SUR LE JUGEMENT DU CITOYEN CUSTINE FILS
Le oitoyeQ accusé parut devant le tribunal avec l'air calme et serein qu'il avait partout ailleurs. Sa présence d'esprit annonçait une belle défense: il la fit en effet.
Après la lecture de l'acte d'accusation , un seul témoin comparut : ce fut Vincent , qui sortait de sa prison pour déposer contre l'accusé.
Sa déposition portait en substance « que l'accusé fuyait les patriotes , c'est-à-dire les jacobins ; qu'il s'était lié avec les contre-révolutionnaires , c'est-à-dire les girondins ; et qu'il avait été complice des projets liberticides du général , son père. »
Le président (c'était Dumas) ayant demandé au témoin quelles preuves il pouvait alléguer à l'appui de sa déposition, il répondit « qu'il l'avait ouï dire, et qu'au surplus tout le monde l'assurait. » Vincent se retira sans pouvoir en dire davantage. Ensuite l'interrogatoire commença.
Le président interrogea l'accusé sur une lettre qu'il avait écrite à son père au mois de juin précédent, qu'il avait confiée à un courrier du général , et qu'on avait interceptée , dans laquelle il lui témoignait « la part quil prenait à ses peines... à sa situation pénible... » et où il finissait par l'instruire « de quelle manière le nouveau comité de salut public venait d'être composé. y>
Cette lettre avait déjà été dénoncée aux jacobins ; et l'accusé , libre alors, avait donné l'explication de cette lettre dans une affiche qu'il avait adressée à ses concitoyens.
Le président ayant demandé à l'accusé quelles étaient « les peines de son père auxquelles il participait si douloureusement, » celui-ci répondit qu'il s'agissait alors « de la prise de Condé, qui avait eu lieu presque au moment où ce général était venu prendre le commandement de l'armée du Nord , et où il n'avait pu avoir aucune espèce de communication ; et que sa douleur était d'autant plus vive, que Valenciennes étant me-
nacée du mênie sort , les ennemis de son père ne manqueraient pas de lui en faire un crime, quoique , depuis son arrivée à l'armée, il lui eût été impossible de communiquer en rien avec les deux places. »
Interrogé pourquoi il instruisait son père du renouvellement du comité de salut public, il répondit que « rien n'était plus intéressant pour un général d'armée que de savoir à quels hommes il avait affaire , et quel parti il pouvait tirer de leurs lumières. >)
Interrogé s'il avait eu des liaisons avec les députés frappés par le glaive de la loi, il répondit « qu'il ne les avait jamais vus qu'aux différents comités dont ils étaient membres, et oii il était obligé d'aller pour les affaires de son père; qu'au demeurant, il estimait leurs talents, et qu'il ignorait leurs intentions. »
L'assemblée était déjà bien disposée en sa faveur, et l'on entendait dire tout haut , dans tous les coins de la salle : « Mais il n'y a rien là-dedans ! ce jeune homme sera sûrement acquitté. »
Interrogé pourquoi il avait été envoyéauprès du duc de Brunswick au commencement de la guerre, il répondit « que le conseil l'avait chargé d'engager le prince, célèbre par ses talents militaires , à accepter le commandement des armées françaises ; qu'il avait tout fait pour réussir; et que s'il avait pu y parvenir, il aurait cru rendre un grand service à la patrie , en préparant ses triomphes sur les puissances coalisées ; qu'au surplus , si la cour avait eu quelque vue ultérieure dans ce projet, il l'avait ignorée ; et qu'il n'était pas naturel qu'on l'eût communiquée à un jeune homme de vingt-trois ans , dont on fait d'ordinaire un instrument aveugle de ses desseins, en pareil cas. »
Ici l'accusé eut l'occasion de montrer son courage et sa fermeté. Le président crut devoir lire aux jurés la correspondance de l'accusé étant à Brunswick; mais celui-ci, s'apercevant qu'il tronquait les lettres pour en abuser , se leva avec vivacité , et , s'adressant aux jurés , s'écria avec force : « Citoyens jurés, je demande que le président lise mes lettres en entier.; il les tronque pour me perdre. Je vous demande justice de cette mauvaise foi. ') Le président, embarrassé, et se voyant surpris sur le fait,
dit « que les jurés auraient bientôt sous les yeux toute la correspondance, et jugeraient d'après les pièces. »
La lettre dont le président voulait abuser fut expliquée par l'accusé, à la satisfaction de l'assemblée. Il écrivait au conseil « qu'il avait espéré, durant plusieurs jours, quele duc accepterait les propositions de la France; mais que les puissances coalisées avaient opposé des offres supérieures aux nôtres, et que le prince paraissait disposé à préférer le trône de Pologne , qu'on lui promettait, au commandement des armées françaises. » Le président tronquait la lettre pour donner à entendre au jury que l'accusé avait été chargé d'offrir le trône de France au duc de Brunswick.
L'assemblée était si satisfaite de cette explication, et si bien convaincue de la mauvaise foi du président , qu'on continuait à répéter : « Mais il n'y a rien là-dedans ! Certainement ce pauvre jeune homme sera acquitté. » Il est vrai que certains hommes soudoyés, se glissant dans les groupes, disaient de temps en temps : « Savez-vous que si on acquitte ce jeune homme, il vengera le sang de son père! »
Enfin , interrogé s'il avait eu connaissance des complots de son père, il répondit « qu'il n'avait jamais connu de son père d'autre dessein que celui de bien servir la république; qu'il n'avait été qu'un moment auprès de lui à l'armée; que depuis longtemps il s'était borné à faire les commissions du général auprès des comités; et qu'on pouvait juger, par les lettres qu'on avait interceptées , que le père ne consultait en rien le fils sur ses desseins , comme sur ses expéditions militaires . » Autant l'accusé montra de sagesse et de modération dans sa défense , autant le président fit paraître de platitude et de méchanceté. Il finit par oser déclarer aux jurés « qu'il lui paraissait impossible , et contraire à la nature des choses , qu'un fils tel que l'accusé , habituellement en correspondance avec son père, ne fdt pas son complice. »
Le défenseur, dont le plaidoyer parut en général très-faible , en comparaison de la défense noble et éloquente de l'accusé, releva ces derniers mots du président , en témoignant sa surprise d'avoir entendu des expressions pareilles : « Quel est le
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tribunal dans le monde , dit-il , où l'on oserait se permettre de condamner un accusé sur des présomptions pareilles? Quoi! il est contraire à la nature des choses qu'un (ils ne soit pas complice d'un père! Quelle jurisprudence! J'irai plus loin. Kt quand même l'accusé aurait été instruit des desseins d'un père coupable (car le général doit l'être sans doute, puisque vous l'avez condamné ) , je le demande ici , un fils doit-il dénoncer son père ? Où serait donc la piété filiale, la première des vertus? où seraient les mœurs , qu'on cherche à régénérer ? »
Ce morceau fit une impression si forte sur les auditeurs , qu'on ne douta plus que l'accusé ne fût acquitté. Néanmoins, les émissaires à gages allaient répétant, dans tous les coins de la salle : Si l'on acquitte ce jeune homme , il vengera le sang de son père; et Ton ne répondait rien à ce propos.
Enfin , au moment où la sentence de mort fut prononcée , l'auditoire témoigna sensiblement sa surprise et sa douleur. On entendait les bonnes gens dire en s'en allant : Pauvre jeune homme î je croyions bien qu'il serait acquitté.
L'accusé entendit son arrêt avec fermeté, haussa les épaules sans dire un mol , et sortit avec l'air calme et serein , comme il était entré au tribunal.
LES DEUX DERNIEBES