‹ Mémoires de CléryChapitre 2 sur 29 · TOM. IX. I · texte numérisé non relu

TOM. IX. I

« le dispute an Vénafre verdâtre ; où Jupiter adoucit les hi- « vers et prolonge le printemps; où i'Aulon bienveillant, « que Bacchus favorise, ne porte point envie aux grappes « de Falerne. » Dans ce riant séjour, Zénobie eût goûté le bonheur, s'il en était encore pour des souverains détrônés!

Une femme avait adouci le fier ressentiment des Romains. Mais qu'est-ce que l'orgueil national , auprès des haines de parti ? De quels excès, de quelles sanglantes proscriptions ne furent point marquées, chez les Romains mêmes, les discordes civiles? Qui n'a présents à la mémoire et les cruautés des Gibelins et des Guelfes, et le nom d'Ugolin, et la tour affamée de Pise? Plus terrible encore est la lutte quand elle a lieu dans la même nation , de peuple à roi. Malheur au souverain qui n'en sort point vainqueur I Le peuple succombet-il , on le charge d'impôts et de fers ; on dresse même des échafauds : mais on ne tue pas tout un peuple. Quelle merci peut attendre, au contraire, le souverain vaincu, le souverain captif, de ses sujets irrités? L'injure qu'il a soufferte est trop grande pour qu'ils en espèrent le pardon et l'oubli. Les moins audacieux même ne trouvent plus de garantie que dans le comble de l'audace ; on l'assassine, ou, ce qui est pire encore, on le juge; car la forme judiciaire et le nombre des juges, ou légitiment l'arrêt aux yeux des hommes égarés, ou lient par la responsabilité les hommes craintifs. La mort du souverain ne satisfait point, ne rassure point assez leur vengeance : le fanatisme républicain, ou la peur d'une restauration possible, voudraient, comme on le verra dans ce volume, trancher jusqu'aux moindres racines de l'arbre monarchique dont ils ont abattu le faîte.

Charles V chez \es Anglais, et chez nous Louis XVI , en ont fait la funeste épreuve. Sans entrer dans des détails qui appartiennent, pour run,à l'histoire d'un autre pays, et qu'on va trouver, pour l'autre, dans les Mémoires de Cléry et de

AVAXT-PBOPOS. 3

Madame, je dois dire que le calice des humiliations et des angoisses fut mille fois plus amer pour le prince français que pour Charles P^ Après la faute énorme que fit ce prince eu se livrant aux Écossais, qui le vendirent, comme autrefois le fut le Christ , à ses ennemis , on l'entoura du moins encore des égards, des respects dus au trône. Dans les différents châteaux qu'il parcourt, on voit moins le captif que le souverain. Ces châteaux étaient alors ou sont encore, en Angleterre, au nombre des plus belles résidences. Le château d'Holdeusby, qu'il habita d'abord, avait été bâti par le lord chancelier Hatton, qui le regardait comme le dernier et le plus grand monument de sa jeunesse. Quand le roi y demande Herbert, un des commissaires du parlement % pour le charger à'un message, Herbert se met à genoux devant lui,en\e priant de lui donner ses ordres : même déférence ou même apparence à New-Market, où le roi soupait en publie, et donnait sa main à baiser; à Moor-Park, qui était un lieu charmant; ou plus tard dans l'Hampton-court , magnifique palais élevé, enrichi parle luxe du cardinal de Wolsey.

1\ est vrai que la scène change quand , porteur d'un ordre qu'il ne montre pas , un officier le conduit au château de Hurst. « Ce château, ou plutôt ce fort, est bâti sur un assez vaste terrain qui s'avance beaucoup dans la mer, et qui n'est joint à la terre ferme que par une langue de sable étroite, couverte de cailloux, et battue des deux côtés par la mer. Ce château a des murailles fort épaisses, et deux plates-formes régulières : toutes deux sont garnies de coulevrines et de fauconneaux montés sur leurs affûts, et dont les boulets menacent au moins, s'ils ne peuvent les atteindre, les vaisseaux qui traversent ce détroit peu large et peu fréquenté Le commandant de cette triste place loi convenait à tous

' Celui qui resta près de lui comme valet de chambre, et dont les Mémoirei commencent l'intéressante collection publiée par M. Gaixot.

égards : au débarquement de sa majesté, il se tint prêt à le recevoir, mais sans aucune marque de respect; il avait le regard sombre, la chevelure et la barbe noires et épaisses, portant à la main une pertuisane, et au côté une large épée à garde, comme les Suisses. Difficilement eût-on pu trouver un homme d'un aspect plus repoussant, et ses manières étaient aussi rudes que sa figure \ »

Le roi put avoir dès lors, plus que jamais, le pressentiment de son sort. Cette prison, ce geôlier justifiaient ces paroles qui souvent échappaient au malheureux prince : « A qui « pousse la hardiesse jusqu'à s'attaquer à son souverain, on « ne doit supposer ni timidité ni modération , quand il s'ait git d'avancer dans l'exécution de ses desseins. » Cependant le pouvoir malfaisant et caché qui l'attirait insensiblement à Londres semble se relâcher de ses rigueurs, plus il en approche. A Windsor, Charles V trouve prête la chambre qu'il y occupait en des jours plus heureux ; il avait à Windsor, pour promenade , la longue terrasse qui regarde le beau collège d*Éton. « Les soldats, quand ils étaient de ser- « vice, dit Herbert, ne se permettaient , soit dans leurs ac- « tions, soit dans leurs discours, rien qui pût blesser sa matijesté. » A Londres même, à St.-James, au moment où s'instruisait son procès, le service de sa table était fait avec le cérémonial ordinaire. Ses gentilshommes remplissaient leurs charges dans le salon d'audience , où l'on avait dressé un dais; et sir Fulk Grevile, échanson, présentait le verre à genoux. Cromwell n'était pas homme à chicaner le roi sur ces minuties, au moment de lui demander sa tète.

Toutes ces formes d'une respectueuse étiquette furent supprimées, il est vrai, quand l'époque du jugement approcha. Dans la nuit du jour où fut prononcée la sentence , deux mousquetaires avaient été placés dans la chambre à cou-

I Mémoircf de «ir Tbomaç Herbert.

cher du roi ; mais l'évéque de Londres et sir Thomas H ' rbert, l'auteur des Mémoires, obtinrent, à force d'instances, que cet ordre fût révoqué. Le roi put prier sans contrainte ; et, quelques heures avant de marclier au supplice, il disposa librement des objets auxquels, par souvenir, tendresse ou prévoyance, il attachait du prix. On lui rendit enfin les honneurs funèbres; et six chevaux drapés de noir, et que suivaient douze gentilshommes dans quatre voitures, traînèrent sou cercueil jusqu'à Windsor; il y fut déposé près du tombeau de Henri VJ IL

Je ne me suis pas sans intention arrêté à ces détails. Charles P' fut, comme on le voit, sinon obéi, du moins respecté jusqu'au dernier moment. Que le sort de Louis XVI fut différent, depuis l'époque où ce prince se laissa ramener captif de Versailles à Paris, au 6 octobre; depuis l'époque où, vaincu au 10 août, sans avoir mis de son côté les chances du combat, il n'eut que la lesponsabilité de la défaite! Que d'humiliations, que d'outrages dans la prison du Temple! On va voir quels odieux progrès, depuis la mort de Charles I", la commune de Paris fit faire à l'art d'abaisser les rois.

L'article consacré à Louis XVI , dans la Biographie universelle, est de M. de Bonald. Il ne justifie guère la réputation du grand écrivain monarchique. Point de chaleur, pas un moment de sensibilité, pas un cri sorti du cœur pour de pareilles souffrances, pas un mot éloquent sur de si rudes infortunes : l'écrivain reste sec et froid; son esprit analytique démêle seulement avec sagacité le but des outrages qu'on fait subir au captif. « La reine, ses enfants, madame Elisabeth, partageaient la prison du monarque, et en augmentaient l'amertume par leurs souffrances. Jamais la rage de tourmenter le malheur n'avait été si féconde en inventions barbares ; jamais autant d'outrages, autant de douleurs n'avaient pesé sur l'innocence et la vertu, et ne leur avaient fait souffrir

une plus longue, une plus cruelle agonie : c'étaient toutes les indignités, et, si l'on peut s'exprimer ainsi, toutes les bassesses de la société , qui en foulaient sous leurs pieds toutes les grandeurs. Il semblait à ces misérables qu'en s'acharnant sur l'homme ils atteindraient le roi, et qu'ils arriveraient à cet être invisible et mystérieux qui avait été si longtemps l'objet du respect de la société, et qui était encore l'objet de leurs terreurs. »

Oh! que nous voilà loin des égards dont on entourait Charles V\ et qui le trompaient encore sur son sort, ou. qui du moins l'adoucissaient! On va lire les récits sincères d'un serviteur fidèle. Quel insolent triomphe! quelle vile joie! quelles insultes faites à l'abaissement d'un captif, à la faiblesse de deux femmes et de deux enfants ! et quel plaisir de démon à changer en supplice les courts instants accordes à leur promenade au pied des tours ! Où était sir Fulk Grevile, échanson, présentant à genoux le verre à Charles /"'? Qui songeait, bon Dieu ! à rien de semblable dans la cour du Temple, quand, subissant sans plainte le dernier dénûment, Louis XVI était force de se mettre au lit, pour que sa sœur et la reine raccommodassent , de leurs mains , son habit, qui tombait en lambeaux. Un dernier trait : On leur avait retiré leurs ciseaux ; elles coupaient le fil avec leurs dents!... Que reste-t-il du roi?

Je ne rappellerai point son procès, l'iniquité de l'arrêt, l'éloquence, le courage et l'inutilité de la défense. Je ne citerai point trois noms immortalisés par le plus noble dévouement : qui ne les prononce avec respect? Louis XVI voulait, autant qu'il était en lui, récompenser le zèle de MM. Tronchet et Deseze: « Comment reconnaître un tel service, dit-il à M. deMalesherbes? Jen'ai plusrien ; et quand je leur feraisun legSjOn nel'acquitterait pas. — Sire, leur conscienceet la postérité se chargeront de leur récompense : vous pouvez dc^jà

leur en accorder une qui les comblera. — Laquelle ? — Embrassez-les ! » Et le lendemain Louis XVI les pressa tous deux sur son cœur . noble récompense en effet, et la plus noble dont puisse s'honorer le barreau français en s'bonorant des deux hommes qui la reçurent. Je ne rappellerai point la lente, la courageuse agonie de Louis XVI, quand on le conduit au supplice; M. Edgeworth en va raconter les détails : mais comme, au contraire, les circonstances de son inhumation sont peu connues, j'en donnerai le procès-verbal tel qu'il existe aux archives de la ville, écrit tout entier de la main de M. de Chabrol '.

La famille que Louis XVI laissait captive au Temple avait, s'il est possible encore, plus à souffrir que lui. Dirai-je le sort de la reine? On s'explique en quelque sorte le fanatisme ardent des juges de Louis XVI : dans le roi, comme le remarque M. de Bonald , ils poursuivaient et croyaient frapper la royauté. Mais la reine , quel ombrage pouvait-elle porter à la république ? Par quelle persévérance odieuse la calomnie avait-elle donné contre elle, à la haine, l'ardeur implacable de la vengeance? Qu'elle a dû souffrir dans ce qu'ont de plus cher, je ne dirai pas une reine, mais une femme, une épouse, une mère, une amie! Quelles renaissantes et poignantes attaques ! Ce que des sauvages du nouveau monde , entourant un ennemi vaincu , mettent d'ingénieuse cruauté à briser lentement les plus sensibles fibres de sou corps, il semble qu'on l'ait mis a torturer tous les sentiments de son cœur. Rassemblez tous vos souvenirs, aidez-les de l'imagination, vous n'arriverez point à concevoir de plus grandes, de plus vives douleurs. La reine cependant les supporte avec un inaltérable courage ; et quand les bourreaux, épuisés par sa cons-

' Cette copie existe seule aux archi- mandé, dans celles de S. M. Louis XVIII. Tes. L'original passa probablement, Voyez à la suite de cet avant-propos, de» mains de M. Dambray, qui Tavait de-

tance, portent un dernier coup à sa pudeur de mère, la nature indignée échappe à l'outrage par un mot de la plus sublime éloquence!

Après la mort du roi et de la reine , et quand cet ange de vertu qu'on nommait madame Elisabeth eut été enlevé à la terre, le Temple ne renferma plus qu'un pauvre enfant, dont on éteignit l'intelligence et la vie dans la terreur des mauvais traitements et la jeune princesse qui , née pour parer un trône, vivait seule au mondeavec les souvenirs et les regrets dans sa prison. Le récit tracé par elle-même de ses souffrances est un des plus intéressants monuments de l'histoire : avec la simplicité de la jeune fille, elle a la dignité du Sang royal, et la prudence que donne le malheur. Il semble qu'elle écrive sous les yeux de ses farouches geôliers; elle a peine à parler : on dirait que l'indignation ou la crainte collent encore sa langue à son palais. Elle ne veut ni se plaindre ni s'attendrir. L'excès de ses maux en retient l'expression : ce style si simple et si bref étonne et touche bien plus que ne le ferait l'épanchement. On sent qu'elle ne peut pas pleurer; et, dans ce qu'elle dit de ses souffrances, on devine, on entend ce qu'elle ne dit pas; l'habitude de la contrainte et l'élévation du caractère ajoutent à la réserve du sexe et de l'âge. Mais sous ces dehors calmes on reconnaît la fermeté d'une âme que la fortune peut éprouver sans l'abattre. Malheureuse et noble princesse ! Qui jamais eût pu croire que V Orpheline du J'eïw^j/g n'avait pas alors épuisé toutes les rigueurs du sort?

D'un tout autre caractère sont les Mémoires d'un jeune prince de son sang, M. le duc de Monlpensier, qu'à travers d'autres principes une autre voie avait amené comme elle à la captivité : car alors la persécution, la prison, l'échafaud, réunissaient les opinions les plus différentes et les hommes les plus opposés, Des jeunes princes de la maison d'Orléans,,

AVANT-PBOPOS. 9

que semblaient devoir protéger la conduite et le nom de leur père, l'aîné s'était dérobé à ses persécuteurs, et les deux autres étaient renfermés, avec leur père même, à Marseille, au fort Saint- Jean.

Notre intention n'est point de porter un jugement sur le prince qu'il faut bien désigner sous le nom de Louis-Philippe Égalité. L'histoire se chargera de tracer son portrait. Les traits s'en trouveront épars dans cette Bibliothèque , et ces traits ne sont point favorables. Des le début de la révolution cédait-il aux mouvements d'un patrioti me sincère, ou bien nourrissait-il , en secret, les projets d'un factieux? Malheureusement la cour de Louis XYI comptait plusieurs princes de son sang, et chacun de ces princes avait près de lui des courtisans avides d'intrigues , jaloux, envieux , ardents à répandre le blâme et la calomnie sur les hauts personnages qui pouvaient avoir des droits, des convictions opposés à leurs vues, à leurs intérêts. Que de fois ces brigues, ces rivalités, contenues sous les rois fermes, et puissantes sous les rois faibles, n'avaient-elles pas troublé, déchiré la monarchie, comme sous Charles YI, et comme il arriva sous Louis XVI ! Il est possible que M. le duc d'Orléans, fort injustement accusé au sujet du combat d'Ouessant, et très- véritable adepte des institutions anglaises, mais éclairé plus tard sur les dangers qui mettaient en péril, non plus les libertés, mais le trône, ait voulu s'en rapprocher pour lui prêter appui : tout dispose à le croire. L'écrivain à qui l'on doit, dans la Biographie universelle, les articles relatifs aux hommes de la révolution , M. Beaulieu, ne leur est pas généralement favorable. Cependant le morceau qui concerne M. le duc d'Orléans contient ce curieux passage : « Il parut s'arrêter un moment sur les " bords de l'abîme qui allait l'engloutir. Le vice-amiral, '< Thévenard, momentanément ministre de la marine, es- « pérant sans doute le ramener dans le parti du roi, l'avait

« fait nommer amiral. Bertrand-Molleviile, successeur du « vice-amiral, annonça au duc cette nomination. Celui-ci alla « sur-le-champ lui rendre visite, et l'assura qu'il attachait « le plus grand prix à la faveur que le roi venait de lui ac- « corder , parce qu'elle lui donnait les moyens de faire con- « naître à sa majesté à quel point ses intentions avaient été « calomniées.

«11 témoigna au ministre, avec les expressions de la sin- « cérité et de la franchise , l'horreur que lui inspiraient les « crimes dont il était accusé. Alors Bertrand-Molleviile lui « proposa de le présenter au roi, pour exposer lui-même à « sa majesté les sentiments dont il était pénétré. Le duc ac- « cueillit avec empressement la proposition du ministre , qui « rendit sur-le-champ compte à Louis XVI de cette conver- « sation. Le prince fut reçu le lendemain. Le monarque eu « fut on ne peut plus satisfait, et dit à Bertrand-Molleviile : « Je suis de votre opinion : il revient à nous sincèrement, « et il fera tout ce qui dépendra de lui pour réparer le mal •fait en son nom, et auquel il est possible qu'il n'ait pas eu « autant de part que nous l'avions cru, »

Bertrand-Molleviile ajouteque le duc vint, ledimanche suivant, au lever du roi. « Les courtisans, qui ignoraient ce qui s'é- « tait passé, lui firent essuyer des mortifications si insultantes, « qu'il fut obligé de se retirer sans avoir vu la famille royale. « On le poursuivit en rinjuriant jusqu'au bas de l'escalier : «il s'éloigna, la rage et l'indignation dans le cœur, se per- « suadant que la reine et le roi étaient les provocateurs de « ces outrages, qu'ils ignoraient, et dont ils furent.très-affli- « gés lorsqu'ils en furent instruits. »

Hélas! ils ignoraient tout et ne prévoyaient rien! Dès ce moment, on le conçoit, le prince ne respira plus que la vengeance. Mais pouvait-elle donc l'entraîner jusqu'au vote fatal et cruel qui seul aurait suffi à flétrir sa mémoire? Qui put

le lui arracher? Le ressentiment, la crainte, ou l'ambition. Précisément à l'occasion des Mémoires de M. le duc de Montpensier, j'avais eu, sous la restauration, l'honneur de passer quelques heures à Neuilly. C'était par une belle et brûlante soirée d'été : du milieu des parterres s'élevaient les plus odorants parfums; les fraîches brises qui traversaient la Seine tempéraient la chaleur ; et, tout en foulant aux pi^ds les plus doux tapis de verdure, on rappelait, avec la vivacité des souvenirs les plus attachants, les jours de l'exil ou de la captivité. J'appris alors qu'avant le jugement qui suivit le 2 1 janvier, un jeune prince quitta précipitamment l'armée de Dumouriez, accourut à Paris, se jeta aux genoux du duc d'Orléans, parla, pria, pressa, et, triomphant ou de l'incertitude ou des engagements pris, obtint, à force d'instances, que le re/)mse«^aw^voterait comme le voulaient la justice, son nom, son rang, et l'humanité. Heureux de cette promesse, le jeune prince repartit à l'instant pour la frontière du Nord. Hélas ! quelle ne dut pas être sa douloureuse surprise quand le Moniteur y apporta la certitude d'un vote impie!

Ce vote ne dut point causer moins de regrets au duc de Montpensier: ses Mémoires, fort intéressants, sont écrits, quoique au fond d'un cachot et dans les jours les plus sanglants, avec ce sentiment de force, d'espoir, et presque de gaieté, que conserve, au milieu des plus grands périls, l'heureuse jeunesse. Comment l'apologie qu'ils renferment en peu de mots, de M. le duc d'Orléans, ne serait-elle pas respectable et touchante? C'est un fils qui défend la mémoire de son père, et de son père mort avec courage sur l'échafaud î

Celui que la terreur tenait en permanence à Paris suffisait à peine aux jugements du tribunal révolutionnaire. Les prisons étaient encombrées de <^6?^€;/W5 qui attendaient, désiraient, provoquaient et souvent devançaient ses jugements. Les princes n'avaient pas seuls alors le triste privilège de la captl-

12 AVANT-PBOPOS.

vite et du supplice. Sous l'ancien régime, Paris comptait cinq prisons : la terreur, peu de temps avant le 9 thermidor, en avait porté le nombre à trente-deux. Cette révolution du 9 thermidor eut lieu le 27 juillet 1794 , et, le l" juillet, les prisons de Paris renfermaient onze mille quatre cents détenus! et, le 7 juillet, ce même fer avait frappé, sur l'échafaud, soixante et dix-huit victimes! A quelles angoisses ne devaient pas être en proie les captifs que le même sort attendait, et quels tableaux offraient les prisons !

Quoiqu'un demi-siècle nous sépare aujourd'hui de cette époque, un drame si pathétique ne peut jamais perdre l'intérêt qu'il porte en lui. Pour donner une idée de ces jours malheureux, et des lieux qui renfermaient tant de souffrance, nous avions à choisir entre bien des récits différents. Le premier rang entre ceux que distinguent la chaleur du style et le talent appartenait, sans contredit, aux mémoires de Riouffe. La notice qui les précède est écrite par une main qu'il pressa souvent dans la sienne. Le soin de faire connaître son esprit et son caractère appartenait à l'amitié. Nul ne fut plus sensible que Riouffe au malheur des hommes: il se fût réjoui d'avoir pour biographe, comme il l'avait eu pour ami, le médecin dont l'humanité courageuse sut adoucir les maux d'un fléau destructeur, et qui honora deux fois en Espagne son nom, son art , et son pays.

E'^ Barrière.

Page 1