‹ Mémoires de CléryChapitre 15 sur 29 · SUR LA VIE DE BIODFFE · texte numérisé non relu

SUR LA VIE DE BIODFFE

tère au point de faire presque oublier ce fonds de justice et de bonté qui en formait l'essence , et que Riouffe n'oubliait jamais. De là sont nées, pour la plupart, les injustes préventions dont il a été l'objet , comme l'expliquent clairement ses commentaires sur le singulier livre de Goethe. Mais ce que les manuscrits de Riouffe renferment de plus précieux , ce sont les traductions des trois dialogues de Platon intitulés r Apologie de Socrate , le Criton , et le Phédon. Il est douteux que jamais traducteur ait reproduit avec un talent plus vrai le naturel , la simplicité , la richesse , l'onction pénétrante, l'harmonie, l'élévation de son modèle. Et quel modèle, et quel sujet ! la vertu persécutée par les lois, trahie par la Providence, abandonnée, livrée par elle à l'iniquité des hommes, flétrie par le dernier supplice; et, du milieu de tant d'horreurs, bénissant la Providence, proclamant l'immortalité de l'âme, prenant la défense des saintes lois, rejetant les voies qui lui sont ouvertes pour leur échapper, et embrassant avec joie ce trépas qui est un bienfait, puisqu'il est leur ouvrage. Quel drame sublime ! quelles augustesleçons ! et de quels sentiments devaient se pénétrer les prisonniers de la Conciergerie lorsque, dans le silence de la nuit et sous les voûtes de leurs cachots, ils venaient autour d'une petite table, et à la lueur d'une lampe sépulcrale , prêter l'oreille à la voix de Riouffe, qui leur enseignait, au nom du divin Socrate, à supporter leur situation présente, à la préférer au sacrilège triomphe des méchants, à la chérir comme un don de Dieu lui-même ; car leur âme immortelle et sans souillure, tout à l'heure affranchie de l'infortune d'un jour, allait jouir, dans le sein de Dieu, d'une éternelle félicité ! Ce fut en elfet dans son cachot que Riouffe traduisit ce Phédon : toute l'éloquence du malheur, toute celle de Platon , brille dans ce morceau : tt certes, si quelque chose pouvait élever le génie de Riouffe , c'était de se trouver, dans sa prison , l'interprète des sublimités que Socrate développait dans la sienne il y a deux mille

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ans. Nous n'ajouterons plus qu'un mot sur Riouffe. Quelque idée que l'on ait eue de sa capacité, on ne saurait lui refuser les talents d'un administrateur et les vues d'un homme d'État. L'un des premiers, il donna à Bonaparte le sage conseil de s'environner de corps politiques, afin de tirer de leur appui une force que ses talents tout seuls ne lui auraient, je dois dire ne lui ont pas donnée : conseil que suivront désormais tous les chefs de nations en Europe, car les temps du despotisme absolu sont passés irrévocablement. D'un autre côté, lorsque le concordat, réglé entre le pape et le premier consul , fut soumis, en France , à la ratification des corps politiques, Riouffe, en parlant de cette transaction au chef du gouvernement , l'en félicita dans ces termes : « Autrefois « l'État était dans fÉglise; vous avez fait qu'aujourd'hui « l'Église est .dans l'État. »

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