D'UN DÉTENU
POUR SERVm A l'histoire de Là TYRANNIE DE ROBESPIERRE.
Le mois d'octobre 1793 (vieux style ) sera fameux à jamais par les arrestations innombrables qui eurent lieu pendant sa durée. La tyrannie entra, pour ainsi dire, en possession de la France entière à cette époque , et ses effets se firent sentir d'une manière explosive sur toute la surface de la république. La faction dont Robespierre était le cbef triompbait partout, et recueillait les fruits de la victoire qu'elle avait remportée le 31 mai. L'usurpation s'organisait : les efforts des bons citoyens , sans suite , sans puissance , sans point central , n'avaient été qu'une misérable velléité, qui n'eut d'autres effets que (l'indiquer plus sûrement aux coups du tyran tout ce qu'il y avait de gens éclairés et capables d'énergie dans la république. Le prétendu fédéralisme fut un vaste piège, dans lequel furent enveloppés tous les administrateurs dignes de leur poste et une foule d'hommes dignes de la liberté. Une génération entière , cette génération véritablement disciple des Jean-Jacques . des Voltaire, des Diderot, a pu être anéantie, et l'a été en grande partie sous cet horrible prétexte.
L'ame est inconsolable quand on songe à cet espoir de la patrie dévoré par un tyran , et abandonné encore chaque jour à la férocité des jacobins, ses satellites '. Enfin, la France n'offrait alors que l'image d'un pays conquis par des sauvages , et dont Robespierre dirigeait les mains destructives contre les
' J'écrivais ces lignes avant la fermeture de ce repaire de brigand*.
i^Notede l'auteur. ]
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lumières et la probité. Dans cet état désastreux , Bordeaux n'échappa point au sort commun. On était trop heureux de pouvoir l'accuser aussi de fédéralisme , et on en profita. On avait fait depuis quelques jours des visites domiciliaires dans cette ville , nom sous lequel la tyrannie essayait partout la violation de l'asile des citoyens et la destruction totale des droits de l'homme. La force départementale bordelaise dissoute aussitôt que formée, un département faible et irrésolu, une municipalité divisée et tremblante, une masse de citoyens égoïstes et inertes, promettaient un succès facile aux émissaires du tyran , qui, gorijés des trésors de l'État, marchandaient la liberté d'une petite portion de citoyens, pour avoir le droit d'usurper celle de tous les autres. Ils avaient établi une espèce de camp d'observation , oij ils avaient rassemblé trois ou quatre mille hommes, sous le nom d'armée révolutionn.iire; c'est là que, dans leurs complots parricides , ils machinaient contre cette grande cité ; c'est de là qu'ils la divisaient, l'affamaient; qu'ils soufflaient dans son sein tous les fléaux , la délation , l'espionnage , la calonmie et l'anarchie; qu'ils épouvantaient tous les hommes intègres, et appelaient à eux tous les scélérats. Us ont suivi constamment la même marche avec les autres villes. Ils se rendaient cette justice, qu'ils ne pouvaient habiter dans les mêmes murs avec la liberté, les lois et les lumières. Partout où ils osaient se montrer les bons citoyens devaient se cacher; et leur cortège ne devait être formé que par cette populace qu'on trouve toujours à la suite des imposteurs , par une soldatesque effrénée, des jacobins et des bourreaux. Us agissaient avec toutes les forces du gouvernement qu'ils avaient usurpé. Bordeaux était abandonné aux siennes , et ces forces étaient nulles.
Les tentatives des amis de la liberté , comme je viens de le dire, avaient été impuissantes, par l'incohérence des mesures et l'impossibilité de les centraliser. La force du gouvernement en France sera toujours incalculable , et présentera sans cesse une masse inexpugnable, tandis que les citoyens n'auront qu'un morcellement de forces à lui opposer. Réuni à une faction , quand il voudra il perdra la liberté, comme l'avait fait Robespierre. Que dis-je? il peut la tuer par la seule arme de la calom-
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nie. Or il était, comme je viens de le dire , tout entier dans la main des factieux. On voyait bien, à Bordeaux, une jeunesse ardente s'agiter , mais sans objet bien déterminé , sans cbef et sans moyens. Le plus grand résultat qu'elle obtint fut de se réunir en club. L'âme s'ouvrait à une sorte de joie et d'attendrissement, en voyant cette jeune élite se lever pour conserver le dépôt de la liberté ; mais la raison ne s'ouvrait pas à l'espérance. On avait fait assez, à Bordeaux comme partout ailleurs , pour exprimer le vœu du peuple : on n'avait pas fait assez pour l'appuyer auprès des usurpateurs, qui feignaient de ne pas l'entendre.
Les pères, les mères , les épouses croyaient avoir fait les plus grands sacrifices en laissant leurs enfants ou leurs maris courir les dangers du club , et ceux-ci en prononçant des discours à la tribune. Vieux ou jeunes , on peut dire de tous qu'inexpérimentés dans les orages démocratiques, ils ne prévoyaient guère ce que cacbait de vengeance et de projets infernaux la conquête de la France, méditée et exécutée par les jacobins. Il en était ainsi partout où une sorte de sécurité engourdissait la résistance. Le jacobinism.e et le Tobespierrisme étaient des maladies nouvelles, dont on voyait bien les symptômes, mais dont on ignorait les terribles effets. Les départements éloignés surtout pouvaient-ils prévoir qu'il en résulterait la ruine des plus florissantes cités, le massacre de plus de cent mille citoyens, l'emprisonnement de trois cent mille, la destruction du commerce et des arts, l'asservissement delà France mutilée, flétrie, et noyée dans son sang?
Si l'amour de la patrie et de la liberté , le respect des personnes et des propriétés , l'obéissance aux lois ; si tant de sentinjents généreux s'exbalaieiit pour ainsi dire à pure perte de tous ces jeunes cœurs , il n'en était pas de même de la tyrannie et de ses émissaires. Leur rage était concentrée , leur langage bypocrite et calomniateur, leur marcbe assurée, corruptrice et savante. Ils avaient tiébuté par s'emparer du nom de la section Franklin, plutôt que de la section elle-même '. Ils ébranlaient
• Cette section , comme on l'imagine hommes de tous les points de la répu-
aisément, était composée de la classe du blique s'écrièrent unanimement : « C'est
pen;ile la moins instruite. Lorsque j'ai le tahleau de ce qui s'est passé dans nos
in ce morceau à la Conciergerie, des communes. « [Note de V auteur.)
toutes les autorités , en attendant l'instant de les détruire ; ils fanatisaient l'ignorance, épiaient la vénalité ; et, ne s'appliquant à connaître les sources du bonheur public que pour les empoisonner , ils y parvenaient chaque jour davaato^e. Ce qu'il y a de particulier, c'est que toutes leurs machinations pesaient sur la classe des sans-culottes, dont ils se disaient les amis ; ils l'affamaient pour la conquérir. Les ouvriers et leurs femmes passaient des nuits entières à la porte des boulangers. Ils poussèrent l'impudencejusqu'à ne vouloir accorder de subsistances qu'à la section Franklin exclusivement ; elle était pour eux comme une citadelle d'où ils assiégeaient la ville. Des orateurs véhéments dirigeaient sans cesse leurs discours contre cette section, arsenal d'anarchie , et qui , menaçant sans cesse la sûreté publique , s'était déjà emparée de plusieurs pièces de canon. Un incident provoqua enfin un éclat qui pouvait devenir décisif : une députation du club des jeunes gens , envoyée à la section Franklin, y fut arrêtée : alors on court aux armes. Les émissaires du tyran devaient se réjouir : il paraissait certain que le sang français allait couler. Lçs membres de la municipalité l'apprennent, et se rendent sur la place. I^e courroux si bien fondé de cette jeunesse s'amollit à la vue des magistrats , et se change en obéissance. Devant l'organe de la loi, leurs armes s'inclinent avec respect. Voulez-vous savoir si une ame est de trempe à être libre, mettez à l'épreuve son respect pour les magistrats. Celui des jeunes gens de Bordeaux fut sans bornes; ils se retirèrent. Leurs députés furent relâchés ; mais c'est tout ce qu'on tint des nombreuses promesses qu'on leur fit, et le machiavélisme de tyrans déjà vieillis dans la perfidie obtint un triomphe aisé sur la candeur et l'inexpérience. Le club des jeunes gens fut fermé : la section Franklin redoubla d'audace , le département prit la fuite; et ce seul foyer où brillait encore quelque étincelle d'esprit public fut détruit. Des gardes nationaux choisis dans la section Franklin, devenue maîtresse, en prirent possession comme d'une place emportée d'assaut. Tout Bordeaux n'offrit plus que cette triste image : il n'y resta plus de trace de liberté. Des brigands, à la tête d'hommes stipendiés, portèrent l'effroi dans toutes les maisons, et enlevèrent une
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foule de citoyens pendant Ja nuit. Un sommeil paisible ne fut plus un bien dont aucun habitant eût la jouissance. Le bruit des arrestations nocturnes éclatait le matin , et remplissait tous les quartiers de stupeur et d'épouvante. Les vrais magistrats étaient en fuite , destitués ou arrêtés eux-mêmes. Un mauvais génie invisible semblait s'être emparé de la ville , et ne se plaire qu'à porter ses coups dans Fombre : c'est dans ces circonstances qu'on vit tout à coup paraître le buste de ^larat, couvert d'un bonnet rouge , et promené par un comédien du Vaudeville, que suivaient quelques hommes inconnus. Ces présages affreux, qu'ils appelaient une fête, redoublaient la tristesse universelle. On regardait en silence cette procession traverser les rues, et ii'entraînant après elle que quelques vagabonds, comme un égout qui entraîne les immondices après l'orage. Le triomphe du nouveau Teutntès annonçait que des sacrifices d'hommes allaient se faire. Les fuibles digues qui défendaient encore l'ordre public furent renversées par la destitution totale de la municipalité; des intrigants, des envoyés jacobites se répandirent dans toutes les places. Ce fut alors que les émissaires du tyran entrèrent en conquérants dans cette cité ," organisée pour eux et par eux , nouvelle et effrayante tactique qui joint au mulet de Philippe la délation et la scélératesse oii le crime et l'hypocrisie seuls font tout, et où le général et les soldats ne paraissent que pour le pillage et les proscriptions. Je ne fus point témoin de ces horreurs *; j'étais destiné à en voir d'autres plus atroces encore. Si je n'ai pas été témoin de
' Pour s'en faire une idée , il faut lire petite vérole m'avait mise à deux doigts
ce fragment d'une lettre de la veuve de la mort, lorsque ces monstres de
(îuadet à une de ses amies : Lacombe et Julien m'envoyèrent cher-
« Tous mes malheurs ne se sont pas cher par deux cavaliers de la troupe réhornés à perdre le plus chéri des maris, volutionnaire , pour me conduire au tri- Ces monstres altérés de sang ont aussi bunal avec mes trois enfants : leur proentraîné dans sa chute mon respectable jet était de me faire périr, et de mettre père, âge de soixante-dix-huit ans, ma mes enfants à l'hospice. Ces malheureux sœur Bouquey et son mari, mon beau- cavaliers eurent pitié de moi, rendirent père , un frère à mon mari et nue de ses compte de mon état à Lacombe, qui leur tantes, n'ayant d'autres crimes que leurs répondit : « Ce sera donc pour une autre vertus, et d'avoir voulu conserver ceux fois. » Une chose que vous aurez peine à qui la propageaient. Je n'aurais pas même croire, et qui fait tort à l'humanité, échappé à la fureur de ces cannibales , de c'est que mon médecin et mon chirurgien ces assassins, si la Providence n'eût pas m'abandonnèrent, tant la terreur était veillé sur mes jours, qu'elle conservait dans toutes les âmes ! » sans doute pour mes pauvres enfanta. La ( Sote de l'auteur.)
la dévastation de Bordeaux , et si je n'ai pas vu le sang couler dans ses murs, j'ai vu massacrer sa députation entière : les hommes les plus éclairés, les plus éloquents et les plus vertueux de la république, ne survécurent que peu de jours à la liberté de la seconde des cités qu'ils représentaient , et dont ils soutinrent la gloire jusque sur l'échafaud.
Tel était l'état déplorable dans lequel se trouvait Bordeaux , et Torage qui grondait sur lui, lorsque j'y fus arrêté, le 4 octobre 1793 (vieux style ), à trois heures après minuit, peu de temps avant l'entrée des lieutenants du vainqueur du 31 mai.
Je n'avais jamais paru de ma vie devant aucun magistrat, je n'avais jamais connu d'assignation devant aucun tribunal ; et mon indépendance avait été jusqu'alors , je crois, la plus grande et la plus complète dont aucun être eût jamais joui. Je puis dire que je n'avais aucune idée de ce que c'était qu'une prison et des fers. Jeté depuis dans des cachots , au milieu d'une foule d'infortunés, je me suis souvent reproché de n'avoir jamais arrêté mes pensées sur ces dépôts où l'ordre social entasse ceux qu'il sacrifie à sa sûreté, et où , depuis , la tyrannie a précipité des milliers de victimes» Ce fut du sein de cette indépendance vierge , pour m'exprimer ainsi, que je fus plongé tout à coup dans la captivité et chargé de fers. D'abord ma position me parut un rêve. Il me semblait toujours que j'allais me réveiller libre.
Je fus conduit au comité révokitionnaire de la section Franklin, le seul qu'il y eût alors, et qui était sorti comme tout formé des enfers. C'était un ramas de clubistes, présidé par des émissaires à cheveux noirs : il semble réellement qu'il n'y ait qu'à oser en France , tant la privation de tout exercice politique rend un peuple ignorant et aveugle sur ses droits. Ce club instrumentait tout aussi tranquillement que si c'eût été la chose la plus naturelle du monde , que d'arrêter la nuit trois ou quatre cents personnes , et de remplir tout de confusion et d'alarmes. Seulement une sorte de satisfaction niaise, mêlée d'étonnement, se peignait sur la figure des sans-culottes, qui exécutaient avec malignité et indécision. Quelque éclat qu'ait jeté
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Tesprit français par sa littérature et ses philosophes, il est peu (le nations où Tesprit de la masse soit moins avancé. C'est que la littérature ne polit qu'un certain cercle d'hommes , et que la liberté seule donne du sens et de l'esprit a une nation.
J'avais été arrête avec un Espagnol. Il était venu chercher la liberté en France, sous la garantie de la foi nationale. Persécuté par Finquisition religieuse de son pays, il était tombé en France dans les mains de l'inquisition politique des comités révolutionnaires. Je doute qu'il existe une âme plus véritablement et plus énergiquement éprise de l'amour de la liberté , et plus digne d'en jouir. Sa destinée est d'être toujours persécuté pour sa cause , et de l'aimer toujours davantage. Raconter mes malheurs , c'est raconter les siens; notre persécution avait les mêmes causes, les mêmes fers nous ont enchaînés, les mêmes cachots nous ont reçus , et le même coup devait finir notre vie- Au moment où nous fûmes saisis, un officier municipal accompagnait la horde. Je remarque cette circonstance : depuis je n'ai plus vu de magistrat du peuple, et mes yeux ne se sont plus reposés sur l'écharpe nationale, signe consolateur , et qui rappelait au moins l'idée d'un pays civilisé. C'était à cette tourbe que des Français étaient abandonnés. Si j'étais indigné pour moi-même, combien ne le fus-je pas davantage quand je vis au milieu de ces factieux un représentant du peuple, Duchàtel,\2L tête nue, et pressé par des satellites!... Ils osaient l'interroger... Il me sembla voir tout le peuple français outragé dans sa personne. Au bout de trois heures qui suivirent un court interrogatoire, on vint nous signifier que Duchâtel, l'Espagnol et moi , allions être traduits à la Réole , devant des représentants.
Bientôt un grand bruit se fait entendre ; des hommes armés s'assemblent, les allées et les venues se précipitent. O véritable contre-révolution ! Je vois passer Duchâtel^ les mains chargées d'indignes fers et attaché au corps avec une corde qu'un gendarme tenait en laisse à six pieds : ce jeune homme retenait des larmes d'indignation qui roulaient dans ses yeux ; la tête haute et le regard courageux et terrible, son caractère de représentant se traçait sur son front,, en traits d'autant plus augustes qu'il
était méoonnu : sa taille était avantageuse, l'intrépidité respirait tellement dans tout son visage, d'une beauté maie et vigoureuse, sa jeunesse paraissait tellement indépendante et libre, que tant qu'a duré la route je ne me souviens pas d'avoir vu un seul moment de sécurité aux gendarmes, quoiqu'il eût des fers aux pieds et aux mains, et qu'il fût attaché avec une douzaine de cordes au dedans et au dehors de la voiture ; il traversa avec majesté tout le long corridor et une partie de la place. Les hommes qui le conduisaient avaient les yeux baissés, comme honteux de descendre du rang de citoyen français au rôle de sbire de la tyrannie.
On nous jeta chacun dans une voiture : le peuple gardait le silence, les femmes pleuraient, l'intérêt était sur tous les visages; c'était une énigme, un mystère du gouvernement. Le peuple, par ce choc violent, était reporté à trente ans en deçà de la révolution, et avait l'air de dire : Cela vient d'en haut, comme il le faisait sous le despotisme. Des siècles d'une obéissance passive lui ont fait contracter cette habitude trop funeste, lorsqu'une grande injustice vient étonner sa moralité : cette locution ne se détruira pas en un jour , et surtout avec le gouvernement révolutionnaire. Cependant un pays n'est point libre, et est indigne de l'être, lorsque cette locution servile est en usage, et qu'on dit sur une grande oppression, au lieu de la repousser : Cela vient d'en haut.
Enfin nous partons : le cortège était magnifique, et beaucoup trop ; trois berlines à six chevaux, des hommes qui couraient à cheval devant, derrière et aux portières, donnent une idée des dilapidations qui se commettent dans ces occasions. C'était la fête des chars , et nous recrutâmes jusqu'aux portes de la ville beaucoup de sans-culottes à qui leurs camarades disaient de moui^r : Prends un cheval ; c'est la nation qui paye.
Javais quatre citoyens dans ma voiture, sans compter ceux qui étaient sur le siège et sur l'impériale : je leur parlai avec chaleur et véracité sur beaucoup d'objets; ils m'écoutaient. Mais avais je plus de raison que des citoyens venus exprès de Paris pour apporter à Bordeaux la véritable politique, et qui tout d'un coup, comme par magie, avaient rendu une grande partie de
porteurs d'eau et des commissionnaires de cette ville si puissants, qu'ils arrêtaient les gens riches, et si heureux, qu'ils couraient la poste ?
A la première pause, pour souper, je ne pus retenir mon indignation : l'Espagnol et moi n'étions point attachés; le redoutable Duchatel l'était; des mains étrangères suppléaient à l'usnge des siennes, comprimées dans d'étroits ferrements ; on le faisait manger. Un innocent, un représentant du peuple, un homme dans cet état, auquel son semblable insulte à ce point, faisait bouillonner mon sang. Je lisais dans ses yeux (les plus expressifs que j'aie jamais vus ) tout ce qui se passait dans son âme ; je mendiais dans ses regards le signal de la résistance , qui nous eût fait infailliblement massacrer tous trois. Le sourire amer était sur ses lèvres, et le désespoir dans son cœur. En parlant avec force contre cette indignité, je saisis, sans m'en apercevoir, une bouteille , dans l'attitude d'un homme qui veut la lancer. Il n'en fallut pas davantage : aussitôt trois gendarmes me serrent, m'entourent, comme par une manœuvre insensible. Au bout d'un quart d'heure je n'eus plus rien à envier à moc malheureux camarade d'infortune , et je fus garrotté. Depuis, je l'ai été jusqu'à Paris. Le chef de la bande qui nous conduisait était un homme à cheveux noirs, crépus et jacobites , au teint bilieux, à la mâchoire pesante, au ventre énorme, et à l'air mystérieux d'un satellite de le Noir ou de Sartines. La liberté ne lui avait pas donné une haute idée de la dignité de Ihomjne, puisqu'il loutrageait ainsi. Il est probable qu'il n'avait pas non plus étudié la tolérance dans Voltaire; il avait à la bouche certains mots de Montagne, At sans-culottes, de jacobins, comme un bedaud de paroisse ceux de luthériens, de pape et d'assemblée des fidèles; voilà, je crois, tout ce qu'il savait de la révolution. Au reste, il était costumé convenablement : les moustaches, le large sabre, les pistolets à la ceinture, le pantalon neuf, et tous les agnus et les médailles de l'ordre ; je parie aussi qu'il était fort en règle du côté des cartes civiques et des certificats. Ce fut par son ordre que je fus attaché : je lui en témoignai mon ressentiment par une pluie de sarcasmes. Monseigneur le jacobin, lui disais-je, vous qui êtes couronné d'un bonnet rouge, en vertu
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de quel article des Droits de l'iiomme chargez-vous un citoyen français de fers ? Il me répondit sérieusement qu'il u'y avait plus de monseigneur. Il fut d'ailleurs euchauté d'apercevoir que j'étais antijacobin ; cette découverte acheva de lui ôter toute espèce de remords, et c'est le seul profit que j'aie retiré de mes discours. Il retourna vers la proie qu'il couvait spécialement des yeux , le représentant. C'est par de pareils Vandales que la France est ensanglantée depuis un an entier. En arrivant à la Réole , il ne manqua pas de me faire mettre au cachot tout seul, comme mutin. Au passage de la Garonne, j'avais eu une nouvelle altercation, et j'avais été tenté vingt fois, en la passant, d'aller au fond de la rivière chercher la vérité avec un grand coquin de Biscayen qui discutait vivement sur les droits de l'homme, avec moi qu'il tenait enchaîné.
Quand je fus sous ces voûtes souterraines, quand d'énormes verrous se refermèrent sur moi avec un fracas inconnu à mes oreilles; quand je me vis seul, séquestré de la nature entière, privé de la douce lumière du jour, je payai à l'humanité le tribut qu'elle ne remet à personne. Je me souvins de mes affections , et je pleurai. Ce sont les seules larmes que j'aie versées dans ce long cours d'adversités. Mon dernier adieu s'exhala vers tout ce que j'avais de cher, à travers ces murailles épaisses : depuis, mes yeux sont restés secs. Il est des côtés du cœur si tendres, qu'on ne peut y toucher sans une crise douloureuse. J'échappais à des sentiments que je ne pouvais détruire ; et je me suis toujours arrangé comme un homme qui sait très-bien qu'il est mort. Les agents subalternes avaient disparu, et les égards, l'humanité même se remontrèrent. On nous mit au bout de deux jours, l'Espagnol et moi, toujours séparés, dans une maison de bénédictins qui servait de caserne. A travers des barreaux simples et très-espaces, mes yeux se promenaient sur une immense vallée que traverse la Garonne; je revis des arbres, des chnnips, et le magnifique spectacle de la nature. J'en jouissais de toute mon âme, comine d'un bien que j'étais menacé de perdre à jamais. Tj'appareil qui nous environnait était tout militaire d'ailleurs. Interrogés quelques jours avant, nous avions traversé une haie de soldats qui gardaient un escalier étroit , long et obs-
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cur, par lequel on arrivait à une chambre mal éclairée, où siégeaient les représentants. On me demanda peu de chose, même avec une espèce de bonté, mais forcée autant qu'il m'en souvient, et le ton d'un intendant poli, mais vieilli dans l'exercice d'un pouvoir despotique. Le général de Tarmée révolutionnaire m'était venu prendre avec quelques adjudants , et me parut faire là précisément le même métier que j'ai vu faire depuis aux valets de guichetiers à la Conciergerie : le club se tenait sous ma chambre. Quelquefois dans le lointain, à travers les taillis, au delà de la rivière, je voyais les représentants du peuple se promener à cheval, suivis du général révolutionnaire et de ses adjudants. Je n'étais point fâché de voir les armes céder à la toge; mais je ne pouvais m'empêcher de comparer cet état de puissance avec les dogmes de la sans-culotterie.
Enfin nous fûmes envoyés tous trois à Paris, et remis à la discrétion de deux gendarmes, qui, spéculant sur nous, nous affamèrent le long de la route. Duchâtel était avec un gendarme dans la première voiture ; l'Espagnol et moi avec l'autre gendarme dans la seconde. Ce fut par une suite de cette cupidité que nous fîmes le chemin sans descendre et sans arrêter, et que nous restâmes cent quarante-neuf heures assis au fond d'un cabriolet fort incommode : aux relais nous obtenions qu'on plaçât nos voitures de front ; nous nous voyions, et cela nous consolait. Duchâtel plaisantait même d'assez bonne grâce sur le sort qui l'attendait.
A un relais, Duchâtel apprit qu'un de ses collègues était à l'auberge; il demanda à le voir; il obtint pour toute réponse : « Je n'ai pas le temps, je dîne. « Je ne cherche point à me rappeler le nom de cet homme : c'était à son collègue malheureux, souffrant, enchaîné, qu'il répondait ainsi. Cet individu peut bien être un de ceux qui ont usurpé la souveraineté nationale, mais à coup siîr ce n'est pas un grand homme.
Pour l'instruction de ceux qui abandonnent avec tant de facilité l'existence des citoyens à des mains mercenaires, je dois une petite digression sur un des gendarmes; on verra combien l'abus de l'autorité est voisin de son exercice, et de combien d'instituteurs sages et profonds a besoin une nation dont la maladi;.'
particulièïe est l'ostentation, l'envie de paraître, et de sortir de sa sphère.
Ce gendarme avait été cuisinier à Agen ; il voulut se montrer dans toute sa splendeur aux mêmes lieux où il avait végété dans l'obscurité de la cuisine.
Il nous (U faire quarante lieues de plus, exprès pour sa gloire, et pour que tout Agen le vît disposant des deniers de l'État et enchaînant les citoyens. Cet homme était bien un des plus jactancieux et des plus méchants qu'on puisse voir.
Il avait un de ces fronts larges et plats sur lesquels on lit en gros caractères , impudence. Il ne manquait jamais de mettre à chaque poste tous les gardes nationaux en réquisition, qui regardaient en avançant la tête , avec mystère et une précaution respectueuse, comme si Pittet Cobourg au moins eussent été derrière les stores. S'il était de l'essence de la liberté d'avoir des gendarmes, il en faudrait au moins de formés exprès pour elle, .l'ai vu les routes couvertes de femmes attachées avec des colliers de fer au col, des hommes enchaînés trois à trois, d'autres courant attachés à la queue d'un cheval, pour avoir été ou brissotins, ou rolandins, ou modérés. L'humanité a été plus dégradée en France pendant un an (l'an II de la république), qu'elle ne l'est en Turquie depuis cent ans. Je ne m'appesantis sur toutes ces choses que parce qu'à chaque pas on sent le besoin de donner au peuple le respect de lui-même et de la dignité de l'homme.
Quand nous fumes dans Agen, à la même auberge où il avait servi, cest alors que notre homme voulut recueillir tous les regards : il allait, il venait, il visitait la voiture à chaque instant et sans nécessité; il faisait des signes aux citoyens, plus triomphant que s'il eût amené douze Autrichiens faits prisonniers de sa main. Il nous laissa trois heures en proie à l'ardeur du soleil et aux injures de toute espèce; je fus couché en joue, injurié spécialement, parce qu'à la fin mes yeux s'étaient allumés dindiqnation, et que mes regards sans doute étaient devenus sinistres, comme ceux des clubistes qui nous visitaient la carte à la boutonnière , le bonnet sacré en tête, et les imprécations à la bouciie.
L'illustre cuisinier met enfln le comble à sa gloire : il fend la foule, crie gare! et paraît avec deux maréchaux ferrants. Alors, aux yeux de tout Agen, il commande, du ton qu'on crie aux armes, de river à la jambe de l'Espagnol et à la mienne un boulet ramé de quatre-vingts livres. Ces deux boulets furent apportés avec ostentation, et montrés au peuple préalablement. ÎSos mains attachées, nos corps ceints d'une triple corde lui paraissaient des mesures peu suffisantes ; nous gardâmes, le reste de la route, ces fers tellement pesants, que si la voiture eût penché, nous avions infailliblement la jambe cassée, et si extraordinaires, qu'ils étonnèrent à la Conciergerie de Paris des guichetiers en place depuis dix-neuf ans. C'est à la jactance de l'illustre cuisinier d'Agen que l'Espagnol et moi dûmes ce traitement. On ne pouvait rien ajouter à la barbarie de ceux qu'avait éprouvés, dès le commencement de la route, le représentant du peuple. Pour l'Espagnol, combien de fois pendant le chemin ne lui demandai-je pas pardon de tant d'indignités, au nom de la nation française !
ISous arrivâmes à Paris le 16 octobre { vieux style). Ici s'ouvre une scène nouvelle. >'ous voilà donc tombés tous trois dans cet abîme des vivants, dans cette Conciergerie de Paris, teinte encore sur tous les murs du sang des victimes du 2 septembre , et où le tribunal révolutionnaire a dépassé toutes les bornes connues de la scélératesse et de la férocité. Avant d'y parvenir, nous avions été présentés à toutes les prisons de Paris, et promenés pendant trois heures du Luxembourg à la Force, de la Force à l'Abbaye, dont la vue seule me lit frissonner. On nous reçut à la Conciergerie. On nous porta dans le premier guichet, et l'on fit venir des serruriers pour dériver mes fers et ceux de l'Espagnol. Ceux de Duchàtel étaient à vis. D'abord on m'assit sur un fauteuil ; mais cette posture ne paraissant pas commode à l'ouvrier, on m'étendit à terre; couché comme un animal exposé en vente, j'étais en butte à leurs ris insolents. L'opération finie, je veux me relever ; mais n'ayant pas consulté mes forces épuisées , à mon insu, par une longue marche (j'étais resté, comme je viens de le dire, cent quarante-neuf heures en voiture sans changer de place), je chancelle; aucune main secourable ne se présente :
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j'étais repoussé de l'un à l'autre comme un liomme ivre dont se joue la populace. Je désespérai cette fois de l'humanité, je la maudis, et je tombai la face contre terre. Oui, mon âme est forte, puisqu'elle n'a pas succombée ces épreuves. 0 dignité de riiomme, première base de la liberté, quand seras-tu respectée? Bientôt je fus séparé de mes compagnons, et plongé, sous le nom de secret, dans le cachot le plus infect de la maison. J'y trouvai des voleurs, et un assassin condamné à mort, qui croyait gagner beaucoup en prolongeant sa misérable existence dans un pareil repaire, au moyen d'un appel en cassation qui ne lui réussit pas. Le soir, trois grands guichetiers, suivis d'énormes chiens, vinrent nous visiter. .Te vis mes malheureux compagnons se presser d'aller au-devant d'eux : c'était en effet les seuls êtres par lesquels ils communiquaient encore avec le monde. Ce fut à la lueur de leurs flambeaux, qui apportaient la lumière dans cette caverne où jamais celle du soleil ne pénétrait, que je vis et de quels hommes j'étais entouré, et quelle habitation m'était échue eu partage ; elle était de douze pieds carrés au plus. Mes compagnons étaient au nombre de trois : l'un, condamné pour assassinat, était un vieux voleur de cinquante ans, nommé Pampin, tout mutilé par le crime, boiteux et borgne, la figure balafrée et cpuverte de rides pendantes ; mais il avait des bras de fer, et des épaules d'une largeur démesurée : le sceau de l'homicide était imprimé sur sa personne des pieds à la tête ; sa voix était rauque et terrible.
Le second était un marchand d'argent, fabricaleur de faux assignats, être dégradé, qui n'avait pas même le ressort qui peut rester dans l'âme d'un voleur ; tout son maintien était patelin et faux ; il avait l'air né pour l'espionnage plus encore que pour le vol. Il feignait de n'avoir pas d'argent, pour vivre aux dépens des autres. Ce qu'il avait, il le mangeait seul et à bas bruit ; ses plaintes lâches et hypocrites, ses habitudes mendiantes, son égoïsme, l'eussent mis, s'il était possible, au-dessous de l'assassin lui-même, comme Barrère est au-dessous de Robespierre. Ses autres camarades le sentaient, et le traitaient avec supériorité ; ils lui reprochaient de manquer de savoir vivre, et voulaient souvent i'endoclnner à force de coups de poing. Quand Pampin,
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Pampin fameux par ses longs malheurs et par ses travaux, plus nombreux que ceux d'Ulysse, avec sa voix enrouée, mais forte, lui avait dit, « Tu n'es pas fait pour vivre avec d'honnêtes gens, » il ne répliquait plus; et si les leçons de Pampin devenaient un peu trop vives, il pleurait. Je connus que la lâcheté €t l'avarice sordide sont les plus honteux et les plus haïssables des vices; car je portais une telle aversion au marchand d'argent , que j'étais à chaque instant prêt à me réunir aux autres contre lui. L'union de la caverne , les services de la fiaternité , de camarade à camarade, une certaine tournure d'indépendance, conservaient à l'âme des Pampin et à ceux de son espèce que j'ai vus , quelques-uns des caractères de son essence primitive : ce maraud de publicain , faux monnayeur qui aurait aussi volé sur la grande route s'il en avait eu le courage , n'avait rien de tout cela, et paraissait pétri d'un limon encore plus vil ; il aurait volé ses camarades même, sans Pampin, qui, comme dépositaire du grand code des procédés à observer entre voleurs, disait qu'il ne fallait point travailler en prison. Zenon dictait ses préceptes avec moins d'austérité.
Le troisième était un jeune homme que le libertinage avait conduit au vol, auquel il paraissait s'être livré avec un attrait irrésistible. Il ne manquait pas d'une sorte d'éducation : il avait été, dans sa première jeunesse , secrétaire de Diétrich, qui, à force de vertu , avait péri sur le même échafaud oii ce jeune homme, qui l'avait servi autrefois, fut conduit, peu de temps après lui, à force de crimes. La prison avait été souvent son domicile ; il y avait été mis cette fois pour faux assignats, et ce fut la dernière. C'était un véritable Pilade. Le nom d'un de ses amis, arrêté comme lui, et son complice, était sans cesse à sa bouche; il ne parlait que du bonheur de sacrifier sa vie pour la sienne. Cet ami, de son côté, pourvoyait exactement à tous ses besoins. Le même échafaud a terminé leur sort à tous deux.
Tels étaient les individus que je découvris autour de moi , et auxquels on m'associait parce qu'on me soupçonnait d'être brissotin. Ils étaient fort déguenillés, et portaient leurs professions écrites sur leurs figures sinistres. Les guichetiers les traitaient avec une sorte de bonté, mais avec une grande supériorité pro-
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tectrice. Pour moi*, couché sur mon fumier, jegardais le silence. Un guichetier secoua ma jambe d'une maiuet la laissa retomber, tandis que, de l'autre, il me promenait la chandelle devant la figure. J'ai su depuis que c'était la manière dont ils signalaient les nouveaux venus. Je lui dis : « Si ta place te donne le droit de me traiter avec cette indignité, tu as raison ; » et je tournai le dos. Pendant treize jours que je suis resté dans mon cachot, je ne leur ai plus adressé la parole une seule fois.
Pendant ce temps, où j'eus occasion de me trouver avec beaucoup de voleurs, je ne leur ai vu guère d'autre remords que celui de s'être laissé prendre. J'appris de leur bouche beaucoup de leurs exploits, souvent ensanglantés par l'assassinat; et c'était presque toujours en riant aux éclats qu'ils les racontaient. J'y ai appris (ce qu'on refuserait de croire, si depuis il n'y avait eu un jury du tribunal révolutionnaire) qu'un de leurs camarades, exécuté à vingt-deux ans, avait déjà assassiné soixante-trois personnes. Je connus par leurs entretiens, au moment où je feignais de dormir, qu'ils tenaient à tous les voleurs de Paris, à ceux du garde-meuble , et que si la loi n'en eût fait justice, ils auraient exécuté de nouveaux assassinats qu'ils méditaient jusque dans les fers ; car le jeune homme était vraiment tout noir decrimes, etavait assassiné, mais sans être découvert. Les joueurs de tripots, les marchands d'argent recrutent surtout leur armée. Je les ai vus beaucoup soupirer après le repos, et envier le sort de quelques-uns de leurs camarades qu'ils nommaient, et qui, retirés à leurs campagnes, vivaient du fruit de leurs forfaits restés inconnus. Leurs habitations les plus ordinaires sont les bourg.s environnant Paris : ils ont des correspondants, et vont souvent a soixante ou cent lieues pour des expéditions qu'on leur indique. La corruption de leurs mœurs est au comble, et le mépris des lois sociales a été précédé chez tous par le mépris des lois de la nature. Ce sont de terribles gens, pour être sans préjugés. Inceste et athéisme sont des mots auxquels ils prétendent qu'il n'y a aucune idée véritable attachée.
Un de leurs stratagèmes est d'enrôler dans leur bataillon de jeunes garçons d'une figure agréable; et ces Ganyrnèdes, enfants de Mercure, leur ouvrent la nuit les portes de l'homme don^ le
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goût dépravé n'est pas à l'épreuve de la beauté d'un risage imberbe, lis étaient aristocrates presque tous; mais la cause s'en rapportait uniquement à eux.
C'était parce que, dans le nouveau code, ils étaient jugés par des jurés qu'ils traitaient d'ignorants , et qu'il n'était pas facile d'abuser. Je ne pouvais m'empêcher de rire , en les voyant se frapper le front de colère, et dire en jurant : Si c'étaient des gens habiles , nous nous tirerions d'affaire. Ils savaient parfaitement les lois qui les concernent, et surtout leurs ambiguïtés. Mais le sens et la raison du jury n'étaient point éblouis des fausses lueursde leur chicane, qu ils possédaient mieux que beaucoup d'avocats, et c'est ce qui les irritait. D'ailleurs ils étaient attachés au vieux barreau, sous lequel ils avaient fait leurs premières armes, aux vieilles perruques parlementaires , avec lesquelles ils avaient eu plus d'un démêlé dont ils s'étaient tirés avec bonheur. Pampin parlait toujours avec les plus grands éloges de l'ancienne magistrature.
L'industrie de ces hommes est étonnante. Il en était peu d'entre eux qui ne se fussent sauvés de prison plusieurs fois. J'appris d'eux-mêmes qu'en 1791 et 1792 ils trouvaient le moyen de contrefaire des billets de maisons de secours, et même des assignats, jusque dans leurs cachots, et de les mettreensuite en circulation. Ils se servaient d'un clou ou d'un ardillon déboucle pour graver les planches. Pour se procurer de la lumière, ils pressuraient leur salade, dont ils exprimaient l'huile, et effilaient leurs chemises, dont ils tressaient des mèches : des marchands, ainsi que je l'ai appris de leur bouche, en achetaient pour cent francs par jour à leurs femmes , qui les exportaient avec adresse de la Conciergerie. Ils m'ont paru, par rapport aux autres hommes, ce que le loup est par rapport aux animaux domestiques; ils méprisaient beaucoup les révolutionnaires , nom donné par eux aux gens arrêtés pour affaires politiques , et les regardaient comme des hommes sans industrie, sans invention, sans courage, et capables de faire manquer une entreprise.
Alalgré leur politesse et même leur amitié pour moi, malgré leur confiance la plus abandonnée, j'étais, au milieu de mes trèschers voleurs, navré de tristesse. Je ne trouvais aucun rapport
'lOG MEMOIRES
entre mon prétendu girondisme et leurs crimes. Nôiis étions 'aÏÏsoliiment privés de clarté; l'air était méphitique; la malpropreté, le plus grand des fléaux, nous couvrait, pour ainsi dire, de nos propres innnondices; elles refluaient jusqu'à nous dans un terrain de douze pieds, et où nous avons été entassés souvent sept à la fois. Je savais assez bien, au moyen des arrivants, ce qui se passait à Bicêtre, à la grande et petite Force , tous les vols que faisaient les petits voleurs; mais j'ignorais ce que faisait le reste du monde; j'étais au secret le plus rigoureux, sans nouvelles de mes camarades d'infortune. On ne m'interrogeait point. J'eus d'abord recours à mon imagination, mais elle n'enfantait plus de prestiges. J'essayais d'évoquer la nature dans ce qu'elle a de plus riant, et d'embellir mes rêveries du charme de ses tableaux ; elle était sourde à ma voix. Les vers suivants , faits entre un voleur assassin et un fabricateur de faux assignats, me prouvèrent, par le peu d'illumination dont ma tête était remplie en les composant, qu'elle était glacée, aussi bien que mon cœur. C'est la peinture de la moisson, telle qu'elle se fait dans mon pays natal. De quelle plus douce image pouvais-je chercher à embellir ma caverne?
Moissons, dont le zéphyr, dans ces riantes plaines, Agitait en courant les vagues incertaines, Cérès dans ses greniers appelle vos trésors , Et la seule Pomone embellira ces bords. Déjà de vos épis Tappui long et fragile Va tombant sous la faux du moissonneur agile. Quelque temps, du soleil épuisant tous les traits, De vos javelles d'or vous couvrez les guérets. Bientôt un bras nerveux vous enserre et vous lie. Le glaneur suit de près la gerbe qu'il envie : Il s'anime au travail , et son tas va croissant. L'avare laboureur l'éloigné en menaçant.
Tandis qu'un tendre enfant, guidé par la nature, Du pauvre qu'on outrage a ressenti l'injure, Et, glissant vers la gerbe une innocente main , Fait de quelques é[iis l'honorable larcin : Sur le pas du glaneur il les sème avec joie. Mais un fouet dans les airs éclate et se déploie;
C'est un rustique char qui , pesamment traîuë,
Rouie vers le liameau, de gerbes couronné, |J
0 fortunés travaux , scène heureuse et champêtre! Avant la findu jour vous allez disparaître; Ou flottaient les moissons, mes yeux ne verront plus Que des chasseurs cruels dans la plaine accourus. Pour moi , qui dans ces champs, devenus solitaires , De l'amant de Procris fuis les jeux sanguinaires; Paisible promeneur, je respecte en marchant L'humble chaume où l'oiseau se cache en palpitant.
J'abandonnai bientôt cette esquisse ; mon imagination broncha, les moissons disparurent, et je me trouvai avec mes camarades les voleurs. Le désespoir s'emparait tout de bon de mon âme , je m'abstenais presque entièrement de nourriture ; non que je fusse bien déterminé à mourir, mais je trouvais dans l'appauvrissement de mon sang une patience, une résignation que ne pouvaient me donner toutes les leçons de Sénèque et d'Épictète lui-même. Si je ne briguais pas précisément la mort, j'en acquérais au moins l'immobilité; je restais sans peine quarantehuit heures couché sur le même côté : quand je mangeais, au contraire, comme un jour où je régalais mon camarade Pampin, mon sang reprenait son activité; je retrouvais de la rage, et j'étais aux enfers. Une diète excessive me donnait un engourdissement qui n'était pas sans quelque charme : je me sentais cheminer vers la mort par la douce voie du sommeil, mais j'y allais en voyageur paresseux et à mon aise : je savais que je n'avais qu'à vouloir pour arriver au terme.
Vers les onze heures du matin les verrous retentissent , les quatre ou cinq portes qu'il fallait ouvrir pour arriver jusqu'à nous mugissent sous leurs gonds, et retombent avec fracas ; les nôtres s'ébranlent : on ouvre ; c'était Lebeau , concierge , qui venait lui-même me chercher pour l'interrogatoire. Un de ses enfants qui était avec lui recule à la vue du cachot, et s'écrie, avec la naïveté de son âge : Que c'est affreux un cachot^ papa ! Lebeau lui-même, homme bon et sensible, se tenait à une certaine distance, et détournait la tête , moins pour ne pas respirer l'air pestilentiel qui s'en exhalait, que pour ne pas voir un spec-
tacle si déplorable. Pâle, défait, la barbe sale et lougue, les habits couverts de la paille hachée qui, depuis treize jours , composait mon lit, je partis pour l'interrogatoire : il fut long, et peut-êtrepius vif quene le permettaient l'humanité et Tétat dans lequel j'étais. Je ne revins plus dans ma caverne; et je suis bien aise d'apprendre aux lecteurs que, peu de mois après, Fouquier- Tainville exila tous les voleurs de la Conciergerie, leur ancien domicile, et ne voulut plus y souffrir que la probité, les talents et les lumières : mon cachot fut supprimé, comme trop malsain.
On me mit dans une autre partie de la Conciergerie. Je quittai l'antre du crime justement enchaîné; j'entrai dans le temple delà vertu persécutée '. Vergniaux, Gensonné, Brissot, Ducos, Fonfrède, Valazé, Duchâtel et leurs collègues, furent les hôtes que je trouvai installés dans ma nouvelle demeure. Depuis une année entière que je l'habite, je ne cesse d'y voir l'ombre de ces grands hommes planant sur ma tête, et ranimant mon courage. Le sentiment de l'admiration fit place bientôt à celui de la reconnaissance. J'appris que c'était aux sollicitations de Ducos que je devais d'être sorti du cachot, c'est-à-dire la vie, bien triste présent , sans doute , dans ces temps désastreux, mais dont il m'est bien doux de lui être redevable. L'aimable et intéressant jeune homme! il m'avait vu une seule fois dans le monde, et il me fit l'accueil d'un frère.
La curiosité se réveille à ces noms fameux , mais j'ai peu de moyens de la satisfaire; j'arrivai deux jours avant leur condamnation , et comme pour être témoin de leur mort. La France et l'Europe connaissent leur procès , si l'on peut donner ce nom à la proscription la plus atroce ; il fut tout du long la violation la plus solennelle de tous les droits , jusqu'à leur ôter enfin celui de se défendre -.
' Dans sa nouvelle demeure , Riouffe ' I.asource , après sa condamnation,
occupait le n° 13 : nous avons placé à la leur cita ce mot d'un ancien :
tin de ce volume un fragment ou il donne <t Je meurs dans un moment où le
une idée piquante des distractions que se <( peuple a perdu sa raison : vous, vomi
procuraient les malheureux habitants de «< mourrez le jour où il l'aura recouTrcc. •
ce «éjour. Voyet la note A. ( Note de l'auteur. ) F». B.
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Tous ces athlètes vigoureux , qui réunissaient à eux seuls presque toute l'éloquence française, étaient entraînés dans l'arène, enchaînés de toutes parts ; il leur était défendu de se servir de leurs forces. Vergniaux , une seule fois , avec cette flexibilité d'organe qui va remuer toutes les âmes , laissa échapper une étincelle de son talent : tous les yeux pleurèrent, la tyrannie pâlir, et arracha le décret qui mit le sceau à la gloire des proscrits et à l'infamie des proscripteurs.
Ils étaient tous calmes sans ostentation , quoique aucun ne se laissât abuser par l'espérance. Leurs Ames étaient à une telle hauteur, qu'il était impossible de les aborder avec les lieux communs des consolations ordinaires, Brissot', grave et réfléchi, avait le maintien du sage luttant avec l'infortune; et si quelque inquiétude était peinte sur sa figure, on voyait bien que la patrie seule en était l'objet. Gensonne, recueilli en lui-même, semblait craindre de souiller sa bouche en prononçant le nom de ses assassins. Il ne lui échappait pas un mot de sa situation, mais des réflexions générales sur le bonheur du peuple, pour lequel il faisait des vœux. Vergniaux, tantôt grave et tantôt moins sérieux, nouscitait une foule de vers plaisants dont sa mémoire était ornée, et quelquefois nous faisait jouir des derniers accents de cette éloquence sublime qui était déjà perdue pour l'univers, puisque les barbares l'empêchaient de parler. Pour Valazé, ses yeux avaient je ne sais quoi de divin. Un sourire doux et serein ne quittait point ses lèvres, il jouissait par avantgoût de sa mort glorieuse. On voyait qu'il était déjà libre, et qu'il avait trouvé dans une grande résolution la garantie de sa liberté. .Te lui disais quelquefois : <i Valazé , que vous êtes friand d'une si belle mort, et qu'on vous punirait en ne vous condamnant pas ! » Le dernier jour, avant de monter au tribunal , il revint sur ses pas pour rae donner une paire de ciseaux qu'il avait sur lui , en me disant : « C'est une arme dangereuse; on craint que nous n'attentions sur nous-mêmes. » L'ironie digne de Socrate avec laquelle il prononça ces mots produisit sur moi un effet que je ne démêlai pas bien ; mais quand j'appris que ce Ca-
' Voyct à la fin sa lettre à Barrère , note B. ( Note de l'auteur.)
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ton moderne s'était frappé d\in poignard qu'il tenait caché sous son manteau , je n'en fus point surpris, et je crus que je l'avais deviné : il avait dérobé ce poignard aux recherches , car on les fouillait comme de vils criminels, avant de monter. Vergniaux jeta du poison qu'il avait conservé, et préféra de mourir avec ses collègues.
Les deux frères Fonfrède et Ducos se détachaient de ce ta-' ble^u sévère , pour inspirer un intérêt plus tendre et plus vif en- ' core. Leur jeunesse, leur amitié, la gaieté de Ducos, inaltérable jusqu'au dernier moment ' , les grâces de son esprit et de sa figure , rendaient plus odieuse la rage de leurs ennemis. Ducos s'était sacrifié pour son frère, et s'était rendu en prison pour partager son sort. Souvent ils s'embrassaient, et puisaient dans ces embrassements des forces nouvelles. Ils quittaient tout ce qui peut rendre la vie chère , une fortune immense- , des épouses chéries , des enfants; et cependant ils ne jetaient point leurs regards en arrière , mais les tenaient fortement fixés sur la patrie et la liberté.
Une seule fois Fonfrède me prit à part, et, comme en cachette de son frère , laissa couler un torrent de larmes aux noms qui brisent les cœurs les plus stoïques, aux noms de sa femme et de ses enfants. Son frère l'aperçoit : Qu'as-tu donc? lui ditil... Fonfrède, honteux de pleurer, et rentrant ses larmes: Ce n'est rien, c'est lui qui me parle... Il rejetait ainsi sur moi ce qu'il croyait la honte d'une faiblesse. Ils s'embrassèrent, et, s'entrelaçant, ils devinrent plus forts. Fonfrède arrêta ses larmes qui coulaient, son frère arrêta les siennes prêtes à couler, et tous deux redevinrent vraiment Romains. Cette scène se passa vingt-quatre heures avant leur exécution.
Ils furent condamnés à mort dans la nuit du 30 octobre (vieux style), vers les onze heures. Ils le furent tous ; on avait en vain espéré pour Ducos et Fonfrède, qui peut-être eux-mêmes ne s'étaient pas défendus de quelque espérance. Le signal qu'ils nous avaient promis nous fut donné. Ce furent des chants patriotiques qui éclatèrent simultanément, et toutes leurs voix se me-
' On peut en voir une preuve dans le mort, et qu'on trouvera dan» les licluirpot-u'Hirri qu'il fit oeii de jours avaot sa cissemeut» (C\ l""'. •'•
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lèrent pour adresser les derniers hymnes à la liberté ; ils paro diaient la chanson des Marseillais de cette sorte :
Contre nous de la tyrannie
Le couteau sanglant est levé, etc.
Toute cette nuit affreuse retentit de leurs chants' : et s'ils les interrompaient , c'était pour s'entretenir de leur patrie , et quelquefois aussi pour une saillie de Ducos.
C'est la première fois qu'on a massacré en masse tant d'hommes extraordinaires. Jeunesse, beauté, génie, vertus, talents, tout ce qu'il y a d'intéressant parmi les hommes fut englouti d'un seul coup. Si des cannibales avaient des représentants , ils ne commettraient point un pareil attentat. INous étions tellement exaltés parleur courage, que nous ne ressentîmes le coup que longtemps après qu'il fut porté.
TS'ous marchions à grands pas, l'âme triomphante de voir qu'une belle mort ne manquait pas à de si belles vies , et qu'ils remplissaient d'une manière digne d'eux la seule tâche qu'il leur restât à remplir, celle de bien mourir; mais quand ce courage , emprunté du leur, se fut refroidi , alors nous sentîmes quelle perte nous venions de faire. Le désespoir devint notre partage : on se montrait en pleurant le misérable grabat que le grand Yergniaux avait quitté pour aller , les mains liées , porter sa tête sur l'échafaud. Valazé , Ducos et Fonfrède étaient sans cesse devant nos yeux. Les places qu'ils occupaient devinrent l'objet d'une vénération religieuse , et l'aristocratie même se faisait montrer , avec empressement et respect , les lits où avaient couché ces grands hommes.
0 vous les premiers de nos citoyens , vous n'avez eu d'autres torts que de naître dans un siècle de boue , et d'avoir eu le courage de la vertu dans la plus prostituée des cités ! Elle aura beau vous élever des statues , et chercher à dérober , sous leurs piédestaux, la place où vous fûtes immolés (ce qu'elle fera , si sa destinée est d'être libre enfin), jamais elle n'effacera les marques
' C'est ainsi que plusieurs malheureux conservé une romance touchante , pleine
se préparèrent à la mort, dans ce temps à la fois de résignation et de sentiments.
où rien n'attachait plus à la vie , excepté Voyez la note (D), à la fin du volume. les affections de famjlle. Nous avons V*. B.
de votre sang, qui déposeront contre elle aux yeux de Tunivers et de la postérité. Vous êtes morts comme des hommes qui avaient fondé la liberté républicaine, et avec lesquels elle devait s'éclipser. Vous brillez, au milieu de tant de lâcheté et d'incivisme, comme Caton et Brutus au milieu du sénat corrompu.
Cent mille Français furent immolés sur votre tombe, Tordre social s'écroula , et la tyrannie régna sur des cadavres ; nos plus belles cités détruites ou ravagées, une année d'horreurs inconnues jusqu'alors au monde, ont suivi votre perte, et gravé votre apologie en traits ineffaçables sur les tables de l'histoire.
Plusieurs d'entre eux ont remis leur défense entre des mains (idèles : fasse le ciel qu'au milieu de la terreur universelle , elles soient restées courageuses dépositaires de ces trésors inestimables , et qu'ils ne soient pas perdus pour la postérité!
Dans le côté de la Conciergerie où je viens de dire que j'avais été placé était la prison des femmes, séparée de celle des hommes par une grille. Les prisonniers communiquaient avec elles à travers cette grille, et les fenêtres de deux chambres à rez-de-chaussée qui donnent sur leur cour. C'est là que j'ai vu engloutir une foule innombrable de victimes , de tout âge et de toute condition. Le sang des vingt-deux fumait encore , lorsque la citoyenne Roland arriva. Bien éclairée sur le sort qui l'attendait, sa tranquillité n'en était point altérée. Sans être dans la fleur de l'âge, elle était encore pleine d'agréments; elle était grande, et d'une taille élégante. Sa physionomie était très-spirituelle; mais ses malheurs et une longue détention avaient laissé sur son visage des traces de mélancolie, qui tempéraient sa vivacité naturelle. Elle avait l'âme d'une républicaine dans un corps pétri de grâces, et façonné par une certaine politesse de cour. Quelque chose de plus que ce qui se trouve ordinairement dans les yeux des femmes se peignait dans ses grands yeux noirs, pleins d'expression et de douceur; elle parlait souvent à la grille, avec la liberté et le courage d'un grand homme. Ce langage républicain, sortant de la bouche d'une jolie fenmie française dont on préparait l'échafaud , était un des miracles de la révolution auquel on n'était point encore accoutumé. Nous étions tous attentifs autour d'elle, dans une espèce d'admiration
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et de stupeur. Sa conversation était sérieuse, sans être froide; elle s'exprimait avecune pureté, un nombreet une prosodie, qui faisaient de sou langage une espèce de musique dont l'oreille n'était jamais rassasiée. Elle ne parlait jamais des députés qui venaient de périr qu'avec respect, mais sans pitié efféminée, et leur reprochant même de n'avoir pas pris des mesures assez fortes. Elle les désignait le plus ordinairement sous le nom de 7WS a}}us. Elle faisait souvent appeler Clavière pour s'entretenir avec lui. Quelquefois aussi son sexe reprenait le dessus, et on voyaft qu'elle avait pleuré au souvenir de sa fille et de son époux. Ce mélange d'auiollissement naturel et de force la rendait plus intéressante. La femme qui la servait me dit un jour : Devant vous elle rassf-ynble toutes ses forces; mais dans la chambre elle reste quelquefois trois heures appuyée sur sa fenêtre , a pleurer. Le jour où elle monta à l'interrogatoire, nous la vîmes passer avec son assurance ordinaire : quand elle revint, ses yeux étaient humides; on l'avait traitée avec une telle dureté , jusqu'à lui faire des questions outrageantes pour son honneur, qu'elle n'avait pu retenir ses larmes, tout en exprimant son indignation. Un pédant mercenaire outrageait froidement cette femme célèbre par son esprit , et qui , à la barre de la convention nationale , avait forcé , par les grâces de son éloquence , ses ennemis à se taire et à l'admirer. Elle resta huit jours a la Conciergerie, et sa douceur l'avait déjà rendue chère à tout ce qu'il y avait de prisonniers, qui la pleurèrent sincèrement.
Le jour où elle fut condamnée, elle s'était habillée en blanc et avec soin : ses longs cheveux noirs tombaient épars jusqu'à sa ceinture. Elle eût attendri les cœurs les plus féroces; mais ces monstres en avaient-ils un.^ D'ailleurs elle n'y prétendait pas : elle avait choisi cet habit comme symbole de la pureté de son àme. Après sa condamnation, elle repassa dans le guichet avec une vitesse qui tenait de la joie. Elle indiqua par un signe démonstratif qu'elle était condamnée à mort. Associée à un houmie que le même sort attendait , mais dont le courage n'égalait pas le sien , elle parvint à lui eu donner avec une gaieté si douce et si vraie, qu'elle fit naître le rire sur ses lèvres à plusieurs reprises,
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A la place du supplice, elle s'inclina devant la statue de la Liberté, et prononça ces paroles mémorables '.OLibertéî que de crimes on commet en ton nom !
Elle avait dit souvent que son mari ne lui survivrait pas. Nous apprîmes dans nos cacliots que sa prédiction était justifiée, et que le vertueux Roland s'était tué sur une grande route, indiquant par là qu'il avait voulu mourir irréprochable envers l'hospitalité courageuse.
JMon cœur , qui devait être déchiré par tant de tenaillements dans cette horrible demeure , n'a point connu de douleur plus amère que celle que me causa la mort de cetLe femme à jamais célèbre. Le souvenir de son assassinat s'unira dans mon âme à celui de mes infortunés amis, pour l'envelopper jusqu'au tombeau d'un deuil inconsolable.
Qu'on me permette d'intervertir ici l'ordre des temps, pour faire un rapprochement qui s'offre de lui-même. Roland s'arrache la vie , et ne survit point à une épouse digne de lui. Peu de mois après, Clavière, né dans une république ancienne , et fils acioptif d'une république nouvelle qui lui destine la ciguë, s'enfonce un couteau dans le cœur , en citant ces vers de Voltaire :
Les criminels tremblants sont traînés an supplice; Los mortels généreux disposent de leur sort.
Sa femme l'apprend, et s'empoisonne, après avoir consolé ses enfants et mis ordre à ses affaires. Ici c'est Tépoux qui se précipite volontairement dans la tombe d'une épouse chérie; et là c'est l'épouse qui refuse de survivre à son mari. G étincelles de vertu républicaine, vous sillonnez ces longues ténèbres où la France a été plongée pendant plus d'une année entière! vous élevez rfime, que vous consolez de cet amas de bassesses et de crimes dont l'histoire craindra de salir ses pages !
Sous une lampe funéraire , au bout d'un long corridor , ce vieillard auguste me prend à part. Il venait de lire la liste de ses témoins, et d'y trouver en tête ses plus féroces ennemis , entre autres Arthur , cet étranger devenu membre de la commune de Paris , et encore plus factieux et plus sanguinaire que les Hébert
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et les Chaumette. « Ce sont des assassins, me dit-il ; je veux me dérober à leur fureur. » Alors commence l'entretien le plus grave et le plus réfléchi sur les moyens de se débarrasser de la vie. 11 calcule les coups et la manière la plus sûre de se percer le cœur. Illustre Genevois ! je fus digne de toi ; je t'entendis , sans pâlir, délibérer sur ta mort; j'approuvai ta résolution républicaine ; je vis le couteau se promener sur ta poitrine , et ta main assurée marquant la place oii tu devais te frapper. Je t'eusse imité ; mais, comme toi , je n'en avais pas reçu le signal. Enfin il me quitte... Au bout d'un quart d'heure, il n'était plus. On le trouva rendant le dernier soupir dans sa chambre, où il s'était enfermé pour consommer son dessein.
Des jurés du tribunal révolutionnaire furent appelés. L'apparition subite de ces monstres qui nous dévoraient chaque jour en détail, leur air affreux, leurs bonnets rouges qui nous semblaient teints de notre propre sang, leur langage grossier, leur joie barbare ; d'un autre côté, ce corps d'un vieillard dont le front chauve , la bouche entr'ouverte et les yeux à peine fermés , retenaient encore quelques traces d'une vie qu'il venait de terminer lui-même : tout cet horrible spectacle sera longtemps devant mes yeux.
Peu de temps après la mort de la citoyenne Roland, je serrai dans mes bras Girey-Dupré et Boisguyon, qui arrivaient de Bordeaux, tout meurtris de leurs fers. Je ne parlerai point du courage de Girey-Dupré : ce mot suppose un effort ; je dirai seulement qu'il est mort sans y faire attention ; ses fers n'avaient rien changé à sa gaieté ouverte et franche. Il avait la même Heur de santé que je lui avais toujours connue ; il s'abandonnait sans réserve aux moindres amusements. Tout entier au plaisir d'être , on eût dit qu'il ignorait qu'il était dans les fers et que l'échafaud l'attendait. A Tinterrogatoire il ne répondit que ces mots : fai connu Brissot; f atteste qu'il a vécu comyyie Aristide , et qiiil est mort , comme Sidney , martyr de la liberté. Une réponse courageuse désarme les grandes âmes , elle irrite la médiocrité. C'est l'effet que produisit celle de Girey-Dupré. On interrompit la son interrogatoire; et, dans son acte d'accusation, on consigna comme criminelle cette réponse qui le couvre de gloire. 11 n'alla
point à la mort, il y vola '. En montant au jugement, il leur offrit la victime toute préparée pour le supplice ; il avait ouvert le col de sa chemise, et parut ainsi à l'audience. Sa raison ferme et inébranlable aux lâches séductions de l'espérance lui avait démontré qu'il n'y avait plus qu'à présenter sa tête. Si l'on se rappelle le talent qu'il annonçait dans le Patriote français ; si, d'un autre coté, l'on considère tant de grandeur d'âme dans un jeune homme de vingt quatre ans, on sentira qu'il n'est point de perte plus cruelle pour un pays libre que celle d'un jeune citoyen qui donnait de si belles espérances. Doué d'une moralité profonde, il pouvait honorer les places les plus importantes. Il était, pour m'ex primer ainsi , de cette étoffe dont on fait de vrais magistrats dans une république. On l'a moissonné dans la fleur de son âge; c'est un crime irréparable envers la patrie.
Voici un couplet qu'il lit, peu de moments avant de monter au tribunal :
Pour nous quel triomphe éclatant:
Martyrs de la liberté sainte, L'immortalité nous attend.
Dignes d'un destin si brillant, A l'échafaud marchons sans crainte; L'immortalité nous attend.
Mourons pour la patrie :
C'est le sort le plus beau , le plus digne d'envie.
Boisguyon était un philosophe pratique, d'une vertu douce et bienfaisante : recueilli en lui-même, il travaillait sans cesse à Fe rendre meilleur; son esprit était fort cultivé; il passait pour avoir dirigé toutes les opérations de Beysser, sous lequel il commandait. Mais comme en toute chose il était ennemi de l'ostentation, on ne le nommait presque jamais, ou même pas du tout. Ce sont de ces mérites qui n'ont rien à démêler avec le vul^ïnire , et que l'observateur philosophe se plaît à contempler dans l'espèce de coque mystérieuse où ils s'enveloppent. Pour le peindre en un mot, il avait des pièces qui eussent pu servir à sa
' I/nutenr d'une relation qui refiarde quefois alors pour aller ù l'échafaud. 8D««i^.i Conciergerie cite un trait frap- Voyea la note ( E), (jaiit de l'inipiitieiirfqij'uQ moatruitquel- F'. D,
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fiistification : mais compromettre des personnes qui n'étaient point ses amis , et qu'on eût plutôt soupçonnées de vouloir le sacrifier!... Il brûla ces pièces, de peur d'être tenté d'en faire usage.
Son patriotisme constant n'avait guère dû être autre chose, en aucun temps, que de la philanthropie. Mais son âme n'était pas d'une trempe aussi forte que celle de Girey-Dupré. Il écrivit à Robespierre, sur lequel il n'était pas encore tout à fait détrompé. H lui rappelait dans sa lettre que, dans des temps où ils étaient menacés , il avait protégé ses jours. Le tyran l'avait oublié ; il ne répondit point, et ne daigna pas faire un signe pour l'arracher à ses bourreaux.
Vers le même temps on amena Bailly , l'homme de la révolution le plus heureux en honneurs , et celui dont l'agonie fut la plus douloureuse. 11 épuisa la férocité de la populace, dont il avait été l'idole, et fut lâchement abandonné par le peuple, qui n'avait jamais cessé de l'estimer. 11 est mort comme le juste de Platon, ou comme Jésus-Christ, au milieu de l'ignominie : on cracha sur lui; on brûla un drapeau sous sa ligure; des hommes furieux s'approchaient pour le frapper , malgré les bourreaux indignés eux-mêuies de tant de fureur. On le couvrit de boue. Il fut trois heures à la place de son supplice, et son échafaud fut dressé dans un tas d'ordures. Une pluie froide, qui tombait à verse, ajoutait encore à l'horreur de sa situation : les mains liées derrière le dos, obligé de ravaler l'humeur qui s'écoulait de son nez, il demandait quelquefois le terme de tant de maux ; mais ces paroles étaient proférées avec le calme d'un des premiers philosophes de l'Europe. Il répondit à un homme qui lui disait, « Tu trembles , Bailly ? — Mon ami, c'est de froid. » Si on demande d'où nous sommes si bien instruits, qu'on sache que c'était par le moyen du bourreau , qui pendant une année entière n'a cessé un seul jour d'être appelé dans cette horrible demeure, et qui racontait aux geôliers ces abominables et admirables circonstances.
Si je m'abandonnais à la tâche douloureuse de nommer individuellement tous les êtres intéressants sacrifiés dans cette boucherie , a parler de leur courage et de leurs vertus , j'entasserais
des volumes. Qu'on sache seulement que le mépris de la mort était devenu une chose triviale, et que Socrate , au milieu de quatre mille personnes de tout âge et de tout sexe que j'ai vu massacrer en un an, n'aurait été remarqué que par son éloquence, et ses discours sublimes sur Timmortalité de l'âme.
Encore se trouvait-il quelquefois des hommes qui s'exaltaient à leurs derniers moments, et découvraient à leurs camarades d'infortune un monde nouveau, dont ils croyaient déjà être les habitants.
Lamourétte , évêque de Lyon , connu par quelques bons ouvrages et une grande érudition ecclésiastique, son arrêt de mort devant lui, nous parla si fortement sur cette matière, qu'il ramena plusieurs incrédules à son système, et fit couler les larmes de tous les yeux. « Non, mes amis, s'écriait-il, on ne peut tuer la pensée. » Sa voix était élevée, et son regard animé; c'est avec ces accents que Socrate parlait sans doute. C'est Lamourétte qui disait aussi : et Qu'est-ce que la guillotine? une chiquenaude sur le col. » C'était encore un fédéraliste.
Il avait, dans un discours fort éloquent, tâché de mettre ses concitoyens en garde contre les manœuvres de l'anarchie , et tenté de rallier tous les cœurs aux principes et à la morale. Fouquier-ïainvillelui prouva que c'était le comble de la scélératesse, et le livra à ses bourreaux.
Si quelques-uns parmi nous étaient entraînés vers les idées religieuses par un attrait invincible , il en était d'autres qui se faisaient gloire de déployer le fanatisme de l'irréligion. Tous ces instruments de la scélératesse de Robespierre, et qu'il s'amusait quelquefois à briser, mouraient dans l'athéisme le plus jactancieux, et dans les imprécations. Ainsi moururent les Grammont père et fils, les Momoro, les Vincent, les Hébert, lesLebourgeois, les Ronsin, enfants perdus d'un parti qu'ils forcirent, tout abominable qu'il était, à désavouer leurs fureurs , et presque à en rougir.
L'infortuné Camille Desmoulins mourut indigné de la lâcheté du peuple, et furieux d'avoir été la dupe de Robespierre, auquel il avait immolé les plus éclairés de ses collègues, et surtout les plus purs : il n'avait jamais eu d'autre mérite que celui d'être
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un écrivain amusant, et fut constamment le parasite et le prôneur de tous les partis qui dominaient. Il marcha toujours sous la bannière d'un homme, jamais sous celle de la vertu et de la vérité, soit par faiblesse de tête ou autrement; il avilit le caractère de représentant et de citoyen par la lâcheté avec laquelle il endura les outrages de Robespierre; son Vieux Cordelier vint trop tard ; il ne s'éleva pas à la hauteur de ce qu'il avait écrit, et montra, dans tout son jour, qu'on peut être le plus pitoyable des hommes et un écrivain très-piquant. Il avait beaucoup d'imagination et nul jugement. Généralement il y a eu trop d'hommes à imagination dans cette dernière législature : c'est entasser des matières combustibles dans un édifice public. Son inconséquence était telle, qu'il ne vit pas que sa femme, dénoncée comme conspiratrice, était par cela seul perdue infailliblement. Il dit , en revenant de l'audience : « Je crains qu'ils ne fassent arrêterma femme. » Heureuse imprévoyance, au reste, qui l'empêcha d'emporter au tombeau la plus horrible douleur qui puisse atteindre Tàme, celle de causer la perte de ce qui nous est cher.
Mais est-ce à moi qu'il appartient de le juger avec sévérité , moi qui ai vu l'effet que les feuilles du Vieux Cordelier produisirent au milieu de nous? Une seule fois, sous cet affreux régune de Robespierre , le signal de la clémence fut offert aux Français accablés, et noyés dans leur sang ; et ce fut la main de Camille Desmoulins qui le présenta. Sa voix semblait nous rappeler à la lumière , et nous dire : « Il est encore des cœurs humains. » Son généreux dévouement lui coûta la vie. INous devons oublier ses erreurs, et pleurer sa perte. Laissons à la postérité le soin de prononcer.
En effet, peu de jours après, nous la vîmes arriver sa veuve si intéressante et si douce. Elle était encore dans le vertige de la douleur; elle marchait et regardait comme Nina. O jeu bizarre des révolutions ! la veuve Hébert et la veuve Camille Desmoulins, dont les maris venaient de se traîner à l'échafaud, s'asseyaient souvent sur la même pierre dans la cour de la Conciergerie, et pleuraient ensemble. Elles furent bientôt les rejoindre.
Danton, placé dans un cachot à côté de Westermann, ne ces-
sait de parler, moins pour être entendu de Westermanu que de nous. Ce terrible Danton fut véritablement escamoté par Robespierre, lien était un peu honteux. 11 disait, en regardant à travers ses barreaux, beaucoup de choses que peut-être il ne pensait pas; toutes ses phrases étaient entremêlées de jurements Où d'expressions ordurières.
En voici quelques-unes que j'ai retenues :
« C'est à pareil jour que j'ai fait instituer le tribunal révolutionnaire ; mais j'en demande pardon à Dieu et aux hommes : ce n'était pas pour qu'il fût le fléau de l'humanité; c'était pour prévenir le renouvellement des massacres du 1 septembre. » Étrange langage dans la bouche de Danton!
« Je laisse tOui dans un gâchis épouvantable : il n'y en a pas un qui s'entende en gouvernement. Au milieu de tant de fureurs, je ne suis pas fâché d'avoir attaché mon nom à quelques décrets qui feront voir que je ne les partageais pas.
«« Si je laissais mes jambes à Coulhon, on pourrait encore aller quelque temps au comité de salut public.
(V Ce sont tous mes frères Caïn. Brissot m'aurait fait guillotiner comme Robespierre.
« J'avais un espion qui ne me quittait pas.
« Je savais que je devais être arrêté.
« Ce qui prouve que Robespierre est un Néron , c'est qu'il n'avait jamais parlé à Camille Desmoulins avec tant d'amitié que la veille de son arrestation.
« Dans les révolutions, l'autorité reste aux plus scélérats.
« Il vaut mieux être un pauvre pêcheur, que de gouverner les hommes.
« Les f bêtes, ils crieront Vive la république! en me
voyant passer. »
Il parlait sans cesse des arbres, de la campagne, et de la nature.
•Lacroix, fort embarrassé de son maintien, semblait, plus que tous les autres, tourmenté delà conscience que tous les malheureux qu'il voyait, c'était lui qui les avait faits. Il affectait un étonnement qui, ne pouvant être réel, remplissait d'indignation ceux qui en étaient témoins. Il avait l'air de s'attendrir
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sur le sort de tant de victimes : « Pourquoi cette foule déjeunes filles dans les fers ? » s'écriait-il. Tout le surprenait, et la forme du tribunal , et le régime si dur des prisons, et le nombre des prisonniers. « Quoi ! lui dit un d'entre eux, jamais des charretées de victimes, se rencontrant sur vos pas, ne vous ont appris qu'il y avait dans Paris une boucherie d'hommes? — ?son, réponditil; je n'ai jamais rencontré des charrettes. » Il avait été un des plus ardents promoteurs des institutions révolutionnaires. Si son ignorance n'eut pas été feinte, elle n'en eut pas été moins odieuse. Génies destructeurs qui lancent les fléaux parmi les hommes, et ne daignent pas s'informer de leurs progrès!
Honte d'avoir été trahis par leur parti , honte de se trouver au milieu de leurs victimes, dont ils ne pouvaient comprendre la modération à leur égard, telle était l'expression générale de leur figure : peu ou point de sollicitude pour la patrie. Ils mouraient en cherchant à démêler le fil des intrigues qui les avaient perdus, et comment il était arrivé qu'ils ne fussent pas restés les plus forts. Danton, le véritable géant de ce parti, et qu'il ne faut confondre avec aucun d'eux, généralisait davantage ses idées.
Fabre d'Églantine , malade et faible, n'était occupé que d'une comédie en cinq actes , qu'il disait avoir laissée entre les mains du comité de salut public , et de la crainte que Billaud-Varennes ne la lui volât.
L'orateur du genre humain , l'ennemi personnel de Jésus- Christ, Clootz, est mort comme il avait vécu, mais avec un courage que je ne lui eusse jamais soupçonné. Il était avec la tourbe Hébert. Ces misérables se reprochaient leur mort. Clootz prit la parole, et, d'une voix haute , leur cita tout au long ces vers si connus :
Je rêvais cette nuit que, de mal consnnK^
Côte à côte d'un gueux on m'avait inliiimé,
Et que, blessé pour moi d'un pareil voisinage,
En mort de qualité je lui tins ce langage...
L'apologue eut son effet, on redevint auiis; et Clootz, qui se mourait de peur qu'un d'eux ne crût en Dieu , prit la parole, et leur prêcha le matérialisme jusqu'au dernier soupir.
Si je dis d'Hébert qu'il a été lâché, et qu'il implorait la mort qu'il n'avait pas le courage de se donner, qui s'en étonnera? Ce scandaleux fabricateur de feuilles ordurières, qui avait volé jadis à la porte d'un spectacle; ce misérable factieux qui n'avait pu dépouiller la bassesse de son caractère , quoiqu'on l'eût élevé aux magistratures, est mort comme la feuimelette la plus faible. Il tomba plusieurs fois en défaillance; il était honteux et humilié. L'instruction de son procès l'avait rendu à toute sa turpitude première ; il n'y avait été question que de chemises et d'effets volés. C'est ainsi que Paris choisissait ses magistrats à cette époque. Il mourut cependant pour des crimes imaginaires , lui qui en avait tant commis de réels! un pareil tribunal innocente tous les coupables, et les Hébert eux-mêmes. La conspiration dans laquelle on l'enveloppa n'était pas plus réelle que toutes les conspirations imaginées par le comité de salut public. Lorsque le crime est dans le gouvernement, on n'ose plus le punir sous son véritable nom; et c'est par les procédés des tribunaux qu'on acquiert la démonstration qu'il y a tyrannie.
Une singularité très-frappante, c'est que Danton , Hébert,' Chaumetteet Robespierre, ont été dans le même cachot : tant de travaux, de dissimulations, d'extravagances et de crimes, ont abouti à leur conquérir quatre pieds de terrain à la Conciergerie , et une planche à la place de la Révolution.
Danton y parlait beaucoup, et s'efforçait de donner 5 ses phrases une tournure précise et apophthegmatique, propre à être citée.
Hébert y tombait en défaillance. Robespierre, étendu sur un lit (le douleur , avait l'air de se réveiller d'un long rêve. Il était foulé aux pieds des guichetiers. .Te ne prétends |)as mettre Robespierre en opposition avec Danton. Le premier était un fou sanguinaire; il avait l'esprit d'un procureur et l'ame de Sylla : c'est un monstre à part, qu'on ne peut comparer à rien. Danton était très-pervers, mais il avait quelques sentiments d'homme dans le cœur. Il avait l'inslinct du grand, plutôt qu'il n'avait du génie. L'exagération était dans sa tête, au point qu'il proposa de mettre tous les aristocrates hors de la loi; il imagina
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le tribunal et l'armée révolutionnaires ; mais il ne dirigea rien, et fut accablé par sa propre découverte, comme un enfant qui joue avec de la poudre à canon. Il avait senti le besoin de créer l'obstacle et la résistance : en cela il vit peut-être en grand. Il fut exage;é, funeste, inconséquent, cruel dans les moyens , qu"il ne put ni régulariser ni prévoir : en cela il fut un homme au-dessous du médiocre, et un des fléaux de l'humanité.
Si l'assemblée constituante eût senti le besoin d'être révolutionnaire, avec les grands génies qu'elle possédait, elle eût épargné bien des maux à la France. Des hommes grossiers et ignorants, avec ce mot, ont manqué de tout perdre, jusqu'à la liberté.
Je le répète : Marat franchit du premier pas l'intervalle immense qui sépare un État monarchique d'un État démocratique , et arriva le premier à la loi agraire : c'est ce qui le rendit si fort.
Danton, craignant sans cesse que le char révolutionnaire n'allât pas assez vite , mit dessus tant de chevaux qu'il fut emporté dans les abîmes , et lui-même écrasé sous les roues.
Robespierre hérita de tous deux, et s'empara de leurs moyens ; mais ces moyens étaient mauvais en eux-mêmes, et le perdirent. Quant à lui, il n'inventa rien ; il dut toute sa force à la délation.
Marat fut tribun; Danton, démagogue; Robespierre, délateur.
Ce qu'on appelle le parti de la Gironde eut des lumières et de la probité; ce fut , a propretnent parler, le parti des républicains : mais les talents y étaient répandus avec une telle profusion , qu'il n'avait point de chef et ne pouvait en avoir. Qu'on pèse cette observation !
Un autre personnase qui n'a point été connu, et qui appartient à l'histoire autant pour le moins que la plupart des députés que je viens de nommer, c'est l'Admirai. J'ignore sous quelle couleur on s'est plu à peindre cet homme. Voici ce que je sais de lui, et ce que je puis certifier :
Lorsqu'il arriva dans la Conciergerie, précédé par le bruit du coup qu'il avait tente sur Collot d'Herbois, les guichetiers se précipitèrent vers lui. comme ils l'auraient fait sans doute
vers Damiens et Ravaillac. En effet, n'était-ce pas un des rois du comité de salut public, aux jours duquel on avait voulu attenter? Ils l'accablèrent de reproches et de questions. Ferme et inébranlable au milieu de leurs injures, il leur répondit : « Quand je vous dirais les motifs qui m'ont porté à exécuter un pareil dessein, vous ne m'entendriez pas. »
On mit avec lui dans son cachot un prisonnier condamné aux galères pour vol , et qu'on employait par grâce aux travaux les plus grossiers de la prison. Il y était placé comme mouton, c'est-à-dire espion; mais il ne put rien tirer de lui, sinon qu'il avait voulu servir sa patrie. Ce serait une étrange méprise cependant chez une grande nation , et digne en tout de cette désastreuse époque, que de mettre sous les mêmes verrous ses Brutus avec ses galériens, et de confondre ses Scévolas avec ses Cartouches : la postérité jugera. Quoi qu'il en soit, l'Admirai, si c'était un Brutus , n'a dû son courage qu'à l'instinct naturel. Il paraissait n'avoir pas reçu une éducation plus soignée que celle qu'on donne ordinairement aux artisans. Il puisa dans la force de son âme ce que Brutus avait puisé dans les leçons du Portique. Il monta plusieurs fois pour être confronté. C'était un homme petit, mais musculeusementet fortement constitué : son maintien et sa figure étaient d'une austérité extrêmement sévère et triste. A la vue d'une trentaine de personnes avec lesquelles on le confrontait, il s'écria : « Que de braves citoyens compromis pour moi ! C'était le seul chagrin qui pût m'atteindre, mais il est bien vif. » Il assura qu'il avait conçu seul son projet. « Qu'y at-il donc là de si difficile à comprendre? leur disait-il. ]Ne sont-ce pas des tyrans ? » Puis, s'en allant gravement après la confrontation , il entonna d'une voix forte :
Plutôt la mort que l'esclavage!
C'est la devise des Français.
Ces faits m'ont été attestés par une femme qui, toute robespierriste qu'elle était, fut mise en jugenient et condamnée avec lui, pour lui avoir acheté des meubles il y avait environ quatre mois. Nulle autre relation, nul autre rapport ensemble. Quel-
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que accoutumé qu'on soit à ces traits d'une barbarie sans exemple, on eu est toujours étonné ».
Ce qui n'étonne pas moins et fait frémir d'iiorreur, c'est le procès de la jeune fille Renaud, qui alla avec lui à la mort. Celle jeune fille, qui semblait avoir quelque exaltation dans les idées, et même quelque désordre par le mouvement égaré de ses yeux , n'avait point eu le dessein de tuer Robespierre ; elle n'a- •vait pas la moindre arme offensive sur elle. Pour ses opinions, elles étaient mauvaises; mais quel rapport entre des opinions mauvaises et l'échafaud? Cependant on l'arrête, on la plonge dans des cachots. Il semble qu'on va inventer de nouveaux supplices, pour prouver au tyran combien ses jours sont sacrés. Tout ce qui connaît cette malheureuse jeune fille doit périr, son père, ses parents, ses amis , ses connaissances : ses frères, qui répandent leur sang aux frontières, sont amenés chargés de fers pour le verser sur l'échafaud; et s'ils échappent, c'est parce que, trop avide d'assassiner leur famille, on n'a pas eu la patience de les attendre. Soixante personnes , que la petite Renaud n'a jamais vues, aussi innocentes qu'elle, et dont la plupart étaient en détention depuis six mois, l'accompagnent à la mort comme complices, et couvertes d'une chemise rouge. Sa maison , la rue entière qu'elle habitait, ne vont-elles pas être rasées.-* Examinez, sous Tibère, la conduite de ce sénat qui le fatiguait par sa bassesse , et vous ne trouverez rien de marqué au coin d'une adulation plus féroce. Cette conduite du gouvernement d'alors et du tribunal révolutionnaire surpasse tout ce que Tacite en raconte : ainsi , comme ils ont donné l'exemple de la plus grande férocité , ils l'ont aussi donné de la plus grande servitude.
' Voici un trait non moins caractéris- aimable, il était venu prendre des arran-
tique,etqiii |)rouve que I\obespierre ne gements avec sa famille, muni de cer-
manquait pas d'imitateurs. H s'agit d'un tificats de mœurs civiques et d'un passe-
jeune homnie arrêté à Brives par ordre port. Desprez le trouvant dans la rue,
d'un certain Oesprez , fougueux jacobin. .Won ami, lui dit-il, je t'apprends que
« Depuis dix ans, dit l'auteur du ré- ta figure me cU^plalt , et qu'eti consé-
cit, il ne résidait plus à Brives; après la quence je t'enverrai ce soir à la maison
suppression des aides, où il était employé, d'arrêt, tenir cov^paqnie à ton cousin
il s'attacha à un bienfaiteur qu'il trouva Faurie ; ce qui fut exécuté. » aux environs de Tours. Étant sur le peint l's B.
fje $'y marier avec ofte femme riche et
iNïais voici assez de faits particuliers ; il est temps de peindre l'esprit qui n'a cessé d'animer ce tribunal abominable, et les scènes d'horreur qui se sont renouvelées dans la Conciergerie. On croyait assez i^énéralement, avant le 22 prairial, que ce tribunal conservait quelques formes; mais je puis attester qu'il n'a jamais été qu'un tribunal de sang, ne suivant d'autres lois que son caprice , ou la férocité des tyrans auxquels il n'a jamais cessé d'être vendu : j'en ai la preuve dans les différents ju- ' gements dont j'ai eu connaissance pendant une année de détention. Il est vrai qu'il ne poussa pas tout à coup l'impudence jusqu'à entasser, comme Cnligula, dans un même procès, au nombre de soixante ou quatre-vingts, des hommes qui ne s'étaient jamais connus, et jusqu'à les juger en une heure; mais s'il était moins scandaleux, il n'était pas moins atroce. Comment des êtres qui devinrent les bourreaux des prétendus conspirateurs des prisons ont-ils pu être en aucun temps des juges intègres.!* Comment les assassins des vingt-deux députés, de Bailly , de Dietrich , de Houchard , de Custine père et fils , de T. amourette, deBiron, de Lamarlière, de la citoyenne Roland, et mille autres, peuvent-ils être soupçonnés d'avoir jainais eu de l'humanité? ]N'avaient-ils pas commencé par porter la désolation dans Orléans , par la boucherie de neuf citoyens des plus considérables de cette ville? Ils ne cessèrent de tuer en détail , jusqu'à ce qu'enfin ils aient tué en masse; et si alors l'instruction, au lieu d'être d'une heure, durait quelquefois deux jours, c'était un supplice de plus, car personne n'échappait. Longtemps avant le 22 prairial, un de mes camarades de chambre, receveur de district, assassiné pour fédéralisme , trouva dans le même homme son dénonciateur, son témoin et son juré ; et ce juré, il l'avait fait condamner pour émission de faux assignats : le crime trouvant partout protection , ce scélérat avait eu le moyen d'échapper à la vengeance des lois, et de devenir juge, de vil criminel qu'il était : de plus, il était débiteur de celui qu'il condamna comme juré, et sa boule noire n'en tomba que plus vite. J'ai vu le billet entre les mains de ce malheureux jeune homme , nommé Barré, dont le frère et le vieux père moururf'Ut de douleur: un brigand , échappé au supplice, porta la
désolation dans toute une famille honorée, patriote et paisible, et la fit disparaître de la terre.
Les malheureuses victimes étaient aveuglées jusqu'au dernier moment par l'espérance, et leurrées d'une idée de justice : on ne pouvait croire qu'elle se fut entièrement effacée du cœur d'hommes qui osaient s'appelerjuges et jurés. Ceux qui arrivaient des départements éloignés discutaient surtout leurs droits avec confiance : un vieux conseiller du parlement de Toulouse disait, avant de monter, qu'il ne voudrait pas être à leur place, et qu'il les embarrasserait bien; un autre citait le droit romain. Cette erreur qui navrait l'âme des prisonniers, habitants anciens et expérimentés de la Conciergerie , prenait sa source dans une ignorance bien naturelle : malheur à l'homme qui eût deviné tant d'horreurs! Au moment d'être jugés, le bandeau s'épaississait plus que jamais sur leurs yeux : la victime désignée sans le savoir, descendant en elle-même, n'y trouvait qu'innocence et que paix ; un appareil légal se développait devant elle : un acte d'accusation, une liste de jurés, des témoins, des défenseurs chèrement payés , toutes les formes protectrices , tout ce qu'il y a de saint parmi les hommes était mis en usage ; mais ce n'était qu'une comédie atroce qu'on jouait pour mieux l'abuser. Est-il étonnant qu'elle en fut la dupe? Custine fils % malgré tout son esprit, malgré sa proscription demandée et obtenue ouvertement par Robespierre, y succomba lui-même : il prit un défenseur, écrivit toute la nuit ses moyens de défense, et faisait à ses bourreaux l'honneur de croire que Tinuocence pouvait échapper une fois de leurs mains. L'espérance habite dans le cœur de l'homme jusqu'au dernier moment, pour Tamollir et le trahir. Personne , pour le dire, là-dessus n'a fait ce qu'ildevait : il fallait les faire succomber sous le poids de l'opprobre, et refuser de leur répondre : ou ces septembristes, habillés en juges, auraient repris les bûches du 2 septembre, ou ils auraient été obligés de lâcher. leur proie. Il est bien vrai qu'après le 22 prairial ils ne gardèrent plus de mesure : la paresse des subalternes y trouvait son profit, autant que la cruauté des
' Voycr page 459 la notice sur son jugement. l^ H.
chefs. On n'avait plus besoin d'examiner des pièces qui s'accumulaient d'une manière effrayante; on envoyait un garçon de bureau prendre les noms, et c'est tout ce qu'on voulait,' puisqu'il ne s'agissait plus que de listes de proscription. Les défenseurs furent supprimés, ainsi que les interrogatoires ; mais, si l'on ose le dire, cette loi fut salutaire, puisqu'elle ôta tout à fait le masque dont se couvrait ce fantôme de tribunal , qui au fond ne fut jamais composé que d'assassins : on vit alors des hommes condamnés par méprise de nom , le frère pour le frère, le père pour le lils, la mère pour la fille '. Un jeune homme de vingt-cinq ans , qui n'avait jamais été marié, fut conduit au supplice comme ayant un fils émigré, et qui portait les armes contre sa patrie. Ou se joua ouvertement et sans pudeur de la vie des hommes. La canaille des huissiers, des sous-greffiers et de tous les subalternes , composée d'anciens recors ou de misérables qui savaient à peine lire, se déchaîna contre l'existence des citoyens; ils insultaient, dans leur griffonnage barbare , à ceux qu'ils assassinaient. J'ai vu apporter à une femme un acte d'accusation sur lequel était écrit : Tête à guillotine}' sans rémission. Aucun de ces actes inlisibles n'était orthographié, et on n'y trouvait aucune construction française. Souvent on recevait un acte destiné à une autre personne : alors l'huissier se contentait de substituer votre nom à celui qu'il effaçait. Plusieurs fois, en buvant avec les guichetiers, ils en fabriquaient tout à coup et de gaieté de cœur. Des femmes ont entendu dicter leurs accusations au milieu des ris : Joignons celle-là à son mari ^ criaient-ils ens'enivrant; et la victime n'échappait pas. En effet, ces actes
' Lors mcme que l'on échappait à ces voix dure il lui dit : Ramasse tes effets.
cruelles méprises, il arrivait souvent Cette apostrophe l'intimide; elle de-
que des agents subalternes prolongeaient mande pourquoi -.Allons, alloni , les
l'anxiété des malheureux. .Nous en Irou- çiendarmcs n'ont pas le temps d'attendre.
vons un exemple dans une brochure sur lin se tournant vers plusieurs prisonniers
la maison d'arrêt dite c/es y^n(7iaJ5es. attirés par la curiosité, il passait fa
« Une jeune personne de seize ans, main à son cou ; et en regardant la jeune
envoyée en Angleterre pour y faire son personne qui faisait ses paquets , il disait
éducation, revenait en France : on l'ar- à voix basse :« C'est bien malheureux; » et
rète comme émigrée , et on la conduit le monstre tenait en ses mains sa liberté.
aux Anglaise», Son père obtient son élar- () raffinement de barbarie ! ce fut d'une
gisscmeot du comité de législation. Il se fenêtre que l'on vit dans la rue le père
présente à la prison, et remet à Bertrand serrer dans ses bras sa fille , et la voiture
lui-même l'ordre de sortir. Celui ci monte prendre la route du boulevard , et noK
Ù la cljainbrc de la prisonnière , et d'une celle de la Couciergeric. >> |"'», }i,
DE BIOUFFE. 429
étant imprimés avec un protocole commun à tous . il n'y avait que quelques lignes à remplir, et c'est dans ce peu de lignes que se commettaient les méprises les plus absurdes, et toujours impunément. La ci-devant duchesse de Biron, entre autres, monta avec un acte d'accusation rédigé pour son homme d'affaires. Oui , c'est l'heureux génie de la France qui les poussa à se démasquer par la loi du 22 prairial. N'avaient-ils pas ôté la paroleaux vingt-deux députés et à Danton.^ La conscience des jurés ne jouait-elle pas à l'aise dans leurs poitrines depuis qu'ils pouvaient se déclarer assez instruits? Ne jugeaient-ils pas d'après des inductions.^ Pourquoi donc cette loi du 22.^ 0 vertige des scélérats! ô inconcevable enchaînement des événements humains!
Enfin , avant le 22 prairial , n'ai-je pas vu des hommes qui, pendant qu'on les interrogeait, avaient entendu rédiger leur acte d'accusation dans la pièce voisine? Avant le 22 prairial , n'insultaieutils pas de la manière la plus barbare à l'accusé , qu'ils chargeaient d'outrages et qu'ils livraient aux risées du peuple ? La pudeur des femmes les plus vertueuses et les plus respectées n'y était-elle pas révoquée en doute, et forcée à rougir aux quolibets grossiers d'une canaille crapuleuse, dont le repaire le plus ordinaire était dans les mauvais lieux, et qui souvent siégeaient étant ivres? Je viens de dire que parmi ces jurés il y avait un faiseur de faux assignats, mais presque tous étaient aussi vils ; et qui voudrait fouiller dans cet égout y trouverait des hommes flétris par la justice ^ Coffinhal, Dumas, n'étaient-ils pas juges avant cette époque? et, pour faire feu de file, avaient-ils attendu le signal de la loi du 22 ? Si c'est une vérité incontestable que le crime à découvert est moins hideux que lorsqu'il prend le masque de la vertu , ne serait-il pas absurde de nier que le tribunal était plus atroce encore avant le 22 prairial qu'après?
Les furieux du dehors secondaient parfaitement ces monstres : jamais anthropophages n'onteu de pourvoyeurs plus zélés et plus entendus. On voyait arriver sans cesse de nouvelles victimes;
I A la première séance do tribunal, n'en continaa pas moixu à assassiner de<i renouTelé après le 9 thermidor, onchassa fédéralistes, aux yenx de tout Paris tenu juré qui avait été fouetté et marqué , moin du fait que je viens de citer, tant l'épuration prétendue avait été scru- ( Soie de l'auteur.) palease. Le tribunal, présidé par Oobsent,
il semblait surtout qu'ils étaient animés d'une fureur aveugle contre le sexe le plus faible et le plus aimable. Les femmes les plus belles, les plus jeunes, les plus intéressantes, tombaient pêle-mêle dans ce gouffre, d'où elles sortaient pour aller, par douzaine, inonder l'écliafaud de leur sang.
Ou eût dit que le gouvernement était dans les mains de ces hommes dépravés qui , non contents d'insulter au sexe par des goûts monstrueux, lui vouent encore une haine implacable. De jeunes femmes enceintes , d'autres qui venaient d'accoucher, et qui étaient encore dans cet élat de faiblesse et de pâleur qui suit ce grand travail de la nature, et qui serait respecté par les peuples les plus, sauvages ; d'autres dont le lait s'était arrêté tout à coup, ou par frayeur, ou parce qu'on avait arraché leurs enfants de leur sein, étaient jour et nuit précipitées dans cet abîme. Elles arrivaient traînées de cachots en cachots , leurs faibles mains compriméesdansd'indignes fers. On en a vuquiavaieutun collier au cou. Elles entraient, les unes évanouies et portées dans les bras des guichetiers, qui en riaient; d'autres en pleurs, d'autres dans un état de stupéfaction qui les rendait comme imbéciles. Vers les derniers mois surtout , c'était l'activité des enfers. .Tour et nuit les verrous s'agitaient. Soixante personnes arrivaient le soir, pour aller à l'échafaud. Le lendemain, elles étaient remplacées par cent autres , que le même sort attendait les jours suivants.
De tous les coins de la France on charriait des victimes à la Conciergerie. Elle se remplissait sans cesse par les envois des départements, et se vidait sans cesse par le massacre et le transferement dans d'autres maisons. Des guichetiers, chargés d'actes d'accusation, les colportaient de chambre en chambre trèsavant dans la nuit. Les prisonniers, arrachés au sommeil par leurs voix épouvantables et insultantes , croyaient que c'était leur arrêt. Ainsi, ces mandats de mort, destinés à soixante ou quatre vingts personnes, étaient distribués chaque jour de manière a en effrayer six cents. Par la gradation des massacres, j'ai bien connu toute la profondeur de ce vers de Racine :
'■"''*■ Et Uver dans le saw^ vof; bras ensanglantés.
D'abord ils avaient entassé quinze personnes dans leur char-
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rette meurtrière ; bientôt ils en mirent trente, enfin jusqu'à quatrevingt-quatre ;. et quand la mort de Robespierre est venue arracher le genre humain à leurs fureurs , ils avaient tout disposé pour en envoyer cent cinquante à la fois à la place du supplice. Déjà un aqueduc immense qui devait voiturer du sang avait été creusé à la place Saint-Antoine. Disons-le, quelque horrible qu'il soit de le dire : tous les jours le sang humain se puisait par seaux, et quatre hommes étaient occupés, au moment de l'exécution, à les vider dans cet aqueduc.
C'était vers les trois heures après midi que ces longues processions de victimes descendaient du tribunal , et traversaient lentement , sous de" longues voûtes , au milieu des prisonniers qui se rangeaient en haie pour les voir passer , avec une avidité sans pareille. J'ai vu quarante-cinq magistrats du parlement de Paris , trente-trois du parlement de Toulouse , allant à la mort du même air qu'ils marchaient autrefois dans les cérémonies publiques. J'ai vu trente fermiers généraux passer d'un pas calme et ferme; les vingt-cinq premiers négociants de Sedan, plaignant, en allant à la mort, dix mille ouvriers qu'ils laissaient sans pain. J'ai vu ce Beysser, l'effroi des rebelles de la Vendée, et le plus bel homme de guerre qu'eût la France; j'ai vu tous ces généraux que la victoire venait de couvrir de lauriers qu'on changeait soudain en cyprès ; enfin tous ces jeunes militaires si forts, si vigoureux, qu'on entourait d'une armée de gendarmes : leur jugement semblait avoir fait sur eux l'effet d'un enchantement qui les rendait immobiles. J'ai vu ces longues traînées d'hommes qu'on envoyait à la boucherie. Aucune plainte ne sortait de leur bouche; ils marchaient silencieusement, et semblaient craindre de regarder le ciel, de peur que leurs regards n'exprimassent trop d'indignation. Ils ne savaient que mourir. Ce n'est pas tant à braver la mort qu'à braver la douleur qu'il faudrait accoutumer les hommes. Que de gens se sont laissé couper la tête, pour avoir eu peur de se faire casser un bras ' !
' Le courage n'est peut-être pas le mot Le courage suppose la liberté du choix propre a caractériser la résignation à entre une action làclie et une mort «loune mort inévitable. rieuse. Vergniaux , Gensonné , Ducos et
Dans ce hachis d'hommes, qu'on appelait fournées, on entassait des êtres diamétralement opposés de système et de parti. Thouret avecd'Éprémesnii, le Chapelier « avec la ci-devant duchesse de Gramont. Plusieurs fois des générations entières ont été absolument détruites en un jour : le respectable Malesherbes ', âgé de plus de quatre-vingts ans, fut traîné à la mort, à la tête de sa famille entière ; il périt avec sa sœur, sa fille et son gendre, et la fille et le gendre de sa fille; madame de Montmorin, avec son fils. Quatre Brienne furent tués à la fois. Dans & autres fournéfiSj on voyait réuni ce que la nature avait de plus aimable : quatorze jeunes filles de Verdun, d'une candeur sans exemple, et qui avaient l'air déjeunes vierges parées pour une fête publique, furent menées ensemble à Téchafaud. Elles disparurent tout à coup, et furent moissonnées dans leur printemps ; la cour des femmes avait l'air, le lendemain de leur mort, d'un parterre dégarni de ses fleurs par un orage. Je n'ai vu jamais parmi nous de désespoir pareil à celui qu'excita cette barbarie.
Fonfrède ont donné chez nous le plus grand exemple de ce courage. 11 prend sa source dans la grandeur d'fime et dans l'amour de la vertu.
L'autre prend la sienne dans l'éducation, qui donne l'amour des convenances.
L'extrême civilisation arrête l'essor des sentiments naturels, et fait regarder comme inconvenahie leur manifestation en public. Lé ci-devant duc de ViUeroi et le ci-devant comte de Brienne , exministre , n'étaient certainement pas des gens courageux : ilsmentaient sans cesse à leur conscience, et tombaient à genoux devant un bonnet rouge. Ils refusèrent de jouer une partie de piquet, parce qu'on leur présentait fles cartes qui n'étaient pas républicaines. Le lendemain.
' Le Chapelier dit à d'Éprémesnil :
« Monsieur d'Éprémesnil, on nous donne dans nos derniers moments un terrible problème à résoudre. — Quel problème? — ■ C'est de savoir, quand nous serons dans la charrette, à qui de nous deux s'adresseront les huées. — A tous deux, » reprit d'Kprémesnil.
^ Ce vieillard, respecté de toute l'Europe , reçut jusqu'à ses derniers moments les hommages qui sont dus à la vertu . On se souvenait que le premier emploi qu'il fit de son pouvoir, étant ministre , fut de rendre la liberté à une foule de citoyens ; enfin de visiter les prisons, et d'y adoucir le sort des malheureux Un citoyen l'aperçoit dans un endroit écarté, au fond de l'infirmerie; il tombe à ses pieds,
ils allèrent à la mort avec beaucoup de d'attendrissement et d'admiration : « Je tranquillité.
J'ai vu au contraire des hommes de la dernière classe du peuple qui, en allant au supplice, prenaient à témoin le ciel et la terre, et faisaient fout retentir de leurs lamentations. Quelle différence y avait-il entre les premiers et ceux-ci?
Les uns avaient de l'éducation, et les autres n'en avaient pas. Mais s'il eût fallu s'exposer pour secourir son semblable , à coup sûr le dévouement. se serait trouvé du côté des bommcsgrossiers qui pleuraient.
{Note de l'auteur. )
me SUIS avisé vers mes vieux ans d'être un mauvais sujet , et de me faire mettre en prison , » lui dit le vieux Malesherbes en le relevant. Il conservait beaucoup de sérénité, et même de gaieté. Après avoir lu son acte d'accusation, il dit : « Mais si cela avait au moins le sens commun ! »
Kn descendant l'escalier pour aller au tribunal, il fit un faux pas : « C'est de mauvais augure, dit-il; un Uomain rentrerait chez lui. »
{SoU dt l'auteur.)
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Vingt femmes du Poitou, pauvres paysannes pour la plupart, furent également assassinées ensemble : je les vois encore, ces malheureuses victimes, je les vois étendues dans la cour de la Conciergerie, accablées de la fatigue d'une longue route, et dormant sur le pavé. Leurs regards, où ne se peignait aucune intelligence du sort qui les menaçait, ressemblaient à ceux des bœufs entassés dans les marchés , et qui regardent fixement et sans connaissance autour d'eux. Elles furent exécutées toutes, peu de jours après leur arrivée. Au moment d'aller au supplice , on arracha du sein d'une de ces infortunées un enfant qu'elle nourrissait, et qui, au moment même, s'abreuvait d'un lait dont le bourreau allait tarir la source. O cris de la douleur maternelle, que vous fûtes aigus! mais vous fûtes sans effet! Quelques femmes sont mortes dans la charrette, et on a guillotiné des cadavres. IS'ai-je pas vu, peu de jours avant le 9 thermidor, d'autres femmes traînées à la mort? elles s'étaient déclarées enceintes... Et ce sont des hommes, des Français, à qui leurs philosophes les plus éloquents prêchent, depuis soixante années, l'humanité et la tolérance !... Si l'on n'eût arrêté ce débordement de sang humain, je ne doute pas qu'on n'eût vu des hommes aller se précipiter d'eux-mêmes sous le tranchant de la guillotine. Comme l'a très-bien dit Fréron , la première des affections sociales , l'amour de la vie, s'éteignait déjà dans tous les cœurs'. J'ai vu plus de dix femmes qui, n'osant prendre du poison , avaient crié vive le roi! et chargeaient par ce moyen cet abominable tribunal du soin de terminer leurs jours : les unes pour ne pas survivre à un époux , d'autres à un amant, d'autres par dégoût de la vie, presque aucune par fanatisme royal. Et d;ms quelle classe se trouvaient ces infortunées ? Dans celle de l'indigence : quelques-unes étaient de misérables prostituées,
' Voici encore un exemple de ce dégoût régime. Appelé à un interrogatoire secret,
de la vie : il est extrait d'un ouvrage que on lui demanda s'il reconnaissait la
nous avons déjà cité. lettre. « Oui, répondit-il, c'est moi qui
« Un pauvre marchand de serre-têtes , < l'ai écrite; et la preuve, c'est qu'en
ennuyé de ce que son tour ne venait pas, « voici la copie, ajouta-t-il , en tirant im
envoya à l'accusateur public une lettre « papier de sa poche. » Le malLeureuj
datée de l'an deuxième de la persécution, fut expédié le lendemain. » dans laquelle il vouait à l'exécration le F*. B.
tribunal , demandait un roi, et l'anclea
mais encore riches de leur jeunesse et de leur beauté. Oh ! si des législateurs étaient témoins des terribles effets de lois violentes ou passionnées , combien de victimes elles écrasent, comme ces édifices qui s'écroulent dans une fête publique, ils frémiraient des dangers de leur mission : ils verraient des milliers de citoyens dans les pleurs , les autres en fuite et mourant de misère; d'autres, dont la raison est aliénée, et qui, dans leur délire, d'une voix de fer , les maudissent le jour et la nuit, avec des imprécations affreuses. Après la loi qui chassait, sous trois jours, tous les nobles de Paris, j'ai vu arriver , entre beaucoup d'autres, une jeune femme qui depuis n'avait pris aucune nourriture; sa raison était égarée. Née dans l'opulence, elle avait à peine trouvé, depuis un an, dans l'ouvrage de ses mains, de quoi fournir à son existence : cette loi lui ôtait tous moyens de vivre ; elle n'avait plus de ressource que la mort , et elle était venue la demander, en se dénonçant elle-même. Sa pâleur extrême , causée par le chagrin et l'inanition , n'empêchait pas de trouver sur son visage les traces de la décence , de la beauté et de la jeunesse. Ses malheurs n'étaient pas encore au comble ; elle devait apprendre qu'un époux adoré , dont elle ignorait le sort, avait péri sur l'échafaud peu de jours avant. Sur son acte d'accusation, elle lut qu'elle était veuve... elle fut rejoindre son époux.
Si , au milieu de tant de désolations , quelques malheurs enfonçaient des pointes plus acérées dans le cœur des infortunés au milieu du courage général, quelques actions particulières se faisaient remarquer , et brillaient d'un éclat plus vif que toutes les autres. Cette époque, qui offre l'exemple de tous les crimes, offre aussi quelquefois celui de la vertu sublime. De jeunes femmes de chambre ont voulu mourir avec leurs maîtresses; et quand l'espionnage et la délation portaient un coup mortel aux mœurs, elles périssaient par un dévouement généreux. Une bonne religieuse ne voulut pas sauver sa vie aux dépens d'un très-léger mensonge. La ci-devant marquise de Bois-Béreuger et sa sœur, la comtesse de Malézy, se conduisirent réellement avec riiéroisme qui est très-exactement décrit dans l'Almanach des prisons, arlide Luxembourg.
Toutes ces femmes étaient très-jeunes , et de la ligure la plus intéressante.
La ci-devant marquise de Bois-Bérenger ne quittait pas sa mère d'uu instant; elle veillait sur elle, et on eût dit que la sollicitude maternelle était passée tout entière dans l'âme de la fille ^ Elle couvait' sa malheureuse mère de ses yeux, était sans cesse sur ses pas , l'encourageait par son exemple et pai ses discours. Pour la mère, elle était , ainsi que toutes les mères que j'ai vues dans ces horribles crises, muette et pétrifiée... c'était Niobé changée en pierre. Elles avaient toutes une piété douce , et semblaient des anges qui prennent leur essor vers le ciel.
La ci-devant comtesse de Malézy disait à son père : « Je me serrerai tant contre vous , mon bon père , vous qui êtes si honnête homme , que Dieu me laissera passer malgré mes péchés. » Elle avait une des plus séduisantes figures et des plus aimables qu'il fût possible de voir.
Toutes ces familles proscrites, heureuses de mourir ensemble, s'unissaient étroitement, confondaient leurs âmes dans un épanchement mutuel, persuadées qu'elles allaient se retrouver, et que ce passage d'un monde où elles étaient persécutées, dans un autre monde plus heureux . était désirable pour elles ; que mourir , c'était fermer un instant les yeux pour les rouvrir à une lumière éternelle ; et qu'elles allaient enfin trouver l'égalité dans un asile de paix , où tous les titres disparaissent
' Le trait de piété filiale que nous la pitié sur des bourreaux. Pendant trois
allons citer est comparable à tout ce que mois elle veilla tous les matins à la porte
nous connaissons de plus touchant : d'anciens membres du comité de sûreté
« Une jeune personne, lorsque son générale; pendant trois mois elle vécut
malheureux père fut traduit à la Concier- de promesses perfides, de refus injurieux,
gcrie , fit deux cents lieues à pied pour le de menaces même. Son père parut de-
suivre. Klle accompagnait la charrette vaut les juges assassins. Au moment où
ou il était traîné avec ses compagnons, l'exécrable Dumas ferma la bouche à ce
La malheureuse allait dans chaque ville malheureux qui allait prouver qu'on le
préparer des aliments, mendier une prenait pour un autre, la fille voulut
couverture, ou du moins un peu de paille, faire entendre le cri de la nature : elle
pour reposer son père dans les différents fut entraînée avec violence. Le père vit
cachots qu'il habitait. Elle ne cessa point cet affreux spectacle; il marcha à l'echa-
un moment de le suivre, de le consoler faud en pensant que sa fille allait rester
par sa présence, jusqu'à ce que la pri- seule dans le monde, livrée à son déses-
son de la Concier;,'erie la séparât pour ja- poir et aux horreurs de l'indigence. »>
mais de son pauvre père. Habituée à flé- Fs, B. chir des geôliers, elle essaya l'empire de
réellement , et où on ne les rappelle pas sans cesse pour multiplier les assassinats et les persécutions. Mais, pour arriver à ce port tant désiré, que le passage était orageux et terrible! Femmes infortunées, c'était peu d'avoir vu vos longues chevelures tomber sous le fer des bourreaux, vos tendres mains douloureusement serrées par des cordes, et les apprêts de la mort recommencer cent fois pour vous , dans chacune de vos compagnes ; il vous fallait encore, avant de fermer les yeux , supporter le spectacle d'une populace égarée et furieuse , qui vous chargeait d'imprécations. Vous cherchiez en vain dans les regards quelques marques de pitié, elle se cachait dans le fond des cœurs; la fureur seule avait droit de se montrer. Nous entendions ces cris qui, arrêtés par cinq à six portes, s'assourdissaient en plongeant dans la Conciergerie , et , arrivés jusqu'à nous, ressemblaient à des gémissements étouffés. Spectacle plus affreux ! nous voyions les sommets des têtes des malheureux qu'on encombrait dans les charrettes.
Mettons fin à ces peintures déplorables. Vous qui, les larmes aux yeux, avez cherché dans mes pages les noms de ceux qui vous ont été chers, ne gardez point de ressentiment contre moi, si vous ne les y avez pas trouvés. Quel volume contiendrait ces listes effrayantes? Ai-je pu même retracer en masse les malheurs dont j'ai été témoin? Ai-je parlé de ceux qui, entassés dans des lits pestilentiels , mouraient de chagrin, d'ennui et de misère, loin de leur famille, et privés de tous soins? Ai-je dit qu'on faisait porter au tribunal des hommes mourants? Ai-je peint cet horrible combat entre des jurés cannibales et la fièvre putride, qui se disputaient un cadavre? Roucher ' , Chénier, Uabaut, Lavoisier, Dietrich, Barnave, Linguet, et tant d'autres noms chers aux sciences , aux beaux-arts et à l'éloquence, je ne vous ai point consacré de regrets particuliers : mais qui pourra
' Ces vers , qu'il fit avant de mourir, rage sans effort! quel calme, quelle (ont d'un véritable philosophe. Quel cou- simplicité ! Ne vous /îtonnei pas, objets charmants et doux. Si quelque air de tristesse obscurcit mon visage : lorsqu'un crayon savant dessinait mon i mage , On dreisait l'échafaud, et je pensais à vous.
( j<ote de l'auteir.)
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VOUS effacer de mon souvenir? Femmes charmantes , mères éplorées, vierges innocentes et douces , vieillards respectables et courbés sous le poids des ans , élite de citoyens de toute espèce, jeunesseinstruite et courageuse, assassinée pour n'avoir pas cru à Marat, où, pour un moment d'erreur, vous tous je vous ai vus entraîner à la mort. Pourquoi faut il que la nature m'ait jeté sur la terre dans cette époque désastreuse, où le fléau de l'intolérance politiquedevait frapper la misérable espèce humaine, et la rendre malade jusqu'à la moelle? Qu'avais-je fait, et de quel crime originel ma naissance fut-elle marquée, pour être appelé à Toir couler tant de sang qui jaillissait presque sur moi ? La flèche empoisonnée du désespoir a traversé mon âme , je la porte partout; et si mes bourreaux, dont la rage n'est pas rassasiée par quatorze mois de la plus dure captivité , ne signent pas mon honorable proscription , je succomberai bientôt sous tant de souvenirs affreux, et je mourrai honteux d'avoir été homme.