une autre, et qui avaient pour objet de détourner la colère céleste et de sauver les fruits de la terre des rigueurs des saisons.

Ces processions étaient fort en vogue dans la seconde moitié du XVI® siècle ^ si en vogue, qu'au bourg de Courions, les paroissiens jetèrent dans l'Yonne leur curé, pour avoir refusé de les accompagner ou ils voulaient dans une cérémonie de ce genre ^. A Provins, en avril 1678, la sécheresse et la gelée persistaient d'une manière efiFrayante et menaçaient de détruire les semailles; pour obtenir de Dieu une pluie favorable, le clergé et le peuple partirent avec leurs reliques les plus précieuses, pour la ville de Nogent-sur-Seine, située à 18 kilomètres de distance, Claude Haton a raconté avec de grands détails les circonstances diverses de ce voyage religieux; c'est lui qui portait, avec l'organiste de Saint-Ayoul, le chef du patron; quatre marchands s'étaient engagés à faire restituer au trésorier cette relique vénérée dans tout le pays, et les marguilliers de Nogent demandèrent avec prières à la porter à travers leur ville ^. Les Nogentais vinrent, quelque temps après, en procession à Provins; ils furent reçus et harangués par M* Claude

mée française ayant été dissoute, et plusieurs compagnies ayant passé par les environs de Provins , les paysans furent saisis de frayeur, et qu*il vit lui-même ceux de Sourdun prendre la fuite à la vue des soldats, avec leurs chevaux et leur bétail (foL 978 v*"). — Cl. Haton étaità Provins en Tannée 1 682. Parlant d*un homme Meisé par un loup, qui vint se faire soigner à Provins, il dit qu'il • le veit habiller et mettre à poinct» (fol. 996 v*). — Consultez aussi les feuillets 996 et 997 v*.

' Cl. Haton, parlant d'une procession qui eut lieu de Provins à No^rent . alFirme

qu*au dire des anciens c*était la première fois qu'une pareille chose avait lieu (fol. 20 Y**). A cette date , les villages de sept à huit lieues de Paris , « pour obtenir de la pluye , allèrent en procession à S^*- Geneviève de Paris ; ceux de Melun allèrent à Corbeil ; ceux du Gastinois et de la Beauce, à Etampes, etc. » (fol. ao r'). — Voy. sur les processions de 1 682 et 1 583 le Journal de TEstoile , l'Histoire de l'église de Meaux, de Toussaint -Duplessis, le Mémorial manuscrit d'Eust. Piedmont, etc.

* Mémoires, fol. 85 1 r".

' Ihid. fol. 783 et suiv.

INTRODUCTION. xxxix

Moissant, doyen deT8 chrétienté, que le clerc Haton accompagnait ^ En 1 579, les gelées survenues au mois d'avril ayant fait craindre encore la perte des grains et des vignes, Haton présenta aux religieux de Saint-Ayoul les vœux exprimés par les gens du peuple, et les pria de faire une procession pour appeler sur le pays la miséricorde divine. Je n'ai pas besoin de dire qu'il prit part à cette procession , qui eut lieu dans la nuit du 22 au 2 3 avriP.

Le récit d'un événement qui date de la même année met en relief la raison, l'énergie et la modestie de Claude Haton. Il s'agit d'un officier de la maréchaussée, nommé Thibault- Trumeau, qui avait été Ifté à Arce-lez-Sens dans une expédition contre des voleurs qu'il avait poursuivis avec sa troupe. Trumeau, en mourant, avait demandé que le curé de la paroisse Saint -Ay oui, où il demeurait, et celui de la paroisse Saint-Pierre, où il voulait être enterré, vinssent le recevoir à Tune des portes de Provins, la porte Saint-Jean, en procession avec croix et bannière, et le conduisissent à sa maison. Les archers ramenèrent dans une charrette le cadavre de leur chef, et les gens d'église de Saint-Ayoul et de Saint-Pierre allèrent à sa rencontre hors de la porte Saint-Jean, située sur la paroisse Saint-Quiriace. Ce fut notre Claude Haton, qui, en l'absence du curé de Saint-Ayoul et comme clerc de cette église, reçut le corps et le cortège. La compagnie s'étant arrêtée près de la porte

' Mim, fol. 888 r*. mier, affin que on n^cstime pas que je fusst

* i6.fol.849r*eiv*. — L*au leur se plaint meilleur que les aullres» (ann, 1673). il

qudque pari) (fol. 5 1 9 et 5ao) de Tesprit fait à ce sujet des réflexions très-judicieuses

peu rdigieux que Ton apportait à ces sortes sur les cérémonies où les ecclésiastiques

de processions : • Auxdittes processions de doivent se couvrir de vêtements simples*,

Provins, dit>il, il ne 8*en trouva pas ung et sur celles où ils doivent les avoir bril-

des trois estatz qui entrast par humilité en lants et magnifiques. pénitence de ses péchez (ny moy le pro- ^

XL INTRODUCTION

Saint-Jean, Haton commença par inte]?R)ger les archers sur Vétat du défunt et sur la manière dont il avait clos son dernier jour. De plus, comme le corps, couché dans la charrette qui l'avait amené, était couvert de paille, il demanda que le défunt lui fût montré : « Messieurs, dit-il, je ne doubte poinct que ce que vous dittes et rapportez de la mort de M. le lieutenant Trumeau, vostre maistre, ne soit véritable, et qu'il ne soit présent en cette charrette, au grand regret de moy et de toute la ville de Provins. TouteflFois, à cette fin que nostrc ministère ne soit vilipendé, avant que de commencer à faire les prières et oraisons que l'église de J.-C. faict sur ses fidelles trespassez, faictes-moy veoir le corps dutfît deffunct. » « Lesquelles paroUes finies, ajoute le narrateur, ung d'entre eux monta en laditte charrette, qui descouvrit le corps et le monstra audit Haton et à toute la compagnie. Sur ce faict, arriva le curé bu vicaire de Saint -Quiriace avec la croix et l'eau béniste, accompagné de quelques gens d'église, qui prétendoit empescher ledit Haton de recepvoir ce corps mort; après avoir ouy ledit vicaire en sa harangue, ledit Haton luy fist response que le deffunct estoit paroissien de S*-Ayoul, et que, comme tel, il le recepvoit et s'en saisissoit, selon son droict, comme estant une brebis de son bercail, et qu'à nul curé n'appartenoit la cognoîssance des brebis qui n'estoient de son trouppeau, ainsi qu'il est amplement déclaré es saincts canons et constitutions ecclésiastiques. Toutesfois, il Haton déclara nempescher ledit curé ou vicaire de S*-Quiriace ni des aultres paroisses d'accompagner ledit corps et de présider sur leurs limites, si à ce faire estoient appelez par les parens dudit deffunct, et que, pour le regard des honneurs du monde, qui n'est que une follie envers Dieu, ne s'en vouloit empescher, j^ins les quittoit à tous qui les vouloient prendre, estant content

INTRODUCTION. xu

d'avoir recouvert une des brebis de son trouppeau et du curé de S-Ayoul, l'office duquel faisoit la fonction. Ce que ayant bien entendu , ledit vicaire de S*-Quiriace se déporta du droit prétendu, mais accompagna ledit corps jusques en son logis, comme aussi feit le curé et aydes de l'église de S'-Pierre dudit Provins, où il est enterré. Et fust le tout faict sans dispute ni controverse, ains paisiblement, chascun desditz gens d'église estant plus curieux de cheminer les premiers que les derniers, après avoir ouy ledit Haton, lequel, pour monstrer qu'il n'estoit curieux d'honneur mondain ni de présider, se meist au ran des aultres gens d'église selon son degré et anticquité, et par ce moyen ne peut-on juger qui présidoit en ceste compagnie de gens d'église ^ . »

Claude Haton a laissé dans son livre, ainsi qu'on le verra plus loin, des témoignages nombreux de sollicitude pour les intérêts des pauvres gens, et de compassion pour les souffrances populaires, si multipliées, si cuisantes à son époque. Ces sentiments expliquent le zèle qu'il déployait dans des cérémonies considérées par ses contemporains comme propres à prévenir les maux que ressentaient surtout les classes plébéiennes de la société. Il se peint lui-même de la façon la plus honorable, en racontant les ravages d'une de ces maladies épi- ^démiques ou contagieuses que l'on désignait indistinctement sous le nom de peste. Au mois de juillet i58o, la peste, qui régnait depuis quelque temps à Paris, ayant éclaté à Provins, les gouverneurs de la ville défendirent que les enfants d'un chapelier, morts les premiers de cette maladie, fussent enterrés pendant le jour. « Ce qui ne fut faict, dit le chroniqueur, car M* Claude Haton, prebstre et clerc de l'église monsieur S*-Ayoul, à la prière et pleurs de la pauvre femme si

^ Mémoires, M, 86à r* et suiv. ^

xui INTRODUCTION.

désolée, ks alla querre sur les six à sept bçures du soir, qui eatoit enoores plein jour^ le soleil non couché, et plus de trcHs cents personnes par les rues à \eoir que Ton en feroit, ks mena en terre an eyroetière dudit S^-Ayoul , cheminant non trop loin âesditz eufans mortz et de celoy qui les portoit, qui estoit ung jeune Glz^ aagé de vingt ans ou environ, serviteur

de la maison ^ »

Les extraits suivants compléteront le portrait de Claude Haton. En Vannée iSSi, un marchand de Provins^ nommé Gaspard Billot, tomba mortellement malade, et, songeant qu'il allait kisser une nombreuse famille chargée de dettes, « il cuyda entrer en désespoir de la miséricorde de Dieu, disant qu'il seroit dampué. » On appela pour rassurer sa conscience un cordelier du couvent de Provins, et M* Gaude Haton, «: lesquels, ensemblement et parfois séparément, le redressèrent, et signamment ledit Haton, encores qu'il ne fust si estimé en science que ledit cordelier, à l'espérance quung d3:ascun doibt avoir, de quelque péché qu'il soit attainct, en la miséricorde de Dieu, park mérite de Notre-Seigneur J.-C«, de la Vierge* Marie. Notre-Dame, des saincts et sainctes qui mski en paradis, et de k coogrégation des fidelles de ce monde pirésent. Le patient se trouvoit mieux satisfaict de l'eiortation dudit Haitoa que (k celks des antres, quelque sçavans qoi'iJa* fussent, qui fu)t cause que les assbtans, qui y estoîent en grand) nombre, estimèrent, comme aussi fit ledit cordelier,

Mjm. fol. 9181^. — Ci. HatOD signale Ayoul,. allèrenldans la maison du défunt encore HuYasion d'une pesle , en 1 58a , à ^ et y restèrent imprudemment à boire et

Fro¥in»; il raconte quun nommé Pierre à manger; maû que hii et un aide de Té-

Farouet étant mort sans qu on soupçonnât glise de SatntrAyoul remisèrent de dioer

qu*il était victime de la maladie régnante, dans la maison , pensant que Farouet avait

plusieurs personnes, et, entre autres, le succombé à la contagion (fol. 1003" v'). curé, le vicaire et les prêtres dç Saint-

INTRODUCTION. uah

ledit Haton, qui, ia larme à rœii, bailloit une graode espérance de la miséricorde de Dieu à tous pescheurs qui sont contrictz et repentans de leurs péchés, et au contraire décla* roit la rigueur de la justice de Dieu aux pesdheurs obstinez qui moroient en leurs péchez sans contrition, repen tance et pénitence d4ceux^. » — Voici enfin quelques réflexions prises au hasard dans les Mémoires. Un nommé Lecourt, qui passait pour lépreux, ayant fait un legs à Téglise Saint-Ayoul de Provins, à condition qu il serait enterré dans cette église, ou au moins dans le cimetière, les paroissiens refusèrent de Tad* mettre, «chose qui me sembla estre barbare, dit Cl. Haton; car, depuis que ung corps est mort attainct de telle maladie, il ne peult plus infecter On ne doibt jamais refuser

la sépulture à ung fidelle qui a catholiquement vescu et qui nest excommunié, de quelque maladie quil soit attainct, moyennant que son corps ne puisse infecter les personnes ^. » — Il dit ailleurs : « Il n'est homme plus cruel et moins piteux qu un gueux refait^. » Je ninsiste pas; je reviendrai plus loin sur ce point.

Une partie de la vie de Claude Haton a été occupée à la rédaction des mémoires où il a raconté l'histoire de son temps, et qui fournissent les éléments de sa biographie. Ces mémoires, dont je donnerai une notice spéciale, s'arrêtent à Tannée 1682, et depuis ce moment jusqu'à l'année i6o5, époque à laquelle Haton fit son testament, on ignore complé-

' Mémoires, (ol, gS6t ^S'j. — Le chro- son trespassement. £t ne Tabandonna

niqueur, parlant ensuite de la maladie ledit Haton qu*il ne fust mort. Il morut

d*an voisin de Billot, qui mourut six joyeusement, en pariant jusques au der-

jours après lui, s'exprime ainsi : «Ledit nier souspir de la mortt (fol. 988 r*). Haton fut par luy et ses parens appelle ^ Mémoires, fol. 892 r°.

pour le confesser et luy administrer les ' ïhid. fol. 5^1 v**.

sacremens, comme aussy pour assister à *

xLiv INTRODUCTION.

tement ce quil devint. En i6o5» il était curé du Mériot, village voisin de celui de Melz, lieu de sa naissance \ et que sans doute il habitait depuis longtemps. Par cet acte olographe, il déclare qu'il veut être enterré dans l'église du Mériot, s'il meurt dans la paroisse, et fixe les cérémonies qui devront être observées à son convoi; il laisse ses biens, qui paraissent avoir composé une honnête aisance, partie à ses parents et à sa servante, partie aux élises du Mériot et de Melz-sur-Seine , et à l'hôtel-Dieu de Provins.

On ne sait rien sur le temps où mourut Claude Haton, qui était, en i6o5, âgé de soixante et dix ans. J'ai vainement fait chercher les registres mortuaires de la paroisse du Mériot, qui auraient pu donner des lumières à cet égard.

' Il est question « dans le testament de transport eut lieu sans doute à Tépoque Claude Haton , du transport des meubles où il passa à la cure du Mériot. de ce prêtre de Provins au Mériot; ce

INTRODUCTION. xlv

Le manuscrit des Mémoires de Claude Haton, écrit tout entier de sa main, est conservé à la Bibliothèque impériale* sous le n"^ qo36''* du Supplément français. Il a été, en i834, acquis d'un particulier par cet établisseinent. C'est un gros volume in-4** en papier, avec couverture de parchemin, portant au dos en écriture moderne :

Manuscrit contenant un grand nombre de détails relatifs à la ville de Provins et lieux circonvoisins , avec l'histoire des événements arrivés en France dans la dernière moitié du xvf siècle^ par Claude Haton, prêtre, an 1601.

Il se compose de mille dix-huit feuillets de texte numérotés \ d'une table ^ et du testament olographe de l'auteur. L'ouvrage n'est point complet, et les cahiers dont il se compose ont été réunis avec une extrême négligence. Une pagination, d'une date peu ancienne, se continue, il est vrai, sans interruption de 1 à 1018; mais elle indique seulement la suite des feuillets et non l'enchaînement réel des matières. On sait, par certains restes encore visibles de la pagination primitive, que quatrevingt-seize feuillets manquent au commencement; il y a,

' Plus quelques feuillets non chiffrés ou des pages du livre, ne contient qu un résur lesquels le même numéro se trouve sumé fort imparfait dël Mémoires de Cl. répété. Hatoh. Au moment où elle a été rédigée ,

' Cette table, qui occupe vingt -neuf le manuscrit n*avait pas, au commencepages, et dans laquelle on a repris quel- ment et à la lin, plus de feuillets qu*auques-uns des sommaires écrits en marge jourd*hui.

INTRODUCTION

en outre, des transpositions et plusieurs lacunes dans le corps du manuscrit ^ le règne de François II manque, et la fin du IIP livre est perdue.

Il a existé un autre exemplaire des Mémoires de Claude Haton , sur lequel nous avons quelques renseignements. Louis RufTier, apothicaire et maire de Provins ^ qui était possesseur de ce manuscrit dans la seconde moitié du xvii* siècle, le donna, dit-on, à M. de Ménars, intendant de la généralité de Paris ; il parait ^tre sorti de cette collection avant 1 7 q o, car il n est pas mentionné dans le catalogue de la Bibliotheca Menarsiana, publié cette ainnée-là à la Haye^. Dans le courant du xviii^ siècle, il entra dans la bibliothèque de Thôtel Soubise, où Fevret de Fontette en signala Texistence dans son édition de la Bibliothèque historique du P. Le Long, publiée en 1 768 et années suivantes. Voici le titre sous lequel il est désigné :

N*' 34378. Manuscrit. Recueil de l'histoire particulière de plusieurs cas advenus en nostre temps au royaume de France et principalement en la ville de Provins et bailliage d'icelle, desquels ï auteur a eu connoissance selon les temps et les saisonf (fui seront déduits ciaprès, depuis 1543jas(juen 1586, in-fol. 6 vol. *

^ Je signalerai des lacunes après les feuillets 5, ag, 34, 69, 66, 116. i64, 187, 209, aiS. !i4a, a5i, 439, 583, 696, 760, 893, 943, 976, 98a. — Les transpositions sont après les feuillets a6i et 407.

* Louis RuflBer naquit à Provins le 1 6 février 1 64a ; il fui maire de Provins de 1686 à 1689. 11 a composé une généalogie des coiptes de Champagne , une histoire des monnaits de Provins, et il a recueilli des documents relatifs à cette ville.

' Bibliotheca Menarsiana, ou Catalogue de ,la bibliothèqae de fea metsire Jacques Charron, chevalier, marquis de Ménars, pré-

sident à mortier à la cour de parlement. La Haye, Abraham de Hondt, i7ao, in-8*.

* 11 n*en est pas question dans la première édition de la Bibliothèque historique publiée en 1719, 1 vol. in -fol. — Ci. Rivot, médecin, conseiller au bailliage de Provins , qui a rassemblé plusieurs volumes de documents sur Thistoire de celte ville, dit : «Le manuscrit de Cl. Haton, qui est écrit avec une grande exactitude, a été donné par Louis Ruffier, apothicaire et maire de Provins, à M. de Ménars, intendant de la généralité de Paris, qui la mis dans la bibliothèque de M. de Thou, dont

lit

INTRODUCTION

Fontette ajoute que quatre seulement des six volumes possédés jadis par Louis RuflSer, et qui contenaient en entier l'ouvrage de Cl. Haton, avaient été donnés à M. de Ménars, et que deux volumes demeurèrent entre les mains de M- Nivert, conseiller à Provins K

Le manuscrit de la bibliothèque Soubise fut vendu sans doute avec les autres livres qui composaient cette collection, soit lors des affaires scandaleuses du cardinal de Rohan, soit au moment de la révolution^, et depuis lors on cesse de pou-

îl avait fait racquisilion. Il a passé depuis dans la bibliothèque de f hôtel de Soubise ; j'ai demandé s*îl y était encore, et on ne Ta point trouvé. » [Histoire cioile de Promns, ms. à la bibliothèque de celte ville, l. n, p. 869,) — Voy. aussi Ythier, lUs- «MTV dêi iSuitres tk PrtminSr manuscrit, k la même bibliothèque, p. 187. — La circonstance signalée par Sf. Rivot et aussi par Fontette, que M. de Ménors aurait mis le mamuerii de Claude Haton dans la bibliothèqae de M, de Tkou, est -elle bien exacte? La bibliothèque de de Hiou a, comme on sait , été acquise par M. de Méaars pour le compte de Colbert, son beau-frère; or, la bibliothèque de Colbert a passé tout entière à la Bibliothèque du roi, où cependant il ne paraît pas qu^il y ait eu , avant i834t de manuscrit de Cl. Haton. ^ Voici la note mise par Fontette à la suite du titre du manuscrit S^^yS : «^Ce recaeil est de Claude Haton, prêtre, curé du Mériot, k deux lieues de Provins, du. cûté de Nogent-sur- Seine; il a écrit avec mae grande eiactitude tout ce qui 8*est paasé de son temps. — L. Baffier, apothicaice et ilejpiBS maure de Provins , a donné U: pl«8 grande partie de cet ouvrage [k vol.) k M. de Ifénars, intendant de la

généralité de Paris , qui Tavait réuni k la bibliothèque de M. de Tliou, qu*il avait achetée (et qui est aujourd'hui k Thôtel de Soubise). M. Nivert, conseiller k Provins, en [avait] deux volumes.»

* J'avais d'abord pensé que le manuscrit Ruffier et Ménars et celui que possède aujourd'hui la Bibliothèque impériale étaient une seule et même chose; mais j^ai reconnu bientôt que c'étaient deux manuscrits distincts. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale est in -4*"; celui dont parle Fontette était in-folio. Le premier ne présente aucune trace de division en volumes; ce qui en reste est formé d'une série de cahiers, qui paraissent avoir loujoui-s été réunis et qui ne correspondent point aux divisions du texte ; le commencement et la lin manquent, il est vrai, mais il est visible que ces lacunes irrégulières ne proviennent pas d'une séparation du genre de celle que Fontette indique. — U peut sembler étrange néanmoins que la mention d'un double manuscrit ne figure nulle part, et que M. Rivot, qui a reproduit des fragments de Cl. Haton, et qui annonce avoir cherché vainement le manuscrit de la bibliothèque Soubise, soit resté muet à l'égard de l'autre.

INTRODUCTION

voir le suivre ^ On ignore également ce que sont devenus les deux volumes laissés à M. Nivert.

Il ne reste donc aujourd'hui que le manuscrit autographe de la Bibliothèque impériale; le titre du volume a disparu avec les quatre-vingt-seize feuillets dont j'ai signalé la perte; mais il est évident qu'on en retrouve les termes exacts dans l'indication donnée par Fontette à propos du manuscrit de la bibliothèque Soubise. On sait aussi par cette indication quelle est l'importance des lacunes que j'ai signalées au commencement et à la fin de l'ouvrage. Le récit de Claude Haton devait s'ouvrir à l'année i543^ et s'arrêter à l'année i586. Ce que j'on possède aujourd'hui commence pendant le cours de i553, et finit dans le cours de i582; il manque par conséquent quatorze années^.

Le manuscrit est divisé en trois livres : le premier s'étend de i543 à 1559; le deuxième de i56o à 1674; le troisième de iSyô à i586. Le premier. livre, qui paraît avoir été plus soigné que les autres, parce que sans doute l'auteur l'a écrit d'un seul trait postérieurement aux événements, est partagé en chapitres, dont trente-huit et demi sont perdus. 11 y a en outre, dans ceiivre et dans tout le reste de l'ouvrage, des divisions de matières par années. L'auteur a indiqué au haut des pages

Quant à moi , mes recherches pour retrouver soit les fragments détachés du texte de la Bibliothèque impériale, soit le second manuscrit, sont restées tout à fait infructueuses.

^ Voy. le p«issage cité de THistoire civile de Provins , de M. Rivot. — Voy. aussi M. Duval, Séance publique de la Société d'agriculture, sciences et arts de Protins, 1807, p. 81. — M. Pasques dit dans son Histoire de Provins manuscrite (tom. I,

p. 16), en parlant du manuscrit de Haton : • Il est probablement perdu. » (Voyez aussi id, ihid. p. QÔa.)

' Voy. ce que dit à cette date i auteur • lui-même , fol. 66 v*.

' Le texte de ce manuscrit présente un certain nombre de ratures ; on y rencontre de plus, en divers endroits, des phrases qui n*ont pas été terminées, . comme par exemple , fol. 54 v*, 67 v*, etc. des mots passés , des mots répétés.

INTRODUCTION. xlix

le chiffre de l'année ainsi que le numéro du livre, et de plus, pour le premier livre, le numéro du chapitre. Des notes marginales indiquent d'une manière sommaire les sujets contenus dans les alinéa; mais ces résumés sont quelquefois inexacts et manquent en beaucoup de points.

La disposition des matières dans chacune des années que comprend l'ouvrage est assez arbitraire. On remarque néanmoins que le chroniqueur commence en général par des détails sur l'état des saisons, sur le prix des denrées, etc. Les faits politiques appartenant à l'histoire générale, et ceux qui se rapportent à la ville et aux environs de Provins sont mêlés les uns aux autres, selon l'occurrence et sans règle adoptée d'avance. D'ordinaire, l'auteur a réuni ensemble tous les meurtres, vols, rapts, inc^dies, exécutions, accidents qui ont eu lieu pendant le courant de chaque année.

On peut diviser en quatre catégories principales les renseignements que contient l'ouvrage de Claude Haton : faits d'histoire générale; faits d'histoire locale; indications météorologiques; anecdotes.

Disons quelques mots de chacune de ces catégories- La fin du règne de Henri II, le règne de Charles IX (car, comme je l'ai dit, le règne de François II a disparu), une partie du règne dé Henri III, telles sont les périodes historiques sur lesquelles porte le récit du chroniqueur. Les guerres, les troubles civils, les massacres, les mariages et morts de princes, les assemblées politiques, etc. qui ont signalé ces diverses périodes, -prennent, dans les Mémoires de CL Haton, la place qui leur appartient. Je signalerai, comme contenant des faits d'un intérêt spécial, comme offrant des détails nouveaux, les passages qui se rapportent à un assassinat tenté sur la personne de Henri III, en i558, par un nommé Caboche; à cer-

L INTRODUCTION

taines circonstances de la jeunesse de Charles IX et de ses

frères; au massacre des protestants dans une assemblée de la rue Saint-Jacques; aux scènes de la Saint-Barthélemj; au prédicateur Jean de Hans, qui fut arrêté à cause de la violence de ses sermons, et relâché sur Tordre exprès de Charles IX; à divers autres prédicateurs et à leurs discours politiques; à Durand de Villegagnon , voyageur, guerrier et polémiste ; à la marche des troupes royales, de l'armée protestante et des reîlres dans la Champagne et la Brie pendant les guerres civiles ; au décri des monnaies et à TefiFet produit par cette mesure sur les populations, etc. L'auteur, homme intelligent, soigneox et sincère, tantôt résidant à Paris, tantôt habitant la Brie, a vu par lui-même beaucoup de choses; il a lu les écrits et les pamphlets du temps; il a eu sous les yeux le texte des actes les plus importants de l'autorité, et il s'est fait raconter par des témoins oculaires les événements dont il n'a pas été personnellement témoin.

Passons à la partie qui concerne l'histoire de la ville et du territoire de Provins. Là, chaque fait est raconté avec pleine connaissance de cause; là, presque toutes les indications sont neuves et fournissent des lumières qui ne se trouvent point ailleurs. En lisant les Mémoires de Claude Ha ton, on voit, durant près de trente années, se mouvoir, vivre de la vie agitée du XVI** siècle, une ville du centre de la France, autrefois éminemment commerçante et populeuse , alors importante encore et fermée de bonnes murailles. Les magistrats de cette ville, siège d'un bailliage et d'un présidial, son nombreux clergé, ses bourgeois, ses artisans, paraissent tour à tour. L'ê^ tat de ses édifices, les phases de son administration, les manifestations politiques et religieuses, les passions bonnes ou mauvaises, les moeurs intimes de sa population dans toutes

«Jl.*i :-

INTRODUCTION. li

les classes, sont mis en relief. On assiste à la naissance, on suit les développements du protestantisme à Provins et dans les lieux environnants. En général, le peuple des campagnes résiste à la séduction des nouvelles doctrines; beaucoup de petits seigneurs s'y laissent entraîner. Claude Haton fait connaître, à différentes époques, les noms des gens du pays réputés huguenots, leurs efforts pour obtenir l'autorisation d'établir un prêche, lorsque les édits royaux ont laissé un peu de liberté à la religion réformée. Le ministre installé, on voit les catholiques accabler d'injures les protestants qui se rendent au prêche; ceux-ci, de leur côté, injurient les catholiques allant à la procession. Des luttes s'engagent; la guerre civile renouvelle sans cesse ses terreurs et ses désastres. Les armées des deux partis, les reîtres au service des uns et des autres, s'abattent tour à tour sur le pays comme des nuées d'insectes malfaisants, pillent les maisons, rançonnent ou tuent les habitants, violent les femmes et laissent derrière eux la désolation. Les villes et les bourgs fermés refusent de recevoir les troupes même de leur parti, et servent d'asile aux paysans, qui s'y réfugient à l'approche de l'ennemi avec leurs meubles et leurs bestiaux. Les citoyens aiment mieux se garder eux-mêmes que de confier leur défense aux gens de guerre, qui ne veulent que leur argent. Ceux de Provins forment avec les hommes des villages un camp à Noyen pour empêcher les reîtres de passer la Seine. Puis la Ligue s'organise, et, en 1677, M. de Rosne, que Mayenne nomma plus tard maréchal de France, tente en vain de faire entrer les Provinoisdans cette association

Tout cela compose un tableau bien sombre, et pourtant plein d'intérêt. Que de précieux enseignements, que de rapprochements curieux! Quelle place ces traits d'histoire locale ne méritent-ils pas d'occuper parmi les éléments qui servent à

LU

INTRODUCTION

apprécier le caractère d'une grande époque I Ces terreurs, ces misères, ces déchirements d'un coin de la France, ce sont, en raccourci, les terreurs, les misères, les déchirements de la France.

Il y a dans l'ouvrage de Claude Haton des' anecdotes assez piquantes, quelquefois même un peu grivoises. Nos ancêtres avaient dans le langage moins de réserve que nous, et n'en étaient pas pour cela plus pervers. Je citerai le récit des gestes et de la mort d'un gentilhomme nommé Sérelle, qui fut exécuté à Provins, en iSyi, par un bourreau inhabile dans son métier^; l'Histoire plaisante de soldats, de jacobins et de la dame de l'enseigne de l'Aventure, dite la dame des trois marchés ^^; Tanecdote de l'arche fendue, qui porte sur une équivoque cynique, et où l'on voit des soldats citoyens prendre, la nuit, une allée de saules pour une troupe d'ennemis^; l'Histoire plaisante de la dame et du routisseur, où une femme et son mari, après avoir vécu aux dépens d'un rôtisseur amoureux, l'attirent dans leur maison, le battent et le volent^; le jugement prononcé et exécuté par des enfants de Provins contre le cadavre d'un condamné mort sans confession^; le récit des ruses bizarres inventées par de pauvres gens pour forcer les soldats qu'ils logeaient à sortir de bon gré de leur maison^, etc. Chacune de ces petites histoires, racontées sans recherche et avec une certaine finesse, prend, au point de vue des mœurs du XVI* siècle, une sorte de caractère historique.

Les faits météorologiques forment une partie intéressante des Mémoires de Claude Haton. L'auteur marque, pour chaque année, le cours des saisons, le prix des denrées, les tremblements de terre, les chaleurs et les froids excessifs ou

^ Mémoires, fol. 4^9 et suiv.

* Ibid, fol. 699 V*, 701, 70a.

^ Jbid, fol. 697 V* et »uiv.

* Ibid. fol. 3a r'.

^ Ibid. fol. 5o6 et suiv.

* Ibid. fol. aaâ r'.

INTRODUCTION

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