ÉCLAIRCISSEMENTS HISTORIQUES ET PIÈCES OFFICIELLES
C'est un numéro bien remarquable que ce numéro 13 ; on y jouait jusqu'au tribunal même. Dix-huit lits , attenant les uns aux autres, étaient séparés par de hautes planches , entre lesquelles chaque individu isolé était comme enseveli : sur chaque lit siégeait un juré. L'accusé , monté sur une table , les avait eu face de lui ; le greffier et l'accusateur public remplissaient le parquet. C'était ordinairement à minuit que commençaient nos séances, lorsque, sous nos verrous et sous nos tristes voûtes, nous étions presque certams de n*étre plus troublés. L'accusé était toujours condamné : cela pouvait-il être autrement, puisque c'était le tribunal révolutionnaire? Une fois condamné, l'horrible appareil se développait , les mains étaient attachées, et le patient venait, sur la barre d'un lit, recevoir le coup du glaive qui s'abattait sur sa tête. Par un de ces événements très-ordinaires en révolution, l'accusateur public devient accusé lui-même, et par conséquent condamné. Il subit son jugement ; mais tout à coup il revient, couvert d'un drap blanc, nous effrayer par le tableau des tortures qu'il éprouvait aux enfers; il nous fit l'énumération de ses crimes, prédit aux jurés ce qui leur arriverait : Qu'ils seraient promenés dans des tombereaux de sang, enfermés dans des cages de fer, et qu'ils épouvanteraient le monde par l'horreur de leurs supplices, comme ils l'avaient épouvanté par leurs cruautés inouïes. Il y avait dans notre chambre un nommé Lapagne, le Pampin du numéro 13. Il avait été maire d'Ingouville , faubourg du Havre , où il avait été envoyé par les jacobins; et à cette époque il était bien digne de les servir, puisqu'il avait été chef de voleurs, et condamné à être rompu pour assassinat , sous l'ancien régime. Notre revenant va le saisir, et , lui reprochant tous ses forfaits avec des imprécations affreuses, il l'entraîne aux enfers. Lapagne! Lapagne! Lapagne!... criait-il lamentablement. Lapagne le suivait, interdit , épouvanté ; sa terreur rcn-
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dait plus pittoresque cette scène, éclairée par une seule bougie, qui laissait les ténèbres régner paisiblement sur les deux tiers de notre cachot. Ce revenant, c'était moi... C'est ainsi que nous badinions dans le sein de la mort , et que , dans nos jeux prophétiques , nous disions la vérité au milieu des espions et des bourreaux.
(Note de Riouffe),
J.-P. Brissot à Barrère , député de la convention,
A l'Abbaye, ce 7 septembre, l'an II de la république une et indivisible.
Le peuple vous demandait du pain, vous avez promis mon sangf Ainsi vous ordonnez ma mort avant même que je sois traduit devant un tribunal ! ainsi vous insultez au peuple , à qui vous prêtez le goût du sang, et aux tribunaux., que vous supposez être les instruments de vos passions ! Ah 1 si mon sang pouvait amener l'abondance et éteindre toutes les divisions, je le verserais moi-même tout à l'heure.
Pour excuser cette phrase sanguinaire , vous supposez que je conspire dans ma prison ; vous supposez que j'ai dit : Avant que ma tète tombe , il en tombera dans le sein de la convention.
C'est une calomnie nouvelle, imaginée pour irriter les esprits contre moi. Je vous défie de citer un seul témoin, une seule preuve de cette conspiration et de ce propos, .l'abhorre le sang , je ne demanderais pas même celui de mes persécuteurs , qui voudraient boire le mien. La philosophie, la justice, l'ordre et l'humanité, voilà les vrais fondements des républiques ; et l'on sait bien que tout mon crime est de n'en avoir pas voulu d'autres. Voilà ma conspiration, celle que je continue dans ma prison. Oui, je conspire avec mes triples grilles et mes triples verrous ; je conspire seul, ou avec les philosophes de l'antiquité, qui m'apprennent à supporter mes malheurs pour la liberté, dont je serai toujours l'apôtre. Voilà le complot qu'il faut ajouter à la liste de ceux qu'on m'impute , et dont on cherche en vain les preuves, puisqu'ils sont tous imaginaires. Mais on veut des viclimes... Frappez donc! etpuissé-je être le dernier républicain qu'immole l'esprit de parti !