A JOSEPH SOUQUE
Paris, 5 ventôse an III de la répul)liqne une et indivisible.
Vous trouvez donc, mon cher ami, que je ne suis point entré dans assez de détails sur ce qui me concerne, et vous voudriez que, dans ce petit ouvrage que j'ai intitulé tnes Mémoires. il fut un peu plus question de moi. .Te sens tout ce que ce reproche a d'obligeant. Je suis pour vous d'un intérêt plus vif que ne l'est pour le public si insouciant le nom qu'il chérit le plus. Vous voudriez me suivre dans les moindres objets de ma vie enchaînée, j'allais presque dire domestique. En effet, dans ces horribles demeures ne m'étais-je pas composé une famille , des amis ? et quatorze mois d'habitude ne m'avaient-ils pas fait donner quelquefois le nom si doux de foyer à l'antre où la tyrannie m'avait enseveli ? Ne retrouvais-je pas quelquefois avec plaisir mon misérable grabat.^ La gaieté n'apparaissait-eile jamais à celte table , oii tant de convives s'asseyaient pour la dernière fois au banquet de la vie ? Ne fut-elle jamais pour moi une table hospitalière, où , pressé entre des hommes d'un courage élevé , d'un cœur pur, le mien se sentait réchauffer et revivre ? D'un autre côté, ce cœur n'a-t-il pas été tour à tour agité par tous les senti ments.^N'a-t-il pas été ouvert aux douleurs d'autrui, et déchiré de ses propres angoisses? Vous méconnaissez sensi-
' La lettre écrite à M. .Souque ajoute une à M. Souque indique l'origine et l'objet ,
foule de particularités curieuses aux Me- et à laquelle Riouffe lui-même n'attachait
moires qu'on vient de lire : publiée dans pas plus d'importance qu'elle n'en mérite,
toutes les éditions précédentes à la suite Ce serait le juger beaucoup trop sévère-
de ces Mémoires , elle en était insépara- ment, que de penser qu'il eût voulu,
ble, ainsi que les fragments de corres- dans cette singulière </ieofjroutc, attaquer
pondance et les maximes de la religion un sacerdoce et des vérités toujours res-
d'ihrascha. On ne doit voir dans ec dcr- pectables. nier morceau qu'une facétie, dont la lettre F». B,
ble ; vous avez la bonté de croire que je suis observateur, et vous espérez , par un double résultat , connaître mieux le cœur de l'homme en connaissant plus particulièrement le cœur de votre ami. Qu'il est tumultueux ce cœur qui vaut quelque chose enfin, puisqu'il sympathise avec le vôtre! Je vous l'ai toujours répété, je suis frappé d'une organisation funeste, sur laquelle j'adresse chaque jour au ciel des plaintes amères , mais inutiles. Misérable victime jetée au milieu du monde social, il m'effraye et me navre. Je halète après la nature ; mais je suis, par rapp -j. à elle, comme ces enfants qui , n'ayant point été nourris par leur propre mère, n'ont pas l'habitude du visage et du doux giron maternel, et ont laissé prendre le change à leurs affections filiales. Les révolutions des saisons, la variation des airs, les aspects lointains de la nature, le choc des éléments, tout retombe sur mon cœur. Le repos ne semble pas fait pour lui; il est ouvert à toutes les atteintes, comme le serait un corps dépouillé de l'épiderme protecteur qui recouvre ses fibres, ses nerfs et ses muscles : de cette foule de sensations qui m'assiègent résulte nécessairement une plénitude de vie qui doit produire la satiété. Si vivre c'est sentir , quelle vie patriarcale égalerait la mienne, à peine arrivé cependant sur le seuil de l'âge viril .^ Je vous donne là mon secret, mon cher ami; il ne m'est plus possible désormais de trancher du héros ; et, quelque honorables motifs que vous ajoutiez d'ailleurs à mon dédain de la vie, vous vous souviendrez toujours que la satiété y avait beaucoup de part , et que , rendu de fatigue, j'ai pu soupirer après le port tranquille où la sensibilité repose. Quoi qu'il en soit, vous voilà bien instruit de mon mépris pour l'existence ; et ce mot vague, si trivialement employé à chaque heure , a pris pour vous un sens précis, parce que je vous en ai développé les causes.
.T'étais donc au milieu des actes d'accusation et de bourreaux fort expéditifs, il est vrai, mais qui ne marchent point escortés par la douleur et la honte, tout aussi tranquille, pour ma part, que dans aucune situation de ma vie. Quelquefois, il est vrai, je me troublais à l'idée que je serais interrogé en public, et exposé sur de hauts gradins aux regards du peuple. Mais cette sensation n'était pas plus forte que celle qu'éprouve un orateur timide qui
440 MÉMOIRES DE BIOUPFE.
doit faire un discours en public, ou un jeune homme qui doit paraître pour la première fois dans un cercle nombreux. J'y eusse été timide , forte preuve que je n'y eusse pas été lâche. Si pour moi-même j'étais en pleine sécurité, je n'y gagnais rien du côté du bonheur : qu'on ne mette pas les remords du plus grand des scélérats auprès des souffrances, des palpitations suffocantes et continues dont mon cœur était convulsivement bouleversé.
Une femme qui avait possédé toute mon ûme, et qui peutêtre, si elle l'eût mieux connue, aurait voulu la conserver, m'avait écrit à Bordeaux : ses lettres n'étaient point signées ; elles ne contenaient rien de relatif aux affaires politiques. Mais qui pouvait me rassurer, moi qui chaque jour voyais immoler et proscrire jusqu'à de jeunesiilies qui a peine savaient ce que c'était que la révolution ? Me voici donc cette pensée mortelle enfoncée dans le cœur, qu'on pourrait l'arrêter; que si une fois elle franchissait le seuil fatal de la Conciergerie, elle était perdue, et que j'en serais la cause. Son image , qui s'effaçait déjà de mon cœur, s'y regrave tout à coup en'traits plus forts; mais ce n'était plus l'amour cette fois-ci , c'était la terreur qui la burinait. Chaque jour, comme un serviteur fidèle, elle accourait à mon réveil, elle accourait à mon coucher, au milieu des nuits ; mais c'était pour me torturer par la crainte de la voir compromise. Si une femme était amenée la nuit, réveillé par le bruit des verrous, je croyais que c'était elle. Dans le jour, mes transes mortelles accompagnaient chaque nouvelle de l'arrivée d'une victime.
Que de palpitations, que de craintes, que d'alarmes! Je ne sais quelle Providence, qui a toujours mesuré mes adversités à mes forces, m'a épargné cet horrible malheur, le plus grand qui puisse arriver, celui de causer la perte de ses amis. Je fusse tombé mort à sa première vue ! Tel fut le ver rongeur qui pendant onze mois, jour et nuit, s'attachait à mon cœur. Prométhée sur le Caucase est ma véritable image. On dit de lui que c'était sans interruption ; on doit le dire dans un récit fabuleux. Moi qui écris la vérité sous les yeux de là nature, je dirai que c'était par intervalles, mais jamais par des intervalles d'un jour entier ou d'une nuit entière.
FRAGMENTS ET COBBESPONDANCB. 441
Dans ces tribulations qui m'étaient envoyées par elle , je m'écriais : L'infortunée! je causerais sa mort! Hélas ! si une passion profonde exaltait son âme... J'en ai vu, des amants, heureux de mourir ensemble ; mais faut-il qu'au moment où elle a cessé de m'aimer , elle commence à souffrir pour moi ? Quelque horribles qu'aient été mes souffrances, je te rends grâce, ô ciel ! tu m'as épargné la plus affreuse de toutes. L'idée seule que je serais la cause qu'on assignerait quelqu'un en témoignage me remplissait d'épouvante : c'était les appeler au milieu d'un coupe-gorge; il suflisait que leur figure déplut à quelque juré pour qu'on se fît un jeu de les faire monter au rang des accusés, et de là au rang des victimes. Mes craintes, justifiées par beaucoup d'événements, peignent mieux que tous les discours la jurisprudence de ce tribunal. Ce sont ces motifs surtout qui m'avaient déterminé à me donner la mort aussitôt que j'aurais reçu mon acte d'accusation. Je l'eusse fait; les exemples généreux ne me manquaient pas ; Roland, Clavière, Buzot, Barbaroux, Valazé, m'avaient ouvert la carrière, et, avant eux tous, Cassius, Brutuset Caton. Sur la même cruche avec laquelle j'allais chercher de l'eau pour notre provision, j'aiguisais en philosophant le couteau qui devait me délivrer de mes tyrans ; seulement, toujours à la veille de m'enfoncer ce large couteau dans les entrailleSjje disais, comme le fils de Marie : Détournez de moi ce calice j s'il est possible! Lisez Sénèque, Épictète et Marc-Aurèle, vous ne trouverez pas d'expression d'une résignation plus touchante et d'un courage plus vrai : celui-là est accommodé à la nature humaine. Souvent le bruit se répandait que mon tour était arrivé : comme on bat la générale pour tenir les troupes en haleine et les éprouver, le hasard semblait renouveler de temps en temps pour moi ces fatales épreuves ; les événements me trouvaient toujours prêt , et mon âme était à son poste. Enfin cette âme avait de la force contre tout, mais succombait à l'idée d'un témoin obligé , à cause de moi, de comparaître au milieu de cette foule d'assassins. Hélas ! parmi ceux qui devaient naturellement être appelés, pendant que, tout occupé de leurs dangers et bravant les miens propres, j'avais pris la résolution d'assurer leur tranquillité par le sacrifice de ma vie, plusieurs cens-
piraient ma perte : mou généreux dévouemeut était payé par ce digne salaire.
Je vous dispensais tous des devoirs de l'amitié : ils étaie.nt si dangereux à remplir alors! Je trouvais dans mon abandon mc^me quelques charmes ; je me disais : « Tous les lils des affections humaines sont coupés autour de moi; mais je m'en console, ils auraient été peut-être autant de conducteurs par lesquels mes adversités seraient descendues jusqu'aux autres, et les auraient enveloppés... » Mais refuser de dire la vérité, me trahir, me dénoncer , vouloir forcer la personne dont j'ai parlé plus haut à joindre ses dénonciations aux leurs... ces traits sont d'une si hideuse bassesse, que je n'aurais qu'à prononcer leurnom, pour leur imprimer un opprobre ineffaçable.
Comme vous avez l'usage d'analyser en lisant, vous résumez ce que je viens de dire, et vous me voyez prêt à chaque instant d'être frappé de la hache, ayant des ennemis au dehors et point d'amis : vous étiez enchaîné vous-même alors par suite de votre dévouement généreux, et, aux amis près, dans une situation équivalente. Les visites assidues, les petits soins multipliés adoucissaient le sort des autres prisonniers. Quand les visites furent supprimées, les lettres pleines de sentiments affectueux les remplacèrent ; enfin, quand le raOinementde la cruauté eut imposé la privation de tous ces allégements à mes camarades d'infortune, l'industrieuse et active amitié trompait les surveillants, les barreaux et les verrous, pour faire circuler la consolation jusqu'à leur cœur : la vue de ces objets me portait quelquefois à des retours douloureux sur mon isolement.
Et moi aussi je méritais qu'on m'aimât, me disais-je! Mes larmes se gonflaient dans leur source, mais ne jaillissaient point; et les raisons que j'ai dites plus haut accouraient me calmer. Imaginez que tous ces mouvements, ces troubles, ces douleurs, s'agitaient confusément dans mon sein, mais sans éclater au dehors, comme ces volcans qui crevassent et déchirent les entrailles de la terre, et dont la surface est recouverte d'une pelouse riante. J'étais le consolateur universel ; même beaucoup de gens me croyaient de la gaieté : en effet, je ne confiais guère ma tristesse qu'à un long corridor éclairé par une lampe sépul-
FRAGME^'^S ET COBBESPONDANCE. 443
craie, triste asile de la mort, et où les prisonniers, se promenant lentement, semblaient s'accoutumer à la nuit et au silence des tombeaux.
Là, que j'ai recueilli de tristes regrets ! combien d'adieux ai-je été chargé de faire passer à des veuves désolées , à de malheureux orphelins ! Jeune et infortuné Monclar , c'est là que tu nie parlais sans cesse de Sophie! Depuis quatre ans d'une union sans exemple, et formée par un amour passionné et constant , la couche nuptiale ne l'avait pas vu s'abstnter une seule fois; la mère, l'enfant et le jeune époux y trouvaient ensemble chaque nuit le repos et le bonheur. Des scélérats l'ont arraché de leur sein. Ils ont opéré ce déchirement affreux , et leur ont ôté leur appui, leur consolation, leur bien suprême; et il était innocent, et il ne leur offrait pas même un prétexte pour l'assassiner !
Fille de Vernet ' , c'est là que je pleurais ta perte, toi dont le cœur se plaisait tant à s'épancher dans le mien! Ton acte d'accusation te remplit de joie; la sécurité animée et la gaieté reparurent sur ton visage. « Ces faits sont tellement faux, qu'ils ne peuvent me condammer,» disais-tu. Le bonheur de l'innocence rayonna dans tes yeux ; l'espérance, qui a des ailes, te reporta en un instant dans les bras de ton frère, de ta fille , de ton ami. « Je les verrai... » l^on, tu ne les reverras plus! ils t'ont assassinée... Estimable Laviolette, la plus tendre et la plus chérie des mères, toi qui, à Courtray , pansais de tes propres mains les blessures des Français, et qu'un amour ardent de la révolution avait entraînée au milieu d'eux, tu y as trouvé la mort... sur l'échafaud! Des jurés ivres te condamnèrent en sortant de leur taverne. L'inexprimable bonté qui se peignait sur ta figure ne les a point desarmés ; mais la sérénité de ton courage n'en fut point troublée. C'est au bout de ce long corridor que tu me fis appeler , et à travers une fenêtre tu médis : « Regardez-moi, je suis tranquille; assurez vos camarades que je meurs digne d'eux. » Telles furent tes dernières paroles. Oui , véritable amante de la liberté , tu
' Elle était digne d'un père aussi ce- c'était le féroce *** qui la conduisait à lèbre, dont elle parlait sans cesse avec l'échafaud. *** faire périr la fille de Verle respect filial et l'admiration d'une âme net 1...
fortement éprise des beaux-arts. Elle a ( Sote de l'auteur.)
cru, jusqu'à son dernier moment, que
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fus aussi courageuse qu'ils furent barbares, aussi calme et aussi bonne que ton époux, qui t'assassinait, était furieux et imprudent. Qu'il la regarde cette tête de mort que tu fis mettre sur le portrait que tu lui envoyas avant de mourir..., et se dise à chaque instant du jour : « Cette tête... maintenant c'est celle de ma femme..., et c'est moi qui l'ai tuée... »
Pour arracher votre âme à la profonde tristesse dans laquelle tout ce que je viens de vous dire a dû la plonger, et remplir l'objet de ma lettre, qui est de vous montrer l'intérieur de notre prison, je n'ai qu'à vous ouvrir les portes du n° 13 ; c'est là que j'habitais. Le courage était comme inhérent à cette chambre. Pour nous , Robespierre fut toujours un tyran, le 31 mai une contre-révolution, la Montagne un ramas de brigands ou de fous furieux, les jurés du tribunal révolutionnaire des cannibales; et nous le proclamions hautement. C'est là que, pendant quatorze mois entiers, j'ai vécu avec S..., le brave commandant du Finistère, celui qui, au 10 mars, sauva la convention nationale, et qui , sans se démentir un seul instant au milieu de tant de souffrances , nous donna le modèle le plus accompli d'égalité d'âme, de bienfaisance, d'aménité, et d'une invincible politesse. C'est encore une des grâces que j'ai à rendre au ciel. Il vit, et je n'ai point à déplorer sa perte, qui eût empoisonné le reste de mes jours. Tous mes amis du dehors m'avaient abandonné, il m'en tint lieu \ je l'admirais et je l'aimais.
Notre refrain continuel était : Liberté, égalité, humanité; nous avions même consacré ce serment dans une certaine cérémonie religieuse qui dut son origine à des circonstances assez plaisantes. Nous avions dans cette même chambre un bon bénédictin, véritablement illuminé, toujours les mains jointes sur la poitrine, comme on peint saint Benoît, et tourmenté surtout de la fureur de faire des prosélytes. L'aimable Ducorneau, jeune Bordelais, plein d'esprit, de talents et de gaieté, qu'ils ont assassine depuis pour fédéralisme , était le diable de ce nouveau saint Antoine. Tantôt il lui volait son bréviaire, et saint Antoinede courir après le diable, le manche à balai à la main; tantôt il lui éteignait sa bougie ; enfin, lui faisant autant de tours que Satan faisait éprouver de tentations à saint Antoine, quelquefois il mê-
FRAGMENTS ET COBRESPONDANCE. 445
lait aux psaumes chantés par le bon homme le refrain d'une chanson égrillarde. Mais le saint homme ne perdait pas courage : toujours aux aguets et toujours priant, il avait les yeux sur son bréviaire et sur Ducorueau, qui, borgne, petit et basané, la figure pétrie de malice, remplissait parfaitement l'idée qu'on se fait d'un diablotin ; tandis que l'autre, en arrêt, avait l'air d'un béat aux prises avec lui. Le moine offrait ses souffrances à Dieu, et se montrait d'autant plus endurant, qu'il espérait bien qu'à la fin il en convertirait au moins un ou deux. Pour répondre à ses éternels sermons, et las d'argumenter, nous imaginâmes d'élever autel contre autel. Nous eûmes bientôt un culte, des hymnes et des chantres. Alors le saint père désespéra vraiment de notre salut. Il lorgnait quelques-uns d'entre nous, comme de meilleure pâte et plus faciles à convertir; il n'espéra plus rien quand il les vit tous rangés sous les drapeaux (ÏJbrascha ', c'était le nom de notre dieu. Ce qui acheva de lui navrer le cœur, ce fut l'aventure suivante : L'Espagnol, à cette époque, était à l'agonie; le moine rôdaitautourdelui comme autour d'une proie chérie. Ramener un Espagnol au giron de l'Église, quelle béatitude! Mais l'Espagnol mourant ranime ses forces et crie : «Vive Ibrascha ! » Le moine était hors de lui-même. Il feignait de dormir au moment oij nous commencions notre office; mais il ne pouvait se contenir longtemps. Aussitôt que notre grand chantre avait entonné, le moine furieux se levait en sursaut, chantait De profundis à tue-tête ; sa voix faible et cassée ne pouvaitcouvrir la voix forte et sonore dedeux jeunes anachorètes que nous avions, Bailleul et Mathieu. Alors il nous accablait d'injures, traitait notre dieu d'imposteur , et soutenait qu'il le prouverait de reste. Il s'élançait, comme Polyeucte, pour briser notre autel ; et ne trouvant pas encore qu'il fût assez bruyant, armé d'un saint zèle et d'une bûche, il frappait contre la porte avec un bruit épouvantable. C'est ainsi que cet impie troublait nos cérémonies augustes : quel sacrilège! Aussi nous lui prodiguions les épithètes de philosophe, d'esprit fort et d'incrédule. Ce qu'il y a de singulier, c'est que ce bon homme se plaisait dans ces tribulations , et ne voulut jamais changer de
' Voyei à la fin de la lettre la religion d'Ibrascha. ( >o/e de l'auteur,)
chambre. Malgré nos mauvaises plaisanteries, nous l'aimions et nous le respections : il le savait bien. Nous le pleurâmes sincèrement, quand nous sûmes son assassinat par le tribunal. Il fut enveloppé dans la conjuration du Luxembourg.
Vous le voyez, uos cachots ont souvent retenti des longs éclats d'une joie insensée. Si quelque chose prouve l'imperfection de notre nature et toute sa misère, c'est cette bigarrure de sentiments divers dont elle est affectée presque en même temps. Sa douleur lui échappe comme son plaisir. Aux yeux d'un être impassible , l'existence humaine ressemblerait à un songe délirant. Que serait-ce si je vous parlais de nos repas, plus philosophiques, il est vrai, que ceux de Platon, mais quelquefois aussi plus bruyants que ceux des amants de Pénélope.^
C'est là que notre rire avait l'air d'un vertige, et qu'on eût pu nous dire, comme aux prétendants, dans V Odyssée : « Ah ! malheureux,quel délire! vous riez,etvos têtes, vos visages, voscorps, sont enveloppés des ombres du trépas! Les morceaux que vous mangez sont souillés de sang, vos yeux sont inondés de larmes. Entendez- vous ces gémissements.^ Le sang bat les pieds de ces murs, de ces colonnes; le vestibule et la cour se remplissent de fantômes qui se précipitent aux enfers, dans le sein de la nuit. »
Une table grossière rassemblait dix-huit ou vingt prisonniers; souvent la moitié s'y asseyait pour la dernière fois. Ce repas était pour eux le dernier repas. Quelle était la surprise des nouveaux venus , lorsqu'ils nous voyaient boire la gaieté dans la coupe de la mort, et mêler les chants de la liberté aux cris des bourreaux qui nous appelaient? C'est à cette table que Ducorneau, la veille de son supplice, improvisait cette belle chanson qui était comme le chant du cygne, et oij il nous disait, en parlant de lui et d'un autre qui allait partager son sort :
Au dernier moment|, Socrate Sacrifie à la santé ; Notre bouche démocrate Ne boit (Hi'à la liberté.
Ou bien :
Nos reconnaissantes ombres , Planant au milieu de vous,
FBÀGMENTS ET CORRESPONDANCE. 447
Rempliront ces voûtes sombres De frémissements bien doux.
Nous répétions en chœur. Quel chœur! quelle situation! mais combien elle devint plus déchirante, lorsqu'après leur mort nous chantions chaque jour, et avec un culte religieux, ces paroles pénétrantes, dont l'auteur avait disparu d'au milieu de nous ! La voix plus triste et plus sombre , les yeux fixés sur les profondeurs ténébreuses du cachot, cherchant leurs traces, nous parodiions ce couplet funèbre , et nous disions en pleurant :
Leurs reconnaissantes ombres, Planant au milieu de nous, Remplissent ces voûtes sombres De frémissements bien doux.
Oui, trop infortunés amis, vos ombres erraient véritablement parmi nous, ou nous errions au milieu d'elles. Car, dans cet asile où la mort frappait sans cesse , qui pouvait assigner les limites incertaines qui séparaient l'existence du trépas?
C'est là encore que, dans une ivresse indéfinissable, un autre convive inspiré s'écriait :
Amis, combien il a d'attraits
L'instant où s'unissent nos âmes !
Le cœur juste est toujours en paix.
O doux plaisir que n'eut jamais
L'ambitieux avec ses trames !
Venez bourreaux , nous sommes prêts.
Ce sont des hommes qui ont la certitude que le bourreau les tuera demain, qui s'égayent ainsi. Bientôt cette scène bruyante s'apaise ; c'est le Phédon, c'est l'apologie de Socrate qu'ils lisent. Voyez quel transport excite parmi eux cette lecture ravissante , et quel empire a sur tous les esprits le dogme sublime de l'immortalité de l'âme' ! Froids athées , si vous aviez vu l'homme dans ces terribles épreuves , vous rougiriez de la sécheresse de vos
• J'ai observé que les idées religieuses à en être bien guérie en France. Mais
se sont fort épurées dans toutes les tètes, qu'on ne s'y trompe pas : l'homme a
et que le déisme y a remplacé les supers- besoin d'étayer sa faiblesse de l'e.spoir
titions dont notre enfance a été nourrie, consolateur qu'il existe un Dieu! IMulôt
i;iles se retraçaient à trés-peu de per- que de s'en priver, il retombera vers les
sonnes dans ces terribles moments , croyances ai)surdes.
preuve que l'espèce humaine commence ( Soie de l'auteur.)
448 MÉMOIRES DE RIOUFPE.
systèmes : c'est moi-même qui étais l'interprète et le lecteur, et j'atteste le ciel que dans tout ce récit , qui paraît arrangé dramatiquement, si je suis comptable envers la vérité, c'est que je reste au-dessous d'elle.
Est-ce la tyrannie qui arrache du cœur de l'homme le sentiment le plus profondément gravé, l'amour de la vie; ou bien n'est-ce pas qu'il n'y a rien d'absolu dans la nature , qu'elle est un éternel alliage , qu'elle point dans le bonheur, et réjouit au sein de la plus grande adversité? Si quelquefois elle conseille à l'homme d'agrandir ses facultés , elle montre d'autres fois à son orgueil égaré l'instinct des animaux comme une boussole; elle l'invite à redescendre jusqu'à eux , et à dépouiller son esprit superbe de prévoyance et de souvenir. En un mot , rejetons-nous dans ses bras , et ne désespérons jamais d'elle. Il n'est point de circonstances où elle n'offre de consolations , point de déserts qu'elle n'embellisse , point de cachots qu'elle n'éclaire ; dans les nôtres, cette glu qui enveloppe le cœur des malheureux, et les rend si prompts à s'attacher l'un à l'autre, nous faisait goûter les charmes d'une amitié touchante.
Quand j'ai été rendu à la société, rien ne m'a plus surpris que la sécheresse et la froideur que j'y ai remarquées. Dans le monde , me suis-je dit , ou ignore la langue du malheur , on ne sait pas verser le baume de l'attendrissement sur nos profondes afflictions. Tous ces hommes qui courent en sens contraire , emportés sans passions , n'ont pas même une idée de ce que j'ai enduré , de ce que j'ai vu. Dans les mœurs antiques , lorsque le toit hospitalier reçoit un voyageur , son hôte s'informe avec soin des aventures de son voyage, l'écoute avec intérêt, et lui offre le doux repos; et moi qui ai voyagé, plus avant qu'aucun mortel peutêtre, vers les extrémités de la vie, lorsque je reparais, des hommes qui m'ont connu dès mon enfance me demandent à peine d'où je viens.
Pour nous , avec quel empressement nous partagions le sort d'un nouveau captif! comme nous allions au-devant de lui! comme notre âme exercée dans le malheur venait à l'aide de son âme inexpérimentée, et désespérée par cet aspect effroyable des cachots ! Le désespoir est le sentiment de tous les êtres au moment
OÙ, pour la première fois, ils sont privés de leur liberté. Les animaux refusent de manger , et plusieurs d'entre eux meurent; l'homme que les grandes crises rejettent dans la nature est affecté de la même manière, et mourrait, sans ses idées acquises et sans les consolations.
Sans cesse les uns avec les autres , si nous nous séparions de Pespace d'une chambre à une autre, nous nous retrouvions le soir sous nos triples verrous ; et ceux que la mort atteignait , nous nous disions : « >'ous ne les avons pas quittés ; demain, ou quelques jours plus tard, nous serons avec eux pour jamais. »
Les crimes ordinaires ne donnent des remords qu'à ceux qui les commettent; la tyrannie en donne au lâche qui la souffre, comme au scélérat qui l'exerce. Nous étions débarrassés de ce sentiment, et nous n'avions pas , chaque jour en nous levant, à nous reprocher l'existence de Robespierre. On arrivait du dehors glacé par la terreur; au miheu de nous on redevenait homme.
Rien n'égalait la véracité avec laquelle nous nous exprimions. Lorsque tout tremblait au dehors , le courage s'était réfugié sous les voûtes de nos cachots. Ce bonheur de n'avoir pas désappris la langue de la liberté , l'orgueil de souffrir pour sa cause , l'innocence de nos cœurs, tous ces sentiments engourdissaient quelquefois nos cuisantes douleurs. Persuadés que, pour quitter ses vêtements mortels , on n'a pas besoin d'être aidé par les valets du bourreau et de la souillure qu'imprimentleurs mains sanglantes, plusieurs d'entre nous avaient pris la même résolution que moi ; mais tous étaient résignés.
Vous expliquer comment j'ai pu vivre , c'est m' excuser d'avoir vécu. Mes oreilles ont entendu les cris des victimes , mes yeux ont vu ces sanglantes iniquités ; j'ai été quatorze mois sous l'échafaud , et je ne suis pas mort de douleur ! Je commence à douter de moi-même. Sans doute cœur d'homme ne pourrait soutenir le spectacle de tant de barbarie, et ceux même qui coramand aient tant de meurtres n'auraient pu les voir; mais je n'étais pas le témoin de leurs cruautés, j'en étais la victime : j'ai vécu , parce qu'à chaque instant je croyais que j'allais cesser de vivre ; et je ne suis pas mort des maux d'autrui , parce qu'ils n'étaient pas plus grands que les miens.
430 MEMOIBES DE BIOUFFE.
D'ailleurs, cette misérable vie, ne l'ai-je pas prodiguée de cent manières différentes ? N'ai-je pas proposé deux fois de nous élancer au milieu des condamnés, de les sauver, ou de périr avec eux ? Un jour, parmi les victimes entassées pour le supplice, se trouvait un vieillard de Saar- Libre , âgé dequatre-vingt-dix ans. Il était d'une telle surdité, et possédait d'ailleurs si peu de français , qu'il ne savait pas même de quoi il était question. Il s'endormit à l'audience, et on ne le réveilla que pour lui prononcer son jugement, qu'il ne comprit pas plus que tout le reste. On lui persuada qu'on le transférait dans une autre prison, lorsque sur la charrette on le transférait à la mort; et il le crut. J'avais vu ce vieillard, qui avait plutôt l'air d'attendre avec l'autorité patriarcale les hommages de deux ou trois générations, que d'être prêt à comparaître devant des juges, disons mieux, devant des bourreaux. (A chaque instant on est fatigué de l'impropriété des termes , et de donner le nom de tribunal à une caverne, déjuges à des assassins , et de procès à des proscriptions. C'est au lecteur d'y suppléer ici comme dans mon Mémoire.) Quand je le sus condamné, je me portai à des extrémités qui auraient dû infailliblement me perdre; il ne m'a manqué qu'un dénonciateur.
Enfin voici les stances que j'avais composées longtemps avant le 9 thermidor , et que nous récitions tous les jours. lisez-les , jugez par elles de mon courage et de celui de mes amis du n" 1 3; voyez si dans le monde chacun de ces vers , prononcé à cette époque, n'eût pas fait frissonner de tout son corps le plus intrépide des citoyens; voyez enfin que, si j'ai vécu, on ne peut pas au moins m'accuser d'avoir cherché à vivre. Je finirai par ces stances cette lettre entreprise pour vous plaire, pour plaire à quelques-uns de mes camarades d'infortune , dont elle attendrira les souvenirs. Si c'est un tort de l'avoir écrite , ce tort appartient uniquement à l'amitié.
Salut et fraternité.
Honoré Riouffe.
FBAGMESTS ET COBBESPOXDANCE. 4ôl
STA>XES.
lintends ma voix, finis mes maux;
Reçois, bienfaisante nature,
Au sein de l'éternel repos
Ton innocente créature.
Pour ne plus voir tant de forfaits,
Mes yeux , fermez- vous à jamais.
Dans l'épaisseur des noirs cachots Où m'a plongé la tyrannie, Doisje attendre que des bourreaux Viennent finir ma triste vie ?
Pour ne plus voir, etc.
Marat est le dieu des Français ; Chaque jour la vertu succombe :
Ivre de sang et de succès, Son meurtrier flétrit sa tombe.
Pour ne plus voir, elc.
Vingt Brulus , par des factieux Punis d'adorer leur patrie.
Des flots de leur sang généreux Inondent un peuple eu furie.
Pour ne plus voir, etc.
J'ai vu , sous le même couteau , Rouler leur télé triomphante.
Et s'abîmer dans leur tombeau La liberté toute sanglante.
Pour ne plus voir, elc.
Affreux triomphe des pervers , Attentat dont l'horreur m'accable!
J'en porterai jusqu'aux enfers Le souvenir inconsolable.
Pour ne plus voir, etc.
Liberté, trésor des grands cœurs.
Serais-tu le crime du sage , Lorsque chez un peuple sans mœurs Il fait entendre ton langage ?
Pour ne plus voir, etc.
452 MEMOIRES DE RIOUFFR.
Des monstres sortis des forêts , Bien dignes d'être d'un Tibèro On les bourreaux ou les valets, Assassinent sous Robespierre.
Pour ne plus voir, etc.
Tout un grand peuple ensanglanté , C barge de misère et d'oui rage , Au saint nom de la liberté Est replongé dans l'esclavage.
Pour ne plus voir, etc.
La moitié des Français aux fers.
Dans l'opprobre et dans les alarmes, Sur leurs tombeaux sans cesse ouverts .
Dans des cachots versent des larmes.
Pour ne plus voir, etc.
Voyez d'infâmes délateurs,
Qu'aucun remords jamais ne louche ,
Boire le sang, tuer les mœurs,
La philosophie à la bouche.
Pour ne plus voir, etc.
Je suis comme un agneau tremblant,
Ravi soudain à la prairie ,
Et que sur un pavé sanglant
On entraîne à la boucherie.
Pour ne plus voir, etc.
Chaque jour offre à mes regards
La beauté dont la mort s'apprôte.
Livrant ses longs cheveux épars
AUX mains qui vont frapper sa léte.
Pour ne plus voir, etc.
Le (ils qu'un même sort attend Est couvert du sang de son père ; La fille à l'échafaud sanglant Précède sa mourante mèr*.
Pour ne plus voir, etc.
Ainsi qu'un sauvage abruti Brise l'œuvre de Praxitèle ,
FBAGME^TS ET COBRFSPONDANCE. A'.]
Sans pudeur on détruit Bailly , Couvert d'une gloire immorlrlle. Pour ne plus voir, etc.
Souvent des présages affreux , Pénétrant ces voûtes funèbres , Glacent le cœur des malheureux Qui s'agitent dans les ténèbres.
Pour ne plus voir, etc.
Tristes ombres de nos amis, Notre voix en vain vous implore, Et vous fuyez câ'.s murs rougis De votre sang qui fume encore.
Pour ne plus voir, etc.
Le sinistre oiseau de la nuit Ne va porter son triste augure Qu'aux toits où le mourant languit , Redemandé par la nature.
Pour ne plus voir, etc.
Des chiens par de longs hurlements, Des cachots rompant le silence , Nous annoncent que nos tyrans Demain frapperont l'innocence.
Pour ne plus voir, etc.
L'airain gémissant dans les airs Vient de marquer nos tristes heures :
Soulevant le poids de mes fers , Je veille seul en ces demeures.
Pour ne plus voir, etc.
.le vais , je compte en pâlissant ÏDutes ces couches funéraires ; Je suis comme un fantôme errant Dans la pondre des cimetières.
Pour ne plus voir, etc.
Toi, tu mourras dans ton printemps; Ta mcrt fera périr ton père :
Ainsi le soufde des tyrans Dépeuple et met en deuil la terre.
J'our ne plus voir, etc.
454 MEMOIRES DE BTOUPPE.
Quels cris arrivent jusqu'à moi?
Une voix éclate et s'arrête :
Un songe, suivi de Teffroi , Vient de planer sur quelque tête.
Pour ne plus voir, etc.
Hélas ! c'est un infortuné Dont l'épouse a cessé de vivre :
Comme elle au glaive destiné , Console- toi, lu vas la suivre.
Pour ne plus voir, etc.
Entends ma voix , finis mes maux ,
Reçois, bienfaisante nature,
Au sein de l'éternel repos
Ton innocente créature.
Pour ne plus voir tant de forfaits,
Mes yeux , fermez-vous à jamais.
RELIGION D'IBRASCHA.
Je mets ici cette religion, qui, après tout, en vaut bien une autre, et ne paraîtra un jeu tout à fait puéril qu'aux esprits tout à fait superficiels. Ceux qui voudront l'adopter en sont les maîtres.
GLOIRE A IBRASCHA,
niEU DES SEPT LUMIÈUES.
L'homme ne peut comprendre les sept lumières; à peine en possède-t-il une.
Malheur à qui ne croit pointa Ibrascha ! mais surtout compassion!
Ibrascha n'est point incarné; il n'est point fils de vierge.
Ibrascha dit : >t Depuis que j'existe , l'ordre de la nature n'a jamais été interrompu par des miracles, et ne le sera jamais. »
Ibrascha est une intelligence. Vingt mille ans se sont écoulés depuis que cette intelligence est émanée de Dieu. Elle se détacha
desoD seiD, comme une étoile qui sillonne le ciel. Les hommes virent une longue traînée .de feu dans les airs; mais ils ignorèrent.
Elle erra trois mille ans sur le monde d'eau , mais elle ne s'y fixa point.
Elle erra sur le monde de feu , mais elle ne s'y fixa point.
Elle erra sur les animaux quadrupèdes, sur les poissons , sur les oiseaux, sur les végétaux, sur les minéraux ; mais elle ne s'y fixa point.
Elle s'arrêta quelque temps sur l'éléphant, mais elle ne s'y fixa point.
Elle avait déjà perdu de tout son éclat, quand Dieu dit : « Que cette parcelle de mon intelligence se fixe. ^ Elle se fixa dans la tête d'un homme de bien, et la philosophie naquit.
Ce sage s'appelait Pyplasofu ; il vivait avec industrie , était craint des méchants, et protégeait les faibles.
Quand il savait quelque vérité , quand il connaissait quelque abus, il ne dormait pas qu'il n'eut révélé l'un et dévoilé l'autre.
Tous les soirs il récapitulait ce qu'il avait fuit dans la journée, et purgeait son âme.
Son âme et son corps étaient sans souillure : il méditait, et il était actif.
Un faux sage nommé Majehusmet en devint jaloux. Il se dit : a Mentons-nous à nous-mêmes et aux autres; » et la religion naquit , ennemie de Dieu et des hommes.
Les fils de Majehusmet ont persécuté ceux de Pyplasofu.
Gloire à la vérité! Entendez la vérité, rien que la vérité. Ibrascha a vaincu , la lumière est sortie de dessous les nuages.
MAXIMES D'IBRASCHA.
Ibrascha dit :
Art. V\ — Tous les malheurs du monde viennent de ce que le sage a ignoré sa force , et de ce que l'ignorant n'a pas connu sou ignorance. DU Ibrascha.
40 6 MÉMOIRES DE BIOUPPE.
II. — Le sage s'est retiré du monde, et il a été comme Técho, qui n'a que de la voix et point de corps. Dit Ibrascha,
m. — Si tu as une idée utile, communique-la parla parole: es-tu retenu au lit paralytique, ou es-tu muet, que tu te contentes d'écrire? La vérité dans un livre est comme le sperme de l'homme qui tombe sur la terre : il se refroidit et meurt. Five Ibrascha!
IV. — Agis, mais que tes actions soient bonnes. Dit Ibrascha,
V. — Que celui qui fera métier d'étude, et ne produira aucun enseignement par la parole, soit regardé comme fou. Hve Ibrascha!
VI. — Sois ferme dans la vérité. Avec du caractère on remue dts montagnes. Five Ibrascha !
VII. — Que le sage soit aussi opiniâtre que l'ignorant, et le monde sera heureux. Dit Ibrascha.
VIII — Ibrascha n'a point composé délivres; mais ce qu'il y a de vrai dans tous les livres vient d'Ibrascha. Five Ibrascha!
IX. — La vérité n'est pas vérité parce qu'elle est ancienne , mais parce qu'elle est vérité. Dit Ibrascha.
X. — Tout homme qui la trouve est inspiré par Ibrascha , de quelque secte qu'il soit. Five Ibrascha!
XI. — Le livre d'Ibrascha ne contient que des vérités reconnues.
XÎI. — Tous les cinquante ans les sages du monde s'assembleront dans une île déserte, et effaceront du livre d'Ibrascha tout ce que de nouvelles découvertes auront démontré être faux : car le vrai seul est du livre d'Ibrascha. Five Ibrascha!
XIII. — Une découverte ne peut être gravée dans le livre d'Ibrascha que quinze ans après qu'elle aura été faite. Dit Ibras' cl La.
XIV. — Le livre d'Ibrascha contient des vérités sur la figure de la terre, sur les météores et sur la morale. Five Ibrascha!
XV. — Cherclie à connaître. Là où est la science des choses, riuiagination et la crédulité se taisent. Five Ibrascha!
XVI. — Le temps est le grand éditeur du livre d'Ibraseha. P'ive Ibrasc/ia !
XVII. — Les résultats et les causes, voilà ce que contient le livre d'Ibrasclia. Les démonstrations sont laissées dans les écrits des lettrés. Les lettrés sont les scribes d'Ibrasclia : c'est la lanterne où est la lumière. La lanterne obscurcit la lumière, mais la conserve, f-lve Ibrascha !
XVIII. — L'homme ne sait rien, ne peut rien plus que l'homme. S'il dit autrement, anathème! Il est prêtre, rive Ibrascha'.
XIX. — Le livre d'Ibrasclia sera lu toutes les décades, f'ive Ibrascha'.
XX. — Si un homme ou des hommes veulent s'approprier la lecture du livre d'Ibrascha, y mêler quelque révélation, qu'on crie au prêtre , et qu'on le chasse. Que ce nom de prêtre soit anathème ' ! Dit Ibrascha,
XXI. — Aussitôt que tu auras loué Dieu, maudis les prêtres ennemis de Dieu. Le prêtre est celui qui se prétend revêtu d'un certain caractère , et ministre du ciel. F ive Ibrascha!
XXIÏ. — Le prêtre est la plante parasite qui pousse autour de l'arbre religieux et l'étouffé. Five Ibrascha !
XXTÏI. — Tous les sages sont fils d'Ibrascha. Socrate est son fils chéri. l'ice Socrate, vive Ibrascha!
XXIV. — Tous lesansonreprésentera dramatiquement la mort de Socrate, homme juste, tué par les prêtres. Vive Ibrascha!
XXV, — Ibrascha n'a écrit que ces trois mots , que les sages ne pourront jamais effacer dans leurs assemblées cinquantenaires : Liberté, Égalité, Humanité; et cette autre maxime également ineffaçable : Femme, que ton sein nourrisse ton enfant , que tes entrailles ont porté.
Gloire a Ibrascha
' 1,'intolérance philosophique se mon- rien qu'un trait ajouté à dessein pour Irerail ici par trop à découvert, et l'on renforcer la mauvaise humeur du bon et gémirait de trouver les persécutés dis- malheureux chanoine dont il est question posés à devenir persécuteurs, si l'on ne plus haut dans la lettre ù M. Souque. Ucvait voir réeliement daus ce passage V'^. B«
438 MEMOIRES DE BIOUFFE.
DERNIÈRE LETTRE DK FRÉDÉRIC DIETRIGH