‹ Mémoires de CléryChapitre 6 sur 29 · ART. IV · texte numérisé non relu

ART. IV

Le conseil exécutif provisoire notifiera le présent décret dans le jour à Louis Capet , et prendra les mesures de police et de sûreté nécessaires pour en assurer l'exécution dans les vingtquatre heures , à compter de sa notification , et rendra compte du tout à la convention nationale, immédiatement après qu'il aura été exécuté.

Pendant cette lecture, aucune altération ne parut sur le visaî:;e du roi. Je remarquai seulement qu'au premier article, lorsqu'on prononça le mot conspiration, un sourire d'indignation parut sur le bord de ses lèvres ; mais aux mots subira la peine de morl , un re?nrd céleste, qu'il porta sur tous ceux qui l'environnaient , leur annonça que la mort était sans terreur pour l'inuo-

cence. Le roi fit un pas vers Grouvelle, secrétaire du conseil, prit le décret de ses mains , le plia , tira de sa poche son portefeuille, et l'y plaça ; puis, retirant un papier du même portefeuille, il dit au ministre Garât : « Monsieur le ministre de la justice , je vous prie de remettre sur-le-champ cette lettre à la convention nationale. » Le ministre paraissant hésiter , le roi ajouta : « Je vais vous en faire lecture. » Et il lut sans aucune altération ce qui suit :

« Je demande un délai de trois jours, pour pouvoir me préparer à paraître devant Dieu ; je demande pour cela de pouvoir voir librement la personne que j'indiquerai aux commissaires de la commune , et que cette personne soit à l'abri de toute crainte et de toute inquiétude pour cet acte de charité qu'elle remplira auprès de moi.

« Je demande d'être délivré de la surveillance perpétuelle que le conseil général a établie depuis quelques jours.

« Je demande, dans cet interv.'lle,de pouvoir voir ma famille quand je le demanderai, et sans témoin ; je désirerais bien que la convention nationale s'occupât tout de suite du sort de ma famille, et qu'elle lui permît de se retirer librement, où elle le jugerait à propos.

« Je recommande à la bienfaisance de la notion toutes les personnes qui m'étaient attachées : il y en a beaucoup qui avaient mis toute leur fortune dans leurs charges, et qui, n'ayant plus d'appointements, doivent être dans le besoin, et même de celfes qui ne vivaient que de leurs appointements ; dans les pensionnaires il y a beaucoup de vieillards , de femmes et d'enfants , qui n'avaient que cela pour vivre.

«Fait à la tour du Temple, le 20 janvier 1792.

« Louis. «

Garât prit la lettre du roi, et assura qu'il allait la porter à la convention. Comme il sortait, sa majesté fouilla de nouveau dans sa poche, en retira son portefeuille, et dit : « Monsieur, si la convention accorde ma demande pour la personne que je désire, voici son adresse ; » puis elle la remit à un municipal.

Cette adresse, d'une autre écriture que celle du roi, portait: « Monsieur Edgeworth de Firmont , n" 483, J'ue du Bac. » Le roi Ht quelques pas en arrière; le ministre et ceux qui raccompagnaient sortirent.

Sa majesté se promena un instant dans sa chambre. J'étais resté contre la porte, debout, les bras croisés, et comme privé de tout sentiment : le roi s'approcha de moi: « Cléry, me dit-il, demandez mon dîner. » Quelques instants après, deux municipaux m'appelèrent dans la salle à manger; ils me lurent un arrêté qui portait en substance, « que Louis ne se servirait point de couteau ni de fourchette à ses repas ; qu'il serait confié un couteau à son valet de chambre pour lui couper son pain et sa viande en présence de deux commissaires , et qu'ensuite le couteau serait retiré. » Les deux municipaux me chargèrent d'en prévenir le roi ; je m'y refusai.

En entrant dans la salle à manger, le roi vit le panier dans lequel était le dîner de la reiue; il demanda pourquoi l'on avait fait attendre sa famille une heure de plus , ajoutant que ce retard pourrait l'inquiéter. Il se mit à table. « Je n'ai pas de couteau , » me dit-il. Le municipal Minier fit part alors à sa majesté de l'arrêté de la commune. « Me croit-on assez lâche, dit le roi, pour que j'attente à ma vie.^ On m'impute des crimes, mais j'en suis innocent, et je mourrai sans crainte : je voudrais que ma mort fit le bonheur des Français, et pût écarter les malheurs que je prévois. » Il régna un grand silence. Le roi mangea peu , il coupa du bœuf avec sa cuillère , rompit son pain : son dîner ne dura que quelques minutes.

J'étais dans ma chambre, livré à la plus affreuse douleur, lorsque, sur les six heures du soir, Garât revint à la tour : j'allai annoncer au roi le retour du ministre de la justice. Santerre, qui le précédait, s'approcha de sa majesté, et lui dit à demi-voix, et d'un air riant : « Voici le conseil exécutif. » Le ministre, s'étant avancé, dit au roi qu'il avait porté sa lettre à la convention, et qu'elle l'avait chargé de lui notifier la réponse suivante : « Qu'il était libre à Louis d'appeler tel ministre du culte qu'il jugerait à propos, et de voir sa famille librement cl sans témoin ; que la nation , toujours grande et toujours

juste, s'occuperait du sort de sa famille; qu'il serait accordé aux créanciers de sa maison de justes indemnités; que la convention nationale avait passé à Tordre du jour sur le sursis de trois jours. »

Le roi entendit cette lecture sans faire aucune observation; il rentra dans sa chambre, et me dit : « Je croyais, à l'air de Santerre, qu'il allait m'annoncer que le sursis était accordé. » Un jeune municipal nommé Botson, voyant le roi me parler, s'approcha. « Vous avez paru sensible à ce qui m'arrive, lui dit le roi; recevez-en mes remercîments. » Le commissaire surpris ne sut que répondre, et je fus moi-même étonné des expressions de sa majesté; car ce municipal, à peine âgé de vingt-deux ans. d'une flgure douce et intéressante, avait dit, quelques instants auparavant : « J'ai demandé à venir au Temple pour voir la grimace qu'il fera demain ( c'était du roi qu'il parlait ). — Et moi aussi, » avait répondu Merceraut, le tailleur de pierres, dont j'ai déjà parlé : « tout le monde refusait de venir ; je ne donnerais pas cette journée pour beaucoup d'argent. » Tels étaient les hommes vils et féroces que la commune affectait de nommer pour garder le roi dans ses derniers moments.

Depuis quatre jours le roi n'avait pas vu ses conseils; ceux des commissaires qui s'étaient montrés sensibles à ses malheurs évitaient de l'approcher : de tant de sujets dont il avait été le père , de tant de Français qu'il avait comblés de bienfaits, il ne lui restait qu'un seul serviteur pour confident de ses peines.

Après la lecture de la réponse de la convention , les commissaires prirent le ministre de la justice à l'écart, et lui demandèrent comment le roi verrait sa famille : « En particulier, répondit Garât; c'€St l'intention de la convention. « Les municipaux lui communiquèrent alors l'arrêté de la commune qui leur enjoignait de ne perdre le roi de vue ni le jour ni la nuit. Il fut convenu entre les commissaires et le ministre que pour concilier ces deux décisions, opposées l'une à l'autre, le roi recevrait sa famille dans la salle à manger , de manière à être vu parle vitrage de la cloison ; mais qu'on fermerait la porte, pour qu'il ne fût pas entendu.

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Le roi rappela le ministre de la justice, pour lui demander s'il avait fait prévenir INI. de Firmont : Garât répondit qu'il l'avait amené dans sa voilure ; qu'il était au conseil , et qu'il allait monter. Sa majesté remit à un municipal nommé Baudrais, qui causait avec le ministre, une somme de trois mille livres en or, en le priant de la rendre à INI. de Malesherbes, à qui elle appartenait. Le municipal le promit; mais il la porta sur-le-champ au conseil, et jamais cette somme ne fut remise à M. de Malesherbes. M. de Firmont parut : le roi le fit passer dans la tourelle, et s'enferma avec lui. Garât étant parti : il ne resta dans l'appartement de sa majesté que trois municipaux.

A huit heures, le roi sortit de son cabinet, et dit aux commissaires de le conduire vers sa famille ; les municipaux répondirent que cela ne se pouvait point , mais qu'on allait la faire descendre, s'il le désirait. '« A la bonne heure, dit le roi; mais je pourrai au moins la voir seul dans ma chambre? — Non , dit l'un d'eux; nous avons arrêté avec le ministre de la justice que ce serait dans la salle à manger. — Vous avez entendu , répliqua sa majesté , que le décret de la convention me permet de la voir sans témoins. — Cela est vrai, dirent les municipaux ; vous serez en particulier, on fermera la porte; mais par le vitrage nous aurons les yeux sur vous. — Faites descendre ma famille, dit le roi. »

Pendant cet intervalle, sa majesté entra dans la salle à manger; je la suivis, je rangeai la table de côté et plaçai des chaises dans !e fond , afin de donner plus d'espace. « Il faudrait, me dit le roi, apporter un peu d'eau et un verre. » Il y avait sur une table une carafe d'eau à la glace; je n'apportai qu'un verre , et le plaçai près de cette carafe. « Apportez de l'eau qui ne soit pas à la glace, me dit le roi; car si la reine buvait de celle-là, elle pourrait en être incommodée. Vous direz, ajouta sa majesté, à M. de Firmont qu'il ne sorte pas de mon cabinet ; je craindrais que sa vue ne fît trop de mal à ma famille. Le commissaire qui était allé la chercher resta un quart-d'heure ; dans cet intervalle, le roi rentra dans son cabinet, venant de temps en temps à la porte d'entrée avec des marques de la plus vive émotion.

SUfi LE TEMPLE. 101

A huit heures et demie, la porte s'ouvrit: la reine parut la première, tenant son (ils par la main; ensuite madame Royale et madame Elisabeth. Tous se précipitèrent dans les bras du roi. Un morne silence régna pendant quelques minutes , et ne fut interrompu que par des sanglots. La reine fit un mouvement pour entraîner sa majesté vers sa chambre. « Non, dit le roi; passons dans cette salle , je ne puis vous voir que là. » Ils y entrèrent, et j'en fermai la porte, qui était en vitrage. Le roi s'assit, la reine à sa gauche, madame Elisabeth à sa droite, madame Royale presque en face, et le jeune prince resta debout entre les jambes du roi : tous étaient penchés vers lui , et le tenaient souvent embrassé. Cette scène de douleur dura sept quarts d'heure pendant lesquels il fut impossible de rien entendre : on voyait seulement qu'après chaque phrase du roi les sanglots des princesses redoublaient, duraient quelques minutes, et qu'ensuite le roi recommençait à parler. Il fut aisé de juger à leurs mouvements que lui-même leur avait appris sa condamnation.

A dix heures un quart le roi se leva le premier, et tous le suivirent: j'ouvris la porte; la reine tenait le roi par le bras droit. Leurs majestés donnaient chacune une main à M. le Dauphin ; madame Royale, à la gauche, tenait le roi embrassé par le milieu du corps; madame Elisabeth, du même côté, mais un peu plus en arrière avait saisi le bras gauche de sou auguste frère. Ils firent quelques pas vers la porte d'entrée , en poussant les gémissements les plus douloureux. « Je vous assure, leur dit le roi, que je vous verrai demain matin, à huit heures. — Vous nous le promettez? répétèrent-ils tous ensemble. — Oui , je vous le promets. — Pourquoi pas à sept heures? dit la reine. — Eh bien! oui, à sept heures, répondit le roi : adieu.:. » Il prononça cet adieu d'une manière si expressive , que les sanglots redoublèrent. Madame Royale tomba évanouie aux pieds du roi, qu'elle tenait embrassé; je la relevai, et j'aidai madame Elisabeth à la soutenir. Le roi, voulant mettre fin à cette scène déchirante, leur donna les plus tendres embrassements, et eut la force de s'arracher de leurs bras. « Adieu,... adieu, .•• » dit-il; et il rentra daùs sa chambre.

Les princesses remontèrent chez elles : je voulus continuer à soutenir madame Royale; les municipaux m'arrêtèrent à la seconde marche, et me forcèrent de rentrer. Quoique les deux portes fussent fermées, on continua d'entendre les cris et les gémissements des princesses dans l'escalier. Le roi rejoignit son confesseur dans le cabinet de la tourelle.

Une demi-heure après il en sortit, et je servis le souper : le roi mangea peu, mais avec appétit.

Après le souper , sa majesté étant rentrée dans son cabinet, son confesseur en sortit un instant après, et demanda aux commissaires de le conduire à la chambre du conseil : c'était pour demander des ornements et tout ce qui était nécessaire pour dire la messe le lendemain matin. M. de Firmont n'obtint qu'avec peine que cette demande fût accordée. C'est à l'église des Capucins du Marais, près l'hôtel de Soubise, qui avait été érigée en paroisse, qu'on envoya chercher les choses nécessaires pour le service divin. Revenu de la chambre du conseil, M. de Firmont rentra chez le roi; tous deux passèrent dans la tourelle, et y restèrent jusqu'à minuit et demi. Alors je déshabillai le roi, et comme j'allais pour lui rouler les cheveux, il me dit : « Ce n'est pas la peine. » Puis en le couchant, comme je fermais ses rideaux : « Cléry , vous m'éveillerez à cinq heures. »

A peine fut-fl couché , qu'un sommeil profond s'empara de ses sens : il dormit jusqu'à cinq heures sans s'éveiller. M. de Firmont , que sa majesté avait engagé à prendre un peu de repos, se jeta sur mon lit, et je passai la nuit sur une chaise dans la chambre du roi , priant Dieu de lui conserver sa force et son courage.

J'entendis sonner cinq heures , et j'allumai le feu : au bruit que je fis, le roi s'éveilla, et me dit, en tirant son rideau : « Cinq heures sont-elles sonnées? — Sire, elles le sont à plusieurs horloges, mais pas encore à la pendule. » Le feu étant allumé, je m'approchai de son lit. « J'ai bien dormi, me dit ce prince; j'en avais besoin : la journée d'hier m'avait fatigué. Où est M. de Firmont.^ — Sur mon lit. — Et vous, où avez vous passé la nui-t? — Sur cette chaise. — J'en suis fâché, dit

le roi. — Ah ! sire , puis-je penser à nwi dans ce moment? » Il me donna une de ses mains , et serra la mienne avec affection.

J'habillai le roi et le coiffai : pendant sa toilette, il ôta de sa montre un cachet, le mit dans la poche de sa veste, déposa sa montre sur la cheminée; puis, retirant de son doigt un anneau qu'il considéra plusieurs fois, il le mit dans la même poche où était le cachet; il changea de chemise, mit une veste blanche qu'il avait la veille, et je lui passai son habit : il retira des poches son portefeuille , sa lorgnette, sa boîte à tabac , et quelques autres effets; il déposa aussi sa bourse sur la cheminée, tout cela en silence et devant plusieurs municipaux. Sa toilette achevée, le roi meditdeprevenirM.de Firinont; j'allai l'avertir, il était déjà levé : il suivit sa majesté dans sou cabinet.

Pendant ce temps je plaçai une commode au milieu de la chambre , et je la préparai en forme d'autel, pour dire la messe. On avait apporté à deux heures du matm tout ce qui était.nécessaire. Je portai dans ma chambre les ornements du prêtre, et lorsque tout fut disposé, j'allai prévenir le roi. Il me demanda si je pourrais servir la messe, je lui répondis qu'oui, mais que je n'en savais pa-s les réponses par cœur. Il tenait un livre à la main, il l'ouvrit, y chercha l'article de la messe, et me le remit; puis il prit un autre livre. Pendant ce temps, le prêtre s'habillait. J'avais placé devant l'autel un fauteuil, et mis un grand coussin à terre pour sa majesté; le roi me fit ôter le coussin"; il alla lui-même dans son cabinet en chercher un autre plus petit, et garni en crin, dont il se servait ordinairement pour dire ses prières. Dès que le prêtre fut entré, les municipaux se retirèrent dans l'antichambre, et je fermai un des battants delà porte. La messe commença à six heures. Pendant cette auguste cérémonie, il régna un p-and silence. Le roi, toujours à genoux, entendit la messe avec le plus saint recueillement, dans l'attitude la plus noble. Sa majesté communia : après la messe, le roi passa dans son cabinet, et le prêtre alla dans ma chambre pour quitter ses habits sacerdotaux.

Je saisis ce moment pour entrer dans le cabinet de sa majesté : elle me prit les deux mains, et me dit d'un ton attendri : « Ciéry,

je suis conteut de vos soins. — Ah ! sire , lui dis-je en me précipitant à ses pieds , que ne puis-je par ma mort désarmer vos bourreaux, et conserver une vie si précieuse aux bons l'>anoais! Espérez, sire, ilsn'oseront vous frapper. — La mort ne m'effraye point, j'y suis tout préparé. Mais vous , continua-t-il, ne vous exposez pas; je vais demander que vous restiez près de mon Dis: donnez-lui tous vos soins dans cet affreux séjour; rappelezlui , dites-lui bien toutes les peines que j'éprouve des malheurs qu'il ressent : un jour peut-être il pourra récompenser votre zèle. — Ah! mon maître, ah! mon roi, si le dévouement le plus absolu, si mon zèle et mes soins ont pu vous être agréables, la seule récompense que je désire de votre majesté, c'est de recevoir votre bénédiction : ne la refusez pas au dernier Français resté près de vous. « J'étais toujours à ses pieds, tenant une de ses mains : dans cet état, il agréa ma prière, me donna sa bénédiction, puis me releva, et me serrant contre son sein : « Faites-en part à toutes les personnes qui me sont attachées : dites aussi à Turgy que je suis content de lui. Rentrez, ajouta le roi ; ne donnez aucun soupçon contre vous. » Puis, me rappelant, il prit sur une table un papier qu'il y avait déposé ; « Tenez, voici une lettre que Péthion m'a écrite lors de votre entrée au Temple, elle pourra vous être utile pour rester ici. «Je saisis de nouveau sa main, que je baisai, et je sortis. « Adieu, me dit-il encore, adieu!... »

Je rentrai dans ma chambre, et j'y trouvai M. de Firmont faisant sa prière à genoux devant mon lit. « Quel prince! me dit-il en se relevant; avec quelle résignation, avec quel courage il va à la mort! Il est aussi calme, aussi tranquille que s'il venait d'entendre la messe dans son palais, et au milieu de sa cour. — Je viens d'en recevoir, lui dis-je , les plus touchants adieux ; il a daigné me promettre de demander que je restasse dans cette tour auprès de son fils : lorsqu'il sortira, monsieur, je vous prie de le lui rappeler ; car je n'aurai plus le bonheur de le voir en particulier.— Soyez tranquille, » me répondit .M . île Firmont ; et il rejoignit sa majesté.

A sept heures, le roi sortit de son cabinet, m'appela, et, me tirant dans l'embrasure de la croisée, il me dit : « Vous remet;-

SUB LE TEMPLE. 1 Oô

trez ce cachet ' à mon fils,... cet anneau ' à la reine; diteslui bien que je le quitte avec peine... Ce petit paquet renferme des cheveux de toute ma famiiJe; vous le lui remettrez aussi... Dites à la reine, à mes chers enfants, à ma sœur, que je leur avais promis de les voir ce matin ; mais que j'ai voulu leur épargner ladouleur d'une séparation si cruelle. Combien il m'en coûte départir sans recevoir leurs derniers embrassements !... » Il essuya quelques larmes, puis il ajouta, avec l'accent le plus douloureux : « Je vous charge de leur faire mes adieux!... » Il rentra aussitôt dans son cabinet.

Les municipaux , qui s'étaient approchés , avaient entendu sa majesté, et l'avaient vue me remettre les différents objets que je tenais encore dans mes mains. Ils me dirent de les leur donner; mais l'un d'eux proposa de m'en laisser dépositaire , jusqu'à la décision du conseil: cet avis prévalut.

Un quart d'heure après, le roi sortit de son cabinet : « Demandez, me dit-il, si je puis avoir des ciseaux ;» et il rentra. J'en fis la demande aux commissaires : « Savez-vouscequ'ilen veut faire? — Je n'en sais rien. — Il faut le savoir, «Je frappai à la porte du petit cabinet, le roi sortit. Un municipal qui m'avait suivi lui dit: « Vous avez désiré des ciseaux ; mais, avant d'en faire la demande au conseil, il faut savoir ce que vous en voulez faire. » Sa majesté lui répondit : « C'est pour que Cléry me coupe les cheveux. » Les municipaux se retirèrent; l'un d'eux descendit à la chambre du conseil, où, après une demi-heure de délibération, on refusa les

' Etant parti de Vienne pour me ren- jeretrouvaisdanslamaindeLouisXVlii

dre eu Angleterre, je passai à Blaukem- ce symbole de la royauté, que Louis Wl

bourg, dans l'intention défaire hom- avait voulu conserver à son fils. J'ado-

mage au roi de mon manuscrit. Quand rai les décrets de la Providence, et je

ce prince eu fut à cet endroit de mon demandai au roi la permission de faire

journal , il chercha dans son secrétaire ; graver ce précieux billet. J'assistai à la

et, me montrant avec émotion un ca- messe que le roi fitcélébrerpar M. l'abbé

chet, il me dit : « Cléry , le reconnais- de Firmont , le jour du martyre de son

sez-vous? — Ahl sire, c'est le même, frère. Les larmes que j'y ai vu répandre

— Si vous en doutiez, reprit le roi, ne sont point étrangères à mon sujet,

lisez ce billet. » Je le pris en trem- ( Soie de Cléry.)

blant... Je reconnus l'écriture de la 2 Cet anneau est entre les mains de

reine, et le billet était de plus signé de MONSIEUR; il lui fut envoyé par la reine

M. le Dauphin , alors Louis XVII, de et madame Elisabeth , avec des cheveux

madame Royale et de madame Élisa- du roi. Un billet l'accompagnait *.

beth. Qu'on juge de la vive émotion que ( Note de Cléry. )

j'éprouvai 1 J'étais en présence d'un . , ^ , . .,, „ , .

t.-.^„-. „..« i„ .«♦ „« ,r iooo„ A^ Le cachet, les billets, l'anneau précieux

prince que le sort ne se lasse pas de j„„j ^^ ^^^ question dans ces notes . éuient

poursuivre. Je venais de quitter M. 1 abbe parvenus entre les mains des princes . par le

de Firmont, et c'était le 21 janvier que divouement de M. de Jarjtye. Y* . B,

i06 MEMOIRES

ciseaux. Le municipal remonta, et annonça au roi cette décision. « Je n'aurais pas touché aux ciseaux, dit sa majesté; j'aurais désiré que Cléry me coupât les clieveux en votre présence. Voyez encore, monsieur; je vous prie de faire part de ma demande. » Le municipal retourna au conseil, qui persista dans son refus.

Ce fut alors qu'on me dit qu'il fallait me disposera accompagner le roi pour le déshabiller sur l'échafaud : à cette annonce, je fus saisi de terreur; mais, rassemblant toutes mes forces, je me préparais à rendre ce dernier devoir à mon maître, à qui cet office fait par le bourreau répugnait, lorsqu'un autre municipal vint me dire que je ne sortirais pas, et ajouta : Le bourreau est assez bon pour lui.

Paris était sous les armes depuis cinq heures du matin ; on entendait battre la générale; le bruit des armes, le mouvement des chevaux , le transport des canons qu'on plaçait et déplaçait sans cesse , tout retentissait dans la tour.

A neuf heures le bruit augmente , les portes s'ouvrent avec fracas ; Santerre , accompagné de sept à huit municipaux , entre à la tête de dix gendarmes, et les range sur deux lignes. A ce mouvement le roi sortit de son cabinet : « Vous venez me chercher? dit-il à Santerre. — Oui. — Je vous demande une minute ; » et il rentra dans son cabinet. Sa majesté en ressortit sur-le-champ , son confesseur le suivait ; le roi tenait à la main son testament, et s'adressant à un municipal nommé Jacques Roux , prêtre jureur, qui se trouvait le plus en avant : « Je vous prie de remettre ce papier à la reine , à ma femme. — Cela ne me regarde point , répondit ce prêtre en refusant de prendre l'écrit : je suis ici pour vous conduire à l'échafaud. »

Sa majesté s'adressant ensuite à Gobeau, autre municipal : « Remettez ce papier, je vous prie, à ma femme. Vous pouvez en prendre lecture; il y a des dispositions que je désire que la commune connaisse. »

J'étais derrière le roi, près de la cheminée ; il se tourna vers moi , et je lui présentai sa redingote. « Je n'en ai pas besoin, me dit-il ; donnez-moi seulement mon chapeau '. Je le lui remis. Sa

' Voici encore une parole de Charles 1«' reodait le triste service que Cléry rendans la même circonstance. Il disait à dit lui-même à Louis XVI : Herbert, son valet de cban^bre, qui lui « Il me faut une chemise de plus qu«

main rencontra la mienne, qu'il serra pour la dernière fois. Messieurs, dit-il en s'adressant aux municipaux, je désirerais que Cléry restât près de mon fils, qui est accoutumé à ses soins ; j'espère que la commune accueillera cette demande. » Puis regardant Santerre : « Partons. »

Ce furent les dernières paroles qu'il prononça dans son appartement. A l'entrée de l'escalier il rencontra Mathey , concierge de la tour, et lui dit : « J'ai eu un peu de vivacité avant-hier envers vous; ne m'en veuillez pas. » Mathey ne repondit rien, et affecta même de se retirer lorsque le roi lui parla.

Je restai seul dans la chambre , navré de douleur et presque sans sentiment. Les tambours et les trompettes annoncèrent que sa majesté avait quitté la tour... Une heure après, des salves d'artillerie, des cris de vive la nation! vive la république l se firent entendre... Le meilleur des rois n'était plus!...

de coutame; la saison est si froide, que mort n'a rien de terrible pour moi. J'y suis

je pourrais trembler. Quelques specta- préparé ;j'en bénis Dieu, v ( CoUection

teurs l'attribueraient peut-être à la peur, des Mémoires relatifs à la révolution

Je ne veux pas qu'un pareil reproche d'Angleterre, ) m'atteigne. Je ne crains pas la mort, la Fs. B.

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