‹ Mémoires de CléryChapitre 14 sur 29 · POUR SERVIE · texte numérisé non relu

POUR SERVIE

A LHISTOIRE DE LA TYRANME DE EiOBESPIEBEE.

SUR LrV VIE DE RIOUFFE

Honoré Riouffe naquit à Rouen, le 1" avril 176 ^. Sa famille était , à ce qu'il paraît , originaire de Languedoc ; sa mère en le mettant au monde était au sixième mois de sa grossesse , et cet accouchement prématuré lui coûta la vie. Son père, très-habile chirurgien, mourut peu d'années après. Privé des siens de si bonne heure , le jeune orphelin se trouva dans les mains d'un tuteur, qui confia sa première éducation à un curé de village. Il fut ensuite envoyé à Paris pour y achever ses humanités et commencer l'étude des lois , car on le destinait au barreau : mais déjà son âme était possédée du charme des belles-lettres, et c'étaient elles seules qu'il savait cultiver. Un jeune prince d'Allemagne , le duc Léopold de Brunswick , venait de donner au monde l'exemple d'un dévouement toujours trop rare. Il s'était précipité dans une rivière débordée, pour en arracher des hommes, des femmes, des enfants près d'être submergés, et il y périt avec eux. Cette action remplit l'Europe d'attendrissement et d'admiration ; l'Académie française en fit le sujet du prix de poésie. Riouffe concourut; son poërae fut reçu avec des applaudissements unanimes. Dans un autre concours, il célébra la centenaire de Corneille, et cette seconde composition nu fut pas accueillie moins favorablement que la première.

Cependant la révolution française approchait : sous quels heureux auspices elle semblait naître ! On crut voir s'ouvrir des temps de sagesse et de félicité. Il était naturel que Riouffe, élève de la philosophie moderne, et avec toute l'inexpérience du jeune âge , partageât l'enthousiasme général ,

et que, nourri de la littérature des Grecs et des Romains, il se passionnât plus tard pour les ténnérités d'un parti composé d'iiommes ardents, présomptueux, qui, plus remplis de talents que de lumières, puissants quand il fallut attaquer, faibles quand il fallut se défendre , voulurent arracher au pouvoir les faibles droits dont il avait juré le maintien, et préparèrent, par l'humiliation de l'autorité royale au 20juin, le grand et déplorable attentat du 10 août. Bientôt cet audacieux parti vit tourner contre lui l'exemple qu'il avait donné. I! avait détruit : on le détruisit à son tour. Des scélérats le foulèrent sous leurs pieds , et l'enveloppèrent dans la proscription dont il avait porte les premiers coups. Vif et sincère dans ses affections , Riouffe courut à ses amis pour s'associer à leur destinée : il sentait qu'après avoir embrassé leur doctrine , il devait embrasser leurs malheurs, et, en mourant avec eux, prolester par cette mort même contre les crimes qui déshonoraient leurs principes, et dont ils avaient d'autant plusd'horreur, que cescrimes, c'étaient leurs imprudentes mains qui les avaient déchaînés. On verra dans les Mémoires de Riouffe quelles furent les suites de cette résolution.

Ce fut après le 9 thermidor que ces Mémoires furent composés; ils firent dans le public une très-vive sensation. Aucun ouvrage de ce genre n'a été écrit avec le même talent. Riouffe publia bientôt après une brochure intitulée Quelques Cliapilres , brochure où il essayait de ramener les esprit> a des idées plus exactes et plus positives sur les intérêts publics , et où il s'appliquait surtout à peindre l'amas d'horreurs et d'ignominies dont se nourrit l'âme des tyrans. Vers le même temps, se forma le cercle constitutionnel. Riouffe y prononça rélo2;e de Louvet. Ce fut le dernier ouvrage où il manifesta de l'attachement pour le gouvernement républicain.

Mais cet attachement, on s'en doute bien, était fort af-

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faibli. L'impression qui dominait alors dans son âme, et qui ne s'en est jamais effacée , était celle que lui avaient laissée les crimes des jacobins et le spectacle des malheurs publics. La crainte de les voir renaître avec la tyrannie populaire le tint désormais en garde contre une démocratie redoutable , inquiète, ombrageuse, qui a besoin de trouver sa place, mais aussi ses limites, dans un système social sagement et fortement constitué, et qui ne peut qu'à l'ombre du trône devenir un élément de grandeur et de prospérité pour l'Etat. Lorsque les derniers efforts de la faction terroriste eurent amené la cliute du directoire et l'établissement du gouvernement consulaire, Rioiiffe fut nommé membre du tribunal ; jusque-là il n'avait appartenu à aucun corps politique. Il ne porta dans celui-ci qu'un sentiment : la baine de l'anarchie; qu'une idée : la nécessité d'en comprimer à jamais les odieux partisans par un pouvoir à la fois ferme et sage. On se souvient de la déclaration qu'il fit sur ce point du haut de la tribune , et qui , pour quelques hommes aveugles ou hypocrites , fut un si grand sujet de scandale. L'éclat de cette démarche fit penser que Riouffe s'était vendu au pouvoir absolu; et cependant, lorsqu'il s'agit d'élever sur le trône le chef du gouvernement , il vit avec chagrin cet excès d'ambition, qui en préparait tant d'autres ; il s^tait que cette fois le mal était dans le remède lui-même : il ne se prononça qu'avec réserve en faveur d'un agrandissement dont les suites étaient si menaçantes pour les libertés publiques ; tandis qu'un grand nombre de ceux qui avaient blâmé sa servilité avec le plus d'amertume eurent hâte de ramper aux pieds du pouvoir nouveau, et devinrent en un jour ses plus serviles courtisans.

Après sa sortie du tribunat , Riouffe fut fait préfet du département de la Côte-d'Or. De cette préfecture il passa à celle du département de la Meurthe. Il administra ce département jusqu'en 18J3, époque où les désastres de nos ar-

mées faisaient refluer dans l'intérieur de la France une foule de soldats exténués par les fatigues de la guerre, et atteints dn typhus. Mû par une juste pitié pour le malheur, autant que par le sentiment de ses devoirs , Riouffe faisait de fréquentes visites aux malades, et leur prodiguait les consolations et les secours. Ce fut par ces communications répétées qu'il contracta leur redoutable maladie. Après onze jours de souffrances intolérables , il expira le 30 novembre 1813, emportant avec lui le pressentiment de la chute prochaine de l'empire, et déplorant l'indigne abus que les hommes font des meilleures choses, ceux-ci du pouvoir , ceuxlà de la liberté.

Riouffe était d'une stature petite , mais bien proportionnée. Sa physionomie était fine, vive, animée, spirituelle. Jamais causeur n'a eu dans la conversation plus de feu, d'éclat, de variété, de grâces. Il avait un son de voix doux à l'oreille; une parole facile, abondante, pleine d'images et d'énergie ; il lisait avec un goût exquis : il possédait à fond plusieurs langues, le latin, le grec, l'italien, l'anglais. Il a laissé quelques traductions , entre autres celle de l'Epître d'Héloïse à Abélard, en vers français, moins tendres et moins harmonieux peut-être que ceux de Colardeau , mais plus nerveux , plus concis, plus fidèles, plus rapprochés de l'original, et surtout plus profondément empreints de cette mélancolie sombre, de ce délire de l'amour au désespoir, que le poète a peint de si vives couleurs. Un des livres favoris de Riouffe était le roman de Werther. 11 le lisait, le méditait, le commentait ; car, en dépit de sa gaieté naturelle, si vive, si franche , si soutenue ; malgré ce feu de saillies étincelantes qui ne languissait jamais, et qui fit le charme des girondins pendant qu'ils fuyaient la proscription dans le Calvados, Riouffe était, par accès, rongé d'une mélancolie noire qui changeait ses traits, altérait son humeur, le rendait inégal, capricieux, bizarre, et dénaturait son carac-

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