‹ Memoires de Claude Haton (volume 3)Chapitre 3 sur 44 · XXI II · texte numérisé non relu

XXI II

Haton, on le voit, à vingt-quatre ans, avait déjà couru le pays; il était sorti du territoire de Provins, il avait vu Paris et la cour du roi et s'était avancé jusqu'en Allemagne ^ Pendant l'année 1 558, il revient à Provins, et se trouve, le jour de la Sainte-Colombe (17 septembre), dans l'église de Saint- Ayoul, au moment où la foudre (ombe sur cet édifice, sans l'endommager et sans blesser les a?sîstants^. Il est témoin de l'accueil fait aux gouverneurs de Provins, par le dauphin, le duc de Lorraine et le duc de Longueville , lors de leur passage dans la ville ^. L'année suivante, il reparaît à la cour. Henri II, s'il faut en croire le chroniqueur, marqua une joie très-vive de la conclusion de la paix du Cateau-Cambrésis , si funeste à la France, «et cela, dit-il, pour l'amour et soulagement du pauvre peuple de Picardie, l'oppression duquel luy estoit si odieuse, qu'il ne se passoit jour ne nuict qu'il ne priast Dieu , les mains et yeux eslevez au ciel , de luy envoyer laditte paix, ainsi comme nous l'avons veu par plusieurs fois et sommes tesmoings*. »

' Best certain aussi, maisj*ignore à quelle date, qu*il visita la Normandie. En pariant du Mont Samt-Micfael, il dit : iLes murailles de ladite ville sont de ào piedz de hauit pour le moings, ainsi qu*il me seidble pour les avoir veues ». (1577; Mém. fol. 716 V*.) — En i568, fl élait allé plusieurs fois à Chartres : t De parler davantage de laditte ville, dit -il, du siège et deffense d'icelle, je ne puis, pour ce que je n*en ai sceu que par ouy dire, combien que je sçai bien Tassiette de la ville, sa forteresse et Timportance de quoy die est, pour y avoir esté jJusieurs fois.. (i568; fol. 357 v*.)

' • Suis porter aulcun dommage à laditte église ni aux personne?» qui estoient

dedans, qui estoient bien jusques au nombre de cent, desquelz j*en faisois Tung. » (Mém. fol. 69 v".)

' Les gouverneurs de la ville ayant porté au dauphin des présents de pain, vin , roses et conserves , « furent bien receus par ledit seigneur, qui longtemps parla k eux , comme je le vis , leur monstrant bon visage et s' excusant sur sa maladie. » ( Mém. fol. a5 r*.) — Haton dit qu'il n'était pas à Paris au. moment du mariage de Marguerite , sœur de Henri II , avec le duc de Savoie , et de la princesse Elisabeth de Valois avec le roi d'Espagne Philippe II. {Ihid. fol. 60 v' et 61 r*.)

* Mémoires, fol. 60 r*.

XXIV INTRODUCTION

Ce passage et ceux que j'ai cités plus haut semblent indiquer que Claude Haton appartenait à la maison de Henri II et qu'il remplissait auprès de ce prince quelque fonction intime ^; au sujet de la mort du roy, il témoigne les regrets les plus vifs, l'affliction la plus profonde. Son livre contient de longues lamentations en prose et en vers sup la perte que la France a faite, des rapprochements pleins d'amertume entre l'état du royaume sous le gouvernement de Henri II et sous celui de ses successeurs :

« Pleurez donc, ia France désolée,

Maudissez le coup de lance,

Maudissez Lorge qui la branle,

Maudissez la lice et les jeux

Où fiit frappé voslre roy piteux.

Pleurez » ^

Ces vers n'annoncent certes pas chez l'auteur un grand talent poétique; si je les ai rapportés, c'est que le sentiment qu'ils expriment est plus exalté que celui qui unit d'ordinaire les sujets au monarque, et qu'il confirme mes conjectures sur les liens personnels de Claude Haton et de Henri IL

Le récit du règne de François II manque dans le manuscrit des Mémoires que nous possédons. Lorsque le chroniqueur se retrouve en scène, c'est encore à Paris, en 1 56 1 . Il s*agit d'une délibération qui eut lieu entre le jeune roi Charles IX, ses gouverneurs, les princes du sang et les gens du conseil au sujet de la Réforme : « Il y avoit lors, suivant le narrateur, au palais de Paris, tant es salles que la court d'en bas d'iceluy, plus de quinze mille personnes à attendre le roy et les princes sortir

* Au fol. 8^7 r"* de ses Mémoires, Cl. Haton parle d'ung cirurgien ou médecin qu*il avail vea estre aa gage du feu roy Henry second, — * Mémoires, fol. 6ii v* et 65 r*.

INTRODUCTION

dudit palais, pour sçavoir ce qui auroit esté déterminé à laditte assemblée; mais tous furent trompez, et moi comme les aultres, car à ce jour j'estois du nombre des attendans audit palais ^ ï»

En i56i , Claude Haton était prêtre et habitait Provins; il le déclare en racontant un vol commis à Blunay, paroisse de Melz-sur-Seine, au préjudice de son neveu Claude Gilquin ^. Les objets dérobés ayant été transportés à Provins chez un receleur nommé de la Roche, Haton les reconnut et dénonça à la justice les coupables. Ceux-ci, avertis par un sergent, prirent la fuite, et on ne put les saisir. De la Roche fut condamné par défaut au fouet et au bannissement, ainsi que sa femme, « à la dilligence et despens du prebstre (c'est Tauteur lui-même), qui fut fort espié du soir et du matin par ledit receleur, qui se retiroit de jour en certaines maisons des parens de sa femme, ayant faict serment de ne point partir de Provins qu'il n eust tué et mis à mort ledit prebstre, comme souvent luy fut rapporté par gens dignes de foy, et mesmement fut veu plusieurs fois en quinze jours de nuict es environs du logis dudit prebstre pour l'espiér; mais ledit prebstre estoit si bien venu de toutes personnes que à toutes heures avoit adver-

* Mémoires, fol. 81 r* et v*. — L'auteur ajoute : f Car je sçai bien que je me rencontrai ce mesmc jour audit palais de Paris avec certains huguenotz, qui estoient là à attendre comme moy et les aultres. »

* «Les gens qu'on soupçonna du vol prétendirent qu iiz n*a voient faict ledit larcin et qu'ilzavoient refusé de le faire, pour rhonneur et amytié qu'ilz portoient à ung certain prebstre, oncle dudit Gilquin, en la maison du père duquel prebstre ilz

a voient longtemps esté serviteurs. Et estoit le prebstre fauteur de ce livre et de ces présentes mémoires , qui pour lors et longtemps depuis demouroit à Provins; auquel prebstre alla dire sa maulvaise fortune ledit Gilquin , qui n*eut de luy aultre chose que une exortation à patience de sa perte, en attendant qu'il prebstre et ses aultres parens eussent advisé ensemble du moyen de le remonster de ses pertes , si aultres choses ne s'en povoient -recouvrer. » (Mém. fol. i3à V.)

XXVI INTRODUCTION

tissement pour se garder. Le prebstre , voyant que ledit de la Roche ne s absentoit dudit Provins durant Temprisonnement de sa femme et qu'il n alloit que de nuict, présenta requeste au bally, afïin de luy estre permis de porter et faire porter armes, comme espée, dague et pîstolle, par les rues dudit Provins allant à ses affaires, tant de nuict que de jour, pour la deffense de son corps contre ledit de la Roche , qui cherchoit de le surprendre à quelque coing de rue; ce que ledit bally et gens du roy luy permirent, car ledit prebstre estoit fort habille et adextre de son corps, en Taage de vingt six à sept ans, qui ne craignoit guères urig homme seul qui ne leust prins en trahison. Il prebstre présenta laditte requeste et permission à luy donnée par les gens du roy de porter et faire porter armes après luy au doyen delà chrestienté dudit Provins, qui estoit maistre Léon Garnier, qui, deuement informé et certioré des menaces dudit receleur, luy *permist pareillement de porter et faire porter lesdittes armes, excepté en l'église, à la messe et au divin service, pour le regard de sa personne seuUement, mais trop bien , ausditz lieu et heure, de les faire porter par aultruy. Ce que bien sçachant, ledit receleur n'atenta plus de cercher ledit prebstre, ains, si tost que sa femme fust sortie de prison, s'en allèrent le chemin de la Franche-Comté de Bourgogne ^ » On a remarqué dans ce récit, peut-être avec quelque surprise, l'orgueilltuse satisfaction avec laquelle l'auteur des Mémoires parle de son habileté à manier les armes; quelques années plus tard, en 1671, il assiste à l'exécution d'un gentilhomme nommé Sérelle, et on le voit examiner en connaisseur l'instrument du supplice : « Toutes personnes et moy qui manièrent l'espée du bourreau, dit-il, jugèrent que oncques le-

' Mémoires, fol. i35 v*.

INTRODUCTION. xxvii

dit bourreau n'en sçauroit faire l'exécution, daultant quelle estoit trop légère et n'avoit pesenteur pour faire ce coup K » En effet, le bourreau frappa à trois reprises le condamné sans pouvoir le tuer, et fut obligé, après une horrible lutte, de lui trancher la tête avec un couteau. Si j'ajoute par avance que, dans plusieurs circonstances, qui seront relatées en leur lieu, Haton figure comme faisant partie de la milice bourgeoise de Provins, j'aurai mis en relief une des faces de son caractère. Peut-être avait- il rempli à la cour une fonction militaire, avant d'entrer dans les ordres, et on pourrait expliquer ainsi son séjour auprès de Henri IL

Ce n'est pas tout : Claude Haton faisait entrer dans sa vie de prêtre, au moins durant le temps de sa jeunesse, des goûts et des pratiques encore plus singuliers. Voici comment il s'exprime, à propos d'un avocat de Provins, nommé Pierre Leblanc, qui, trouvant insuffisant le fruit de ses plaidoiries, s'était fait nommer maître des grandes écoles : « Le pauvre advocat sans cause, devenu féce-cul pour vivre, devint amoureux et cercha à se marier en plusieurs maisons de Provins , mais n'en put trouver une qui oncques le voulust retirer ni prendre en mariage; ce que •voyant, les bons compaignons dudit Provins luy mirent le nom et l'appellèrent l'amoureux des unze mille ^vierges. Ce ne fut faulte de beaucoup travailler pour avoir l'amour des dames et de bailler travail à plusieurs aultres jour et nuict , pour caresser et tascher à gangner lesdittes dames par petits présens honestes, par chansons musicalles, ballades et rondeaux, auxquelz travailla avec aultres l'auteur de ce livre ^, plus par mocqueric dudit pauvre féce-cuî et de la bonne chère

* Mémoires, fol. 46 1 v*. Henri II. Il a donné encore dans son livre

* J*ai déjà cité plus haut quelques vers d autres vers , qui se rapportent aux ride Claude Haton, relatifs à la mort de gueurs de Thiver de ib'jà (fol. aSi r*).

Page 1