‹ Mémoires de CléryChapitre 7 sur 29 · DERNIERES HEURES · texte numérisé non relu

DERNIERES HEURES

DE LOUIS XVI

le sort du roi n'était pas encore décidé , lorsque M. de Malesherbes , dont je n'avais pas l'honneur d'être connu personnellement , ne pouvant ni me recevoir chez lui , ni se transporter chez moi, me fit demander un rendez-vous en maison tierce : ce rendez-vous eut lieu chez madame de Sénozan. Là , M. de >Ialesherbes me rendit un message du roi , par lequel cet infortuné monarque me proposait de l'assister à la mort : l'atrocité des hommes le réduisait à cette extrémité. Ce message était alors conçu en des termes que je me ferais un devoir de supprimer , s'ils ne peignaient au naturel l'àme du prince dont je décris les derniers moments. Il poussait la délicatesse jusqu'à nommer grâce le service qu'il exigeait de moi; il le réclamait connne " un dernier gage de mon attachement pour lui ; il espérait que je ne le lui refuserais pas. Ce n'était que dans le cas où je ne m'en sentirais pas le courage, qu'il me permettait de substituer un autre ecclésiastique à ma place ; et il voulait bien encore m'en abandonner le choix. »

Un pareil message eût été sans doute une invitation bien pressante pour tout autre : je le regardai comme un ordre absolu, et je chargeai M. de Malesherbes de faire parvenir à sa majesté, s'il en avait encore les moyens, tout ce que me dicta alors , et dans un tel moment , une âme sensible et un cœur flétri par la douleur.

Quelques jours se passèrent; et, n'entendant plus parler de rien, je me livrais à l'espoir d'une déportation , ou tout au moins

' Après les Mémoires de Cléry , se la Biographie, nous fournit sur ce cou-

placent naturellement les détails tracés rageux ecclésiastique des notions que

par l'abbé de Firmont, qui recueillit les nous plaçons dans les Eclaircisse-

derniers soupirs de Louis XVj. L'auteur ments(L).

de l'article Edgeworth de Firmont, dans F*- ^'

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à un sursis, lorsque le 20 janvier, sur les quatre heures du soir, un inconnu se présenta chez moi, et me remit un billet du conseil exécutif provisoire , conçu en ces termes : « Le conseil exécutif ayant une affaire de la plus haute importance à communiquer au citoyen Edgeworth de Firmont, l'invite à passer un instant au lieu de ses séances. » L'inconnu ajouta qu'il avait ordre de m'accompagner, et qu'une voiture m'attendait dans la rue. Je descendis, et partis avec lui.

Arrivé aux Tuileries , où le conseil tenait ses séances, je trouvai tous les ministres réunis. La consternation était sur leurs visages. Dès que je parus, ils se levèrent, et vinrent m'entourer avec une sorte d'empressement. Le ministre de la justice prenant la parole: « Êtes-vous, me dit-il, le citoyen Edgeworth de Firmont? » Je lui répondis : Oui. « Louis Capet, reprit le ministre, nous ayant témoigné le désir de vous avoir près de lui dans ses derniers moments, nous vous avons mandé pour savoir si vous consentez à lui rendre le service qu'il exige de vous. » Je répondis ; « Puisque le roi témoigne ce désir et me désigne par mon nom, me rendre auprès de lui est un devoir. — En ce cas , ajouta le ministre, vous allez venir avec moi au Temple, car je m'y rends de ce pas. » Il prend aussitôt une liasse de papiers sur le bureau, confère un instant à voix basse avec le^ autres ministres , et, sortant brusquement , me donne ordre de le suivre.

Une escorte de gardes à cheval nous attendait en bas avec la voiture du ministre ; j'y montai, et il monta après moi. J'étais en habit laïque, comme l'était, à cette époque , tout le clergé catholique de Paris ; mais songeant , en ce moment , à ce que je devais d'une part au roi, qui n'était pas familiarisé avec un tel costume , et de l'autre à la religion elle-même, qui recevait pour la première fois une sorte d'hommage de ce nouveau gouvernement , je crus avoir le droit de reprendre , en cette occasion , les marques extérieures de mon état, du moins d'en faire la tentative; et je regardais que c'était un devoir. J'en parlai donc au ministre avant de quitter les Tuileries ; mais il rejeta ma proposition en termes qui ne me permirent plus d'insister , sans cependant y mêler rien d'offensant.

Le trajet des Tuileries au Temple se passa dans le plus morne

silence : deux ou trois fois cependant le ministre essaya de le rompre. « Grand Dieu! s'écria-t-il, après avoir levé les glaces de sa voiture, de quelle affreuse commission je me vois chargé! Quel homme! ajouta-t-il , en parlant du roi; quelle résignation ! quel courage ! Non , la nature toute seule ne saurait donner tant de forces : il y a quelque chose de surhumain. » De pareils aveux me présentèrent une occasion bien naturelle d'entrer en conversation avec lui, et de lui dire d'affreuses vérités. J'hésitai un moment sur le parti que je devais prendre ; mais songeant , d'un côté , que mon premier devoir était de procurer au roi les secours de la religion , qu'il me demandait avec tant d'intérêt, et, de l'autre, qu'une conversation fortement soutenue , comme elle aurait du l'être , pouvait m'empêcher de le remplir, je pris le parti du silence le plus absolu. Le ministre parut comprendre tout ce que ce silence lui disait, et n'ouvrit plus la bouche tout le long du chemin.

Nous arrivâmes ainsi au Temple sans, presque nous être parlé, et la première porte nous fut aussitôt ouverte; mais, parvenus au bâtiment qui sépare la cour du jardin, nous fûmes arrêtés : c'était , je crois , une consigne générale ; et, pour paS' ser outre, les commissaires de la tour devaient venir faire la reconnaissance des personnes, et savoir quelles affaires les amenaient en ce lieu. Le ministre lui-même parut être assujetti, comme moi, à cette formalité. Nous attendîmes les commissaires près d'un quart d'heure , et sans nous parler ; enfin ils se présentèrent. L'un d'eux était un jeune homme de dix-sept à dix-huit ans; ils saluèrent le ministre d'un air de connaissance : celui-ci leur dit, eu peu de mots , qui j'étais , et quelle était ma mission. Ils me firent signe de les suivre , et nous traversâmes tous ensemble le jardin qui mène à la cour.

Ici la scène devint affreuse : la porte de la tour, quoique trèspetite et très-basse , s'ouvrit avec un fracas horrible , tant elle était chargée de verrous et de barres de fer. Nous passâmes, à travers une salle remplie de gardes , dans une salle plus vaste encore, et qui, à sa forme, me parut avoir été autrefois une chapelle. Là, les commissaires de la commune, chargés de la garde du roi, se trouvaient assemblés. Je ne remarquai pas, à beau-

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coup près, sur leur physionomie cette consteruatioa et cet embarras qui m'avaient frappé chez le ministre. Ils étaient à peu près douze, et costumés en jacobins pour la plupart. Leur air, leurs manières , leur saug-1'roid , tout annonçait des âmes atroces, que la vue du plus grand des crimes n'épouvantait pas. Je dois cependant à la vérité de dire que ce portrait ne convenait pas à tous, et que, dans ce nombre, je crus en entrevoir quelquesuns que la faiblesse seule avait conduits en ce lieu d'horreur.

Quoi qu'il en soit, le ministre les prit tous indistinctement dans un coin de la salle, et leur lut , à voix basse, les papiers qu'il avait apportés des Tuileries. Cette lecture faite , il se retourna brusquement, et me dit de le suivre. Le conseil s'y opposa avec une espèce d'émotion. Ils se réunirent une seconde fois dans un coin de la salle, délibérant quelques instants, en se parlant à l'oreille; et le résultat de la délibération fut qu'une moitié du conseil accompagnerait le ministre, tandis que l'autre moitié resterait pour me garder.

Quand la séparation fut faite, et les portes de la salle bien fermées, le plus ancien commissaire s'approcha de moi d'un air honnête, mais embarrassé : il me parla de la responsabilité terrible qui pesait sur ma tête, me demanda mille excuses de la liberté qu'il était obligé de prendre, etc., etc. Je compris que ce préambule allait aboutir à me fouiller, et je le prévins en lui disant que, la réputation de M. de Malesherbes ne l'ayant pas exempté de cette formalité, je ne m'étais pas flatté, en venant au Temple, qu'on ferait une exception pour moi; que, du reste, je n'avais rien dans mes poches de suspect ; qu'il ne tenait qu'à lui de s'en assurer. Malgré cette déclaration , la fouille se fit avec assez de rigueur. Ma tabatière ouverte, le tabac fut éprouvé. Un petit crayon d'acier, qui se trouvait par hasard dans ma poche, fut examiné scrupuleusement, de peur qu'il ne renfermât un poignard. Quant aux papiers que j'avais sur moi, ils n'y firent aucune attention ; et tout se trouvant d'ailleurs en règle, on renouvela les excuses par où l'on avait débuté, et l'on m'invita à m'asseoir ; mais à peine l'étais-je , que deux commissaires, qui étaient montés chez le roi, descendirent pour me dire qu'il m'était enfin permis de le voir.

Us me conduisirent par un escalier tournant, et si étroit que deux personnes avaient peine à se croiser. De distance en distance , cet escalier était coupé par des barrières , et à chacune d'elles on voyait une sentinelle en faction : ces sentinelles étaient de vrais sans-culottes, presque tous ivres ; et les cris affreux qu'ils poussaient , répétés par les voûtes du Temple , avaient quelque chose de vraiment effrayant. Parvenu à l'appartement du roi, dont toutes les portes étaient ouvertes, j'aperçus ce prince au milieu d'un groupe de huit ou dix personnes. C'était le ministre de la justice ( Garât le jeune) , accompagné de quelques membres de la commune, qui venaient de lui lire le fatal décret qui Gxait irrévocablement sa mort au lendemain.

11 était au milieu d'eux, calme, tranquille, gracieux même; et pas un seul de ceux qui l'entouraient n'avait l'air aussi assuré que lui. Dès que je parus, il leur fit signe de la main de se retirer ; ils obéirent en silence ; et lui-même fermant la porte sur eux, je restai seul avec lui. Jusque-là j'étais parvenue concentrer les divers mouvements qui agitaient mon âme ; mais à la vue de ce prince autrefois si grand, et alors si malheureux, je ne fus plus maître de contenir mes larmes : elles inondèrent mon visage, et je tombai à ses pieds, sans pouvoir lui faire entendre d'autre langage que celui de ma douleur. Cette vue l'attendrit mille fois plus que le décret qu'on venait de lui lire. Il ne répondit d'abord à mes larmes que par les siennes ; mais bientôt, reprenant tout son courage : « Pardonnez, me dit-il, pardonnez ce mouvement de faiblesse, si toutefois on peut le nommer ainsi. Depuis longtemps je vis au milieu de mes ennemis, et l'habitude m'a en quelque sorte familiarisé avec eux : mais la vue d'un sujet fidèle parle tout autrement à mon cœur ; c'est un spectacle auquel mes yeux ne sont plus accoutumés, et il m'attendrit malgré moi. »

En me disant ces paroles, il me releva avec bonté, et me fit passer dans son cabinet, afin de m'entretenir plus à son aise; car de sa chambre tout était entendu. Ce cabinet était pratiqué dans une des tourelles du Temple; il n'y avait ni tapisserie ni ornements; un mauvais poêle de faïence lui tenait lieu de cheminée, et Ton n'y voyait, pour tout meuble, qu'une table et trois

chaises de cuir. Là, me faisant asseoir auprès de lui : « C'est donc à présent, me dit-il , monsieur, la grande affaire qui doit m'occuper tout entier ! hélas ! la seule aff.iire importante; car que sont toutes les autres affaires auprès de celle-là? INIaisje vous demande quelques moments de répit, car ma famille va descendre. En attendant, voici un écrit; je suis bien aise de vous le communiquer. » Il tira en même temps de sa poche un papier cacheté, dont il brisa le sceau.

C'était son testament, qu'il avait fait dès le mois dedécembre, c'est-à-dire, à une époque où il doutait si on lui permettrait d'avoir un prêtre catholique pour l'assister dans ses derniers moments et dans son dernier combat. Tous ceux qui ont lu celte pièce si intéressante, si digne d'un roi chrétien, jugeront aisément de l'impression profonde qu'elle dut faire sur moi; mais ce qui les étonnera sans doute, c'est que ce prince eut hi force de la lire lui-même, et de la lire deux fois. Sa voix était ferme, et son visage ne s'altérait que lorsqu'il prononçait des noms qui lui étaient chers. Alors toute sa tendresse se réveillait; il était obligé de s'arrêter, et ses larmes coulaient malgré lui : mais lorsqu'il n'était question que de lui-même et de ses malheurs, il n'en paraissait pas plus ému que ne le sont communément les autres hommes lorsqu'ils entendent le récit des maux d'autrui.

Cette lecture finie, et la famille royale ne descendant pas, il se hâta de me demander des nouvelles de son clergé, et de la situation actuelle de l'Église de France. Malgré la rigueur de sa prison, il en avait appris quelque chose; il savait en général que les ecclésiastiques français, obligés de s'expatrier, avaient été accueillis à Londres; mais il ignorait absolument les détails. Ceux que je me fis un devoir de lui donner firent sur lui une impression profonde; et, en gémissant sur le sort du clergé de France, il ne se lassait pas de rendre hommage à la générosité du peuple anglais, qui travaillait à l'adoucir. Mais il ne s'en tint pas à ces questions générales ; et, venant bientôt à des détails qui m'étonnèrent moi-même, il voulutsavoir ce qu'étaient devenus plusieurs ecclésiastiques, auxquels il parut prendre un intérêt plus particulier. M. le cardinal de la Rochefoucauld et M. l'évêque de Clermont parurent surtout le fixer ^

mais son attention redoubla au seul nom de M. l'archevêque de Paris.

Il me demanda où il était, ce qu'il faisait, et si j'avais des moyens de correspondre avec lui. « Marquez-lui, me dit-il, que je meurs dans sa communion, et que je n'ai jamais reconnu d'autre pasteur que lui. Hélas! je crains qu'il ne m'en veuille un peu de ce que je n'ai pas répondu à sa dernière lettre : j'étais encore aux Tuileries ; mais, en vérité , les événements se pressaient tellement autour de moi à cette époque , que je ne m'en trouvais pas le temps. Au surplus, il me pardonnera, j'en suis

bien sûr; il est si bon! » M. l'abbé de F eut aussi son

mot. Le roi ne l'avait jamais vu , mais il connaissait tous les services que ce respectable ecclésiastique avait rendus au diocèse de Paris durant les temps les plus difficiles. 11 me demanda ce qu'il était devenu ; et sur ce que je lui dis qu'il avait eu le bonheur d'échapper, il m'en pafla en termes qui marquaient tout le prix qu'il attachait à sa conservation, et son estime pour ses vertus.

La conversation tomba sur monseigneur le duc d'Orléans : « Qu'ai-je donc fait à mon cousin, me dit-il, pour qu'il me poursuive ainsi?... Mais pourquoi lui en vouloir? il est plus à plaindre que moi. Ma position est triste , sans doute ; mais le fdt-elle encore davantage , non , très-certainement , je ne voudrais pas changer avec lui. »

Cette conversation intéressante fut interrompue par un des commissaires , qui vint annoncer au roi que sa famille était descendue, et qu'il lui était enfin permis de la voir. A ces mots, il parut très-ému, et partit comme un trait. L'entrevue eut lieu ( autant que j'en pus juger, car je n'y assistai pas) dans une petite pièce qui n'était séparée que par un vitrage de celle qu'occupaient les commissaires, en sorte que ceux-ci pouvaient tout voir et tout entendre. Moi-même, quoique enfermé dans le cabinet oii le roi m'avait laissé, je distinguai facilement les voix, et, malgré moi, je fus témoin de la scène la plus touchante qui ait frappé mes oreilles. iN'on, jamais plume ne peut rendre ce qu'elle eut de déchirant : pendant près d'une demi-heure ou n'articula pas une parole ; ce n'étaient ni des larmes ni des sanglots, mais

1 1 s MÉMOIBB

des cris assez perçants pour être entendus hors l'enceinte de la tour. Le roi, la reine, madame Elisabeth , M. le Dauphin et Madame , se lamentaient tous à la fois , et les voix semblaient se confondre. Enfin les larmes cessèrent, parce qu'on n'eut plus la force d'en répandre; on se paria à voix basse et assez tran(juillement.

La conversation dura à peu près une heure, et le roi congédia sa famille, en lui donnant l'espoir de la revoir le lendemain. Il revint aussitôt à moi, mais dans un état de trouble et d'agitation qui montrait une âme profondément blessée. « Ah ! monsieur , me dit-il en se jetant sur une chaise, quelle entrevue que celle que je viens d'avoir ! Faut-il donc que j'aime et que je sois si tendrement aimé.? — Mais c'en est fait; oublions tout le reste, pour ne penser qu'à l'unique affaire de notre salut ; elle seule doit en ce moment concentrer toutes mes affections et mes pensées. »

Il continuait à me parler ainsi en termes qui marquaient sa sensibilité et son courage, lorsque Cléry vint lui proposer de souper. Le roi hésita un moment; mais, par réflexion, il accepta l'offre. Ce souper ne dura pas plus de cinq minutes ; et étant rentré dans son cabinet, il me proposa d'en faire autant. Je n'en avais guère le courage ; mais, pour ne pas le désobliger, je crus devoir obéir, ou tout au moins en faire le semblant.

Une pensée me roulait depuis longtemps dans l'esprit, et m'occupait plus fortement encore depuis que je voyais de plus près le roi : c'était de lui procurer, à quelque prix que ce fût, la sainte communion, dont il était depuis si longtemps privé. J'aurais pu la lui apporter en cachette, comme on était obligé de le faire alors à tous les fidèles qui étaient retenus chez eux; mais la fouille exacte qu'il fallait subir en entrant au Temple, et la profanation qui en eût été infailliblement la suite, furent des raisons plus que suffisantes pour m'arrêter. Il ne me restait donc d'autre ressource que de dire la messe dans la chambre du roi , si j'en pouvais trouver les moyens.

Je lui en fis la proposition , mais il en parut d'abord effrayé : cependant, comme il sentait tout le prix de cette grâce, qu'il la désirait même ardemment, et que toute son opposition ne venait

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que de la crainte que la demande me compromît, je le suppliai de me donner carte blanche, en lui promettant que j'y mettrais prudence et discrétion. Il me le permit enfin : « Allez, monsieur, me dit-il; mais je crains que vous ne réussissiez pas; car je connais les hommes auxquels vous allez avoir affaire: ils n'accordent que ce qu'ils ne peuvent refuser. »

^luni de cette permission, je demandai à être conduit à la salle du conseil , et j'y formai ma demande au nom du roi. Cette proposition, à laquelle les commissaires de la tour n'étaient pas préparés , les déconcerta extrêmement ; ils cherchèrent divers prétextes pour réluder. « Oij trouver un prêtre à Theure qu'il est , me dirent-ils ? Et quand nous en trouverions, comment faire pour se procurer des ornements ? — Le prêtre est tout trouvé, leur répliquai-je, puisque me voici: et quant aux ornements, l'église la plus voisine en fournira ; il ne s'agit que de les envoyer chercher. Du reste, ma demande est juste, et ce serait aller contre vos principes que de la refuser. »

Un des commissaires prit aussitôt la parole, et ( quoiqu'en termes ménagés ) donna clairement à entendre que ma demande pouvait n'être qu'un piège, et que, sous prétexte de donner la communion au roi, je pourrais l'empoisonner. « L'histoire, ajouta-t-il , nous fournit assez d'exemples à cet égard , pour nous engager à être circonspects. » Je me contentai de regarder fixement cet homme, et de lui dire : « La fouille exacte à laquelle je mesuissoumisen entrant ici a dû vous prouver que je ne porte pas du poison sur moi : si donc il s'en trouvait demain, c'est de vous que je l'aurais reçu , puisque tout ce que je demande doit passer par vos mains. » Il voulut répliquer, mais ses confrères lui imposèrent silence ; et, pour dernier subterfuge , ils me dirent que, le conseil n'étant pas complet, ilsne pouvaient rien prendre sur eux ; mais qu'ils allaient appeler les membres absents, et qu'ils me feraient part du résultat de la délibération.

Un quart d'heure se passa, tant à convoquer les membres absents qu'à délibérer. Au bout de ce temps , je fus introduit de nouveau , et le président , prenant la parole , me dit : « Citoyen ministre du culte, le conseil a pris en considération la demande que vous lui avez faite au nom de Louis Capet, et il a été résolu

que sa demande étant conforme aux lois qui déclarent que les cultes sont libres , elle lui sera accordée. Nous y mettrons cependant deux conditions: la première, que vous dresserez à l'instant une requête constatant votre demande, et signée de vous; la seconde , que tout exercice de votre culte sera achevé demain à sept heures au plus tard, parce que, à huit heures précises , Louis Capetdoit partir pour le lieu de son exécution. » Ces derniers mots me furent dits, comme tout le reste, avec un sangfroid qui caractérisait une âme atroce , qui envisageait sans remords le plus grand des crimes. Je mis ma demande par écrit, et je la laissai sur le bureau.

On me reconduisit aussitôt chez le roi, qui attendait avec une sorte d'inquiétude le dénoûment de cette affaire; et le compte sommaire que je lui rendis, en supprimant toutes les circonstances , parut lui faire le plus grand plaisir.

Il était plus de dix heures. Je restai enfermé avec sa majesté jusque bien avant dans la nuit ; mais le voyant fatigué , je lui proposai de prendre un peu de repos. Il y consentit avec sa bonté ordinaire, et il m'engagea à en faire autant.

Je passai, parses ordres, dans une petite piècequ'occupaitCléry; elle n'était séparée de la chambre du roi que par une cloison : et tandis que j'étais livré aux pensées les plus accablantes, j'entendis ce prince donner tranquillementsesordres pour le lendemain, se coucher ensuite, et dormir d'un sommeil profond.

Dès cinq heures le roi se leva, et fit sa toilette à l'ordinaire. Peu après il m'envoya chercher, et m'entretint près d'une heure dans le cabinet oii il m'avait reçu la veille. Au sortir du cabinet, je trouvai un autel dressé dans la chambre du roi. Les commissaires avaient exécuté à la lettre tout ce que j'avais exigé d'eux; ils avaient même été au delà de mes désirs, car je n'avais demandé que le simple nécessaire.

Le roi entendit la messe à genoux par terre, sans prie-Dieu ni coussin ; il y communia : je le laissai ensuite quelque temps, pour qu'il achevât ses prières. Bientôt il m'envoya chercher de nouveau , et je le trouvai assis près de son poêle , et ayant peine à se réchauffer. « Mon Dieu , me dit-il , que je suis heureux d'avoir conservé mes principes! Sans eux, où en serais-je mainte-

SUK LE TEMPLE. 121

nant ? Mais , avec eux , que la mort doit me paraître douce ! Oui, il existe en haut un juge incorruptible, qui saura bien me rendre la justice que les hommes me refusent ici-bas. »

Le ministère que j'ai rempli auprès de ce prince ne me permet que de citer quelques traits épars des différentes conversations qu'il eut avec moi durant ses seize dernières heures; mais, au peu que j'en dis, on doit juger de tout ce que je pourrais ajouter, s'il m'était permis de tout dire.

Le jour commençait à paraître, et déjà on battait la générale dans toutes les sections de Paris. Ce mouvement extraordinaire sefaisaitentendretrès-distinctementdansla tour, et j'avoue qu'il me glaçait le sang dans les veines ; mais le roi, plus calme que moi, après y avoir un instant prêté l'oreille, médit sans s'émouvoir : « C'est probablement la garde nationale qu'on commence à rassembler. » Peu de temps après, des détachements de cavalerie entrèrent dans la cour du Temple , et on entendit distinctement la voix des officiers et le pas des chevaux. Le roi écouta encore, et meditavecle même sang-froid :« 11 y aapparence qu'ils approchent. »

Il avait promis à la reine , eo la congédiant , qu'il la reverrait encore le lendemain, et, n'écoutant que son cœur, il voulait lui tenir parole; mais je le suppliai instamment de ne pas la mettre à une épreuve qu'elle n'aurait pas la force de soutenir. Il s'arrêta un moment, et, avec l'expression de la douleur la plus profonde, il me dit : « Vous avez raison ; ce serait lui donner le coup de la mort; il vaut mieux me priver de cette douce consolation, etlalaisser vivre d'espérance quelques moments de plus. »

Depuis sept heures jusqu'à huit on vint, sous différents prétextes , frapper souvent à la porte du cabinet où j'étais renfermé avec le roi , et , à chaque fois , je tremblais que ce ne fut la dernière; mais le roi , plus ferme que moi , se levait sans émotion, allaita la porte, et répondait tranquillement aux personnes qui venaient ainsi Tinterrompre. J'ignore quelles étaient ces personnes; mais, parmi elles, se trouvait certainement un des plus grands monstres que la révolution eût enfantés , car je l'entendis très-distinctement dire à ce prince , d'un ton moqueur (je ne sais à quel propos ) : « Oh , oh ! tout cela était bon quand vous étiez

roi ; mais vous ne l'êtes plus. » Le roi ne répliqua pas un mot; mais, revenant à moi, il se contenta de me dire, en haussant les épaules : « Voyez comme ces gens-là me traitent ! mais il faut savoir tout souffrir. »

Une autre fois, après avoir répondu à un des commissaires qui étaientvenus l'interrompre, il rentra dans le cabinet, et me dit en souriant : « Ces gens-là voient partout des poignards et du poison; ils craignent que je ne me tue. Hélas ! ils me connaissent bien mal : me tuer serait une faiblesse. Non, puisqu'il le faut, je saurai mourir. »

Enfin on frappe à la porte pour la dernière fois : c'était Santerre et sa troupe. Le roi ouvrit sa porte à l'ordinaire, et on lui annonça ( je ne pus entendre en quels termes ) qu'il fallait aller à la mort. « Je suis en affaire, leur dit-il avec autorité ; attendezmoi là, je serai à vous. » En disant ces paroles, il ferma la porte, et vint se jeter à mes genoux. « Tout est consommé, me dit-il , monsieur; donnez-moi votre dernière bénédiction , et priez Dieu qu'il me soutienne jusqu'à la fin. »

Il se releva bientôt, et, sortant de son cabinet, il s'avança vers la troupe qui était au milieu de la chambre à coucher. Leurs visages n'annonçaient rien moins que l'assurance ; ils avaient cependant tous leurs chapeaux sur la tête. Le roi s'en aperçut, et demanda aussitôt le sien. Tandis que Cléry, baigné de larmes, court le chercher : « Y a-t-il parmi vous quelque membre delà commune ? dit le roi. Je le charge de déposer cet écrit. »

C'était son testament , qu'un des assistants prit de la main du roi '. « Je recommande aussi à la commune Cléry, mon valet de chambre , des services duquel je n'ai qu'à me louer. On aura soin de lui donner ma montre et tous mes effets , tant ceux qui sont ici que ceux qui ont été déposés à la commune; je désire également qu'en récompense de l'attachement qu'il m'a témoigné, on le fasse passer au service de la reine, — de ma femme »

' Jacques Roux, dans son compte « missions, mais pour te conduire à l'r-

rfndu à la commune le jour même de « cliafuud. » Je n'ai pas entendu ce niot

la mort du roi , s'est vanté de lui avoir atroce, mais celui qui a osé s'en vanter

répondu, à cette occasion : « Nousnesom- a bien pu le dire. « mes pas venus pour prendre tes com-

(carie roi dit tous les deux). Personne ne répondant : « Marchons, leur dit le roi d'un ton ferme.

A ces mots , toute la troupe défila. Le roi traversa la première cour ( autrefois le jardin ) à pied ; il se retourna une ou deux fois vers la tour, comme pour dire adieu à tout ce qu'il avait de plus cher en ce bas monde; et, au mouvement qu'il fit , on voyait qu^il rappelait sa force et son courage.

A l'entrée de la seconde cour se trouvait une voiture de place : deux gendarmes tenaient la portière. A l'approche du roi, l'un deux y entra le premier, et se plaça sur le devant ; le roi monta ensuite, et me plaça à côté de lui dans le fond , l'autre gendarme y sauta le dernier, et ferma la portière. On assure qu'un de ces deux hommes était un prêtre déguisé : je souhaite, pour l'honneur du sacerdoce, que ce soit une fable. On assure également qu'ils avaient ordre d'assassiner le roi, au moindre mouvement qu'ils retnarqueraieut dans le peuple. J'ignore si c'était leur consigne; mais il me semble qu'à moins d'avoir sur eux d'autres armes que cellesqui paraissaient, il leur eût été bien difficile d'exécuter leur dessein ; car ou ne voyait que leurs fusils, dont il leur était impossible de faire usage.

Au reste, ce mouvement qu'on appréhendait n'était rien moins qu'une chimère: un grand nombre de personnes dévouées au roi avaient résolu de l'arracher de vive force des mains de ses bourreaux, ou au moins de tout oser pour cela. Deux des principaux acteurs, jeunes gens d'un nom très-connu, étaient venus m'en prévenir la veille; et j'avoue que, sans me livrer entièrement à l'espérance , j'en conservai jusqu'au pied de l'échafaud.

J'ai appris depuis que les ordres pour cette affreuse matinée avaient été conçus avec tant d'art et exécutés avec tant de précision, que , de quatre à cinq cents personnes qui s'étaient ainsi dévouées pour leur prince, vingt-cinq seulement avaient réussi à gagner le rendez-vous; tous les autres, par l'effet des mesures prises dès la pointe du jour dans toutes les rues de Paris , ne purent pas même sortir de leurs maisons. Quoi qu'il en soit, le roi, se trouvant resserré dans une voiture oii il ne pouvait ni me parler ni m'entendre sans témoins, prit le parti du silence. Je

lui présentai aussitôt mon bréviaire, le seul livre que j'eusse sur moi. Il parut l'accepter avec plaisir; il parut même désirer que je lui indiquasse les psaumes qui convenaient le mieux à sa situation : il les récitait alternativement avec moi. Les gendarmes , sans ouvrir la bouche, paraissaient extasiés et confondus tout ensemble de la piété tranquille d'un monarque qu'ils n'avaient jamais vu sans doute d'aussi près,

La marche dura près de deux heures. Toutes les rues étaient bordées de plusieurs rangs de citoyens armés tantôt de piques et tantôt de fusils. En outre, la voiture elle-même était entourée d'un corps de troupes imposant, et formé sans doute de tout ce qu'il y avait de plus corrompu dans Paris. Pour comble de précaution , on avait placé en avant des chevaux une multitude de tambours , afin d'étouffer par ce bruit les cris qui auraient pu se faire entendre en faveur du roi. Mais comment aurait-on entendu.^ Personne ne paraissait ni aux portes ni aux fenêtres, et on ne voyait dans les rues que des citoyens armés qui, tout au moins par faiblesse , concouraient à un crime qu'ils détestaient peut-être dans leur cœur.

La voiture parvint ainsi, dans le plus grand silence , à la place de Louis XV, et s'arrêta au milieu d'un grand espace vide qu'on avait laissé autour de l'échafaud : cet espace était bordé de canons; et au delà, tant que la vue pouvait s'étendre, on voyait une multitude en armes.

Dès que le roi sentit que la voiture n'allait plus, il se retourna, et me dit à l'oreille : « Nous voilà arrivés , si je ne me trompe. » Mon silence lui répondit que oui. Un des bourreaux vint aussitôt lui ouvrir la portière; mais le roi le-s arrêta, et appuyant la main sur mon genou : « Messieurs, leur dit-il d'un ton de maître, je vous recommande monsieur que voilà : ayez soin qu'après ma mort il ne lui soit fait aucune insulte ; je vous charge d'y veiller. » Ces deux hommes ne répondant rien, le roi voulut reprendre d'un ton plus haut; mais l'un d'eux lui coupa la parole : « Oui, oui, lui dit-il, nous en aurons soin : laissez-nous faire. » Et je dois ajouter que ces mots furent dits d'un ton qui aurait dû me glacer, si dans un moment tel que celui-là il m'eût été possible de me reployer sur moi-même.

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Dès que le roi fut descendu de la voiture , trois bourreaux l'entourèrent , et voulurent lui ôter ses habits ; mais il les repoussa avec fierté, et se déshabilla lui-même. Il déût également son col, sa chemise, et s'arrangea de ses propres mains. Les bourreaux , que la contenance fière du roi avait déconcertés un moment, semblèrent alors reprendre de l'audace ; ils l'entourèrent de nouveau, et voulurent lui lier les mains. « Que prétendez-vous.^ leur dit le roi en retirant ses mains avec vivacité. — Vous lier, répondit un des bourreaux. — Me lier! repartit le roi d'un ton d'indignation : non, je n'y consentirai jamais! Faites ce qui vous est commandé, mais vous ne me lierez pas; renoncez à ce projet. » Les bourreaux insistèrent; ils élevèrent la voix, et semblaient vouloir appeler du secours pour le faire de vive force.

C'est ici le moment le plus affreux de cette désolante matinée : une minute de plus, et le meilleur des rois recevait, sous les yeux de ses sujets rebelles, un outrage mille fois plus insupportable que la mort , par la violence que l'on semblait y mettre. Il parut la craindre lui-même; et, se tournant vers moi, il me regarda fixement , comme pour me demander conseil. Hélas! il m'était impossible de lui en donner un ; je ne lui répondis d'abord que par mon silence; mais comme il continuait à me regarder : « Sire, lui dis-je avec larmes , dans ce nouvel outrage je ne vois qu'un dernier trait de ressemblance entre votre majesté et le Dieu qui va être sa récompense. «

A ces mots, il leva les yeux au ciel avec une expression de douleur que je ne saurais jamais rendre. « Assurément, me ditil, il ne faut rien moins que son exemple pour que je me soumette à un pareil affront. » Et se retournant aussitôt vers les bourreaux : « Faites ce que vous voudrez, leur dit-il; je boirai le calice jusqu'à la lie. »

Les marches qui conduisaient à l'échafaud étaient extrêmement roides à monter. Le roi fut obligé de s'appuyer sur mou bras, et, à la peine qu'il semblait prendre , je craignis un instant que son courage ne commençât à mollir. IMais quel fut mon étonnement lorsque, parvenu à la dernière marche , je le vis s'échapper pour ainsi dire de mes mains, traverser d'un pas ferme toute la lar-

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