‹ Memoires de Claude Haton (volume 4)Chapitre 19 sur 44 · VOYAGES DE M. DE VILLEGAGNON AU BRESIL · texte numérisé non relu

VOYAGES DE M. DE VILLEGAGNON AU BRESIL

Aventure arrivée à la sœur Aimée, maîtresse de Botu^neo^ pendant que celui-ci était en Italie, et qu'elle-même était malade. Frère Girard lui enlève le coffre- lort de Boturneo, pour faire croire aux gens du dehors qu'il avait toute la confiance de ce prêtre.

II a esté jiiention en ce présent livre de M*' Nlcolle Durant, chevallier de Malthe, nommé vulgairement mons. de Villegangnon, lequel, estant envoyé en Escosse pour aller contre les Anglois, avant la paix faicte avec eux, ainsi que nous avons dict au xxii*^ chapitre de ce présent livre et Tan i548, alla descouvrir ung pays barbare que plusieurs appellent le pays des Saulvages, aultres le pays de Brésyl, d'où vient le brésil de quoy on faict les tainctures*^. Il trouva ce pays fort

* Voy. plus haut, p. 5 cl suiv ' n est à regretter que nous ayons perdu une partie des renseignements donnés par Claude Halon sur le chevalier de Viilegagnon. Ce personnage, qui s'est fait connaître comme guerrier, comme navigateur, comme controvcrsiste , mérite A un haut degré faltention de Thistorien. C'est à tort que La Popclinièrc dit qu'il était Provençal. VUlegagnon naquit à Provins, Thcod.

de Bèze l'altesle, et il est certain que son père et toute sa famille habitaient Provins au XV* et au xvi* siècle. Il a été jugé fort diversement; son passage du protestantisme au catholicisme , dans le temps même où il cherchait à établir au Brésil, sous la prof eclion de Coiigny, une colonie de pro-

testants , lui a attiré de nombreux détracteurs. Je n'ai point à donner ici un récit de sa vie aventureuse, ni à discuter les témoignages allégués pour ou contre lui; je me bornerai à renvoyer à l'Appendice , où Ton trouvera un morceau inédit d'André Thevet, qui le concerne, quelques lettres de lui, et divers renseignements sur sa famille. Voici, on outre, l'indication des principales sources où pourront puiser ceux qui voudront écrire l'histoire de Villegagnon et de la colonie française qu'il n fondée et perdue : Jean de Léri, Histoire d'un voyage fait en la terre du Brézil (1678, in-8"); — P. Richer, Réfutation des folles resveries et mensonges de Nie, Durand, dit le chevalier de Villegaignon ( 1 563 , in-8*) : —

beau et bien peuplé d'hommes et de femmes, vivaiis sans Dieu, sans foy, sansloy, sans commandemens du moings divins, duquel il avoit faict récit au roy après son retour, demandant congé à S. M. et quelque moyen et ayde pour y retourner, en intention dy planter la foy catholicque et de les attirer à la vraye cognoissance du Dieu vivant et étemel, qui est la benoiste Trinité de Paradis, la personne du Père, du Filz et du sainct Esprit. Ce qu'il n'avoit peu obtenir, à cause des guerres d'entre le roy et Tempereur, qui ont eu cours par les années passées en ce royaume et allieurs, tant par mer que par terre, jusques à Tan dernier passé que lesdits seigneurs feirent une trêve Tung avec Taultre, par le moyen de laquelle fut permis à ung chascun de négotier sûrement par mer et par terre.

Qui fut occasion de faire reprendre le courage audit seigneur de solliciter le roy de luy donner des navires garnis de toutes choses nécessaires pour faire un tel voyage, de vivres et de gens, d'artillerie et de gens d'armes; ce que luy accorda le roy, qui luy bailla charge d'aller sur les ports de mer les plus commodes pour se getter au vent après son équipage dressé. Le port qui fut choisy fut celuy du Havre de Grâce, non fort loing de Dieppe.

Ledit seigneur feit savoir à tous ceux ausquelz il avoit accointancc, principallement aux jeunes hommes, s'ilz vouloient aller et faire ce voyage avec luy; mais peu en trouva, parce qu'on se doubtoit de son intention, qui estoit de laisser là audit pays ceux qu'il y amoit menez. Ledit voyage fut publié en la ville de Paris à la trompette par les car-

Théod. de Bèze, Hist. ecclésiastique , 1. 11, p. 1 59 et suiv. — Jean de Serres, Recueil des choses mémorables advenues en France (1598); — D'Aubigné, Hist. universelle, lis. I, ch. XVI; et liv. II, ch. viii; — Renier de la Planche, Hist, de François II, p. 3^9-330; — La Popelinière, Histoire des histoires, l. Vlll, p. àbo el 4î>i ; — A. Thevel, Cosmographie universelle, 1. XXI; — Maimbourg, Hist. du calvinisme, 1. Il,

p. io3 et suiv. — Jurieu, Apologie pou la reformation, l. I, p. 553; — Bayle, Diction, historique, aux art. Villegaignon et Richer; — Ruffier, Hist. généalogique des comtes de Champagne (Bibl. imp. collecl Dupuy, vol. 910, fol. 8 v% 3' partie): — enfin, les écrits de ViJlcga^on lui-mèiue el les réfulalions publiées par ses adversaires , dont on trouve la liste dans Dreux du Radier et dans Bayle.

1556. refours, aflin que, s'il y avoit gens desbauchez ou esclaves fugitifz de leurs pays, ou aultres qui eussent volunté d'aller veoir la mer et le pays , qu ilz s'allassent enroller au logis dudit seigneur dedans Paris, Aulcuns curieux de veoir y allèrent ; mais non en si grand nombre que ledit seigneur eust bien voulu. Parquoy eut recours au roy , auquel il feit entendre que, pour parfaire l'entreprinse, enfaulte que les hommes ne se présentoient en nombre suffisant pour demeurer là, il seroit bon, s'il plaisoit à S. M., de prendre les criminelz des prisons de Paris, de Rouen et aultres villes, de quelque qualité qu'ilz fussent, pour les mener avec luy audit pays, les laisser là avec ce peuple barbare et tascher à le gangner à la vraye cognoissance de Dieu et à l'exercice de la vraye religion qu'ilz feroient audit pays. Ce que le roy luy accorda.

Par le congé du roy, ledit seigneur alla visiter les prisons de Paris, pour veoir les prisonniers qui y estoient qui seroient de service pour l'aflaire à quoy il les vouloit employer; et tous ceux qu'il trouva esdites prisons qui n'estoient trop vielz ni caducques, après avoir enquis pour quelz cas ilz estoient là prisonniers , retira par escript leurs nt)nis, leur qualité et mestier et de quoy ilz estoient punis, requist aux juges de luy délivrer ceux qui estoient criminelz et qui debvoient estime condempnez à morir, pour les mener audit voyage , et tant feit de debvoir d'un costé et d'aultre, qu'il recouvra des hommes en assez bon nombre de toutes qualitez, comme de prebstres, moynes de toutes religions, de massons, de charpentiers, de menuysiers, de barbiers, de laboureurs, de vignerons, de taneurs, de cordonniers, de cardeurs, de drappiers, de bonnetiers, de chapeliers, d'éguilletiers et mégissiers, et de toutes manières d'estatz. Il chargea avec lesdits manouvriers et gens d'estat toutes manières d'outilz propres à chascun estât, jusques à des ornemens d'église pour dire la messe, avec des livres de toutes sciences. Il chargea pareillement tous outilz pour labourer et cultiver la terre , avec toute manière de graine , comme froment, seigle, orge, avène, navette, choux, porée, poreaux, oignons et aultres pom' là semer.

Ledit pays, par le rapport dudit seigneur, est iing beau, grand et 1556. large pays, qui contient plus que la France et toutes les terres subjectes au roy, en bon air, bien tempéré, où il ne faict jamais froict, du moings bien peu fort, peuplé d'hommes et de femmes, le tout comme l'avons déduict audit xxii* chapitre de ce livre, en Tan 48.

Ledit seigneur ayant prins terre audit pays avec ses gens, furent lesdits saulvages quelquement esbays d'en tant veoir, et pour ce pensoient ledit seigneur estre quelque grand roy ou prince de la teire, et en leur jargon se meirent à fentour de luy à genoux, criant à haulte voix pour luy faire honneur, et à luy et aux siens leur monstrerent grands signes d'amitié; ausquelz ilfeit des présens de chappeaux, de bonnetz de diverses couleurs et façons, de chemises, d'habits légers et de petite valeur pour les hommes et femmes, d'épingles, de cousteaux et de tonte aultre sorte de nécessitez , comme de souliers et aultres. Desquelles choses moût se contentèrent lesdits saulvages, qui sont maistres gens et d'assez bonne corpulance. On les appelle saulvages pour ce qu'ilz n'ont poinct de vraye religion ne cognoissance du Dieu étemel; mais ilz ne sont velus ne pelus de grand poil comme sont une aultre manière de saulvages, qui sont couvers de grand poil comme les bestes, mais sont barbares, mangeant l'ung Faultre, principalement leurs ennemys.

Après que ledit seigneur fut par euxreceu, il avisa ung lieu, le plus commode pour bastir, et feit commancer une maison pour se mettre et une chapelle pour dire la messe, où il feit employer les ouvriers qu'il avoit menez; mais il n'atendit qu'elles fussent parachevées pour s'en revenir le plus couvertement qu'il peut, laissant là ses gens sous la conduitte de mons. du Bois le Comte, son nepveu, auquel je ne sçai s'il dist adieu. Car, comme je croy, eust esté contens qu'il ne feust jamais revenu , pour ce qu'il estoit assez maulvais garçon , je croy fils de mons. Legcndre, qui estoit procureur du roy; auquel du Bois le Comte ledit sieur de Villegangnon avoit faict donner l'office de son dit père, de procureur du roy à Provins, qu'il vendit à M* Jehan Deville dudit Provins, duquel nous avons parlé enceste ditte

1550. année. Lequel du Boys le Conte, je ne sçai par quel moyen, fut de retour en France quelques années après. Car soh oncle, ledit de Villegagnon, ne se retourna guères ni les aultres, et oncques depuis ne fut veoir les subjectz de son royaume, et na-on sceu depuis commant on s'y gouverne. Le voyage fut de grande despense et coustange au roy et au royaume. Et a ledit seigneur de VlUegangnon esté blasmé de n'avoir aultrement poursuyvi ladite entreprinse pour la tirer à une fin plus perfaicte.

Par ce que nous avons dict qu'il mena de toutes sortes d'ouvriers, d'oustilz et de graines, fault entendre que ceux dudit pays ne labourent et ne sèment la terre et n'ont de pareilz grains que nous avons en ce pays; ains vivent de certaines racines et fruictz que leur produist leur terre, et en sont gros et gras, avec les chairs humaines qu'ilz mangent; et font guerre les ungs aux aultres avec des arcz et flèches qu'ilz font avec des pierres qui couppent comme cailloux; car ilz n'ont nul usage de fer ni arcier, et quant ilz peuvent tuer de leurs ennemys, les font roustir et cuyre, puis les mangent.

Ledit seigneur au partir print par force ou amytié cjuelque demycent de personnes de ce pays-là, hommes, femmes et enfans, tant fdz que fille, qu'il amena en France avec soy ; d'une partie desquelz feit présent au roy et aultres seigneurs, et en retint pour soy et son frère quelque demye douzaine. Desquelz en donna à son frère le bally de Provins deux jeunes garçons de seize et dix-huict ans, lesquelz s'apelloientl'ung Donat et l'aultre Doncart, que ledit bally habilla et s'en servit jusques à leur mort. Lesquelz, quant ilz sceurent ung peu parler françoys et entendre que c'est que de Dieu, après avoir esté cathéchisez en la vraye religion, furent baptisez à l'hostel-Dieu de Provins, et ont vescu depuis, chascun quelque sept ou huict ans, audit Provins et sont morts au service dudit bally, qui les traictoit fort humainement ^

* Une fêle brésilienne , célébrée à Rouen lupique dcChrisloval Valente, par M.Ferc/i i55(?, suivie d'un fragment du xvi* siè- dinand Dems. Paris, Techener, i85i; cie roulant sur la théogonie des anciens in-S** de lo^ pages, peuples du Brésil , et des poésies en langue

Mons. Denise, de Meaux, conseiller au présidiai de Provins, est déposé de 1556. sa charge, comme manquant à ses devoirs déjuge. li était hérétique. Il acheta depuis Toflice de receveur du domaine du roi.

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