Fast., lib. VI, V
milieu d'un des cotés de la chambre, mais h l'un oes angles de la pièce , d'où la chaleur se répand mieux partout. Le foyer n'en est ni carré, ni large, non plus que le conduit par où s'échappe la fumée ; l'une et l'autre sont de forme ronde , afin que la chaleur du feu soit augmentée par la répercussion , et que la fumée chassée par la forte impulsion de la flamme ne puisse pas refluer. En outre, les Suédois ne couchent pas le bois sur le feu , comme on fait en France, ils le posent verticalement, qui est la position qu'il a en croissant, et lorsqu'il reçoit les sucs de la terre. Ces sucs, absorbés par les fibres, sont séchés par la chaleur du soleil, et, comme presque tout le bois est résineux, il est facilement dévoré par la flamme, qui suit spontanément et sans interruption la direction des fibres. Quand le bois se réduit en charbons, on ferme le tube avec une plaque tournante en cuivre, qui est à l'intérieur et qui comprime la chaleur au centre du foyer. Ce genre de cheminée est, dit-on, en usage en Perse. On rapporte qu'Arnold Spirinx, Hollandais et ambassadeur de la reine de Suède en Hollande, ayant reconnu la commodité de ces cheminées, et ayant vainement tenté d'en faire faire une chez lui par des ouvriers de son pays , en expédia une toute faite de Suède en Hollande , bien emballée entre des planches épaisses , reliées entre elles par des bandes de fer.
Arrivés à Stockholm , notre premier soin fut de saluer la reine. Son favori était alors Bourdelot, médecin français, né en Bourgogne, de la sœur de ce Bourdelot qui se fit quelque réputation parmi les gens de lettres , par des commentaires estimables sur quelques écrivains anciens ' ; celuilà, pour se recommander davantage, avait pris le nom de
1. Bourdelot (Jean), maître des requêtes de Marie de Médicis, él-iit savant dans les langues et dans la jurisprudence. Il a laissé des notes sur Lucien et une édition estimée d'Héliodore, 1619, in-8. On trouve aussi de ses notes dans l'édition de Pétrone, Paris, 1677, in-l2, publiée par Adrien de Valois. Il mourut en 1638. — Bourdelot (Pierre), le médecin, son neveu,
son oncle, le sien propre étant Miclion. La reine, à la recommandation de Samnaise, aussi Bom'guignon, lui avait confié le soin de sa santé délicate et chancelante , et Miclion , quoiqu'il ne manquait pas de connaissance en son art , en avait plus encore dans l'art du courtisan , qu'il avait pratiqué longtemps avec la médecine auprès des femmes de qualité. Il était dépourvu d'ailleurs de toute espèce d'érudition. Les excès de l'étude ayant fait tomber la reine dans un état de langueur accompagné d'une fièvre intermittente, Bourdelot commença par lui ôter tous ses livres; en quoi il montrait bien le souci qu'il avait de sa place et de sa réputation ; il lui déclara ensuite qu'il y allait de sa vie , si elle persistait à étudier. Dans les conversations qu'il avait avec elle, il affectait de lui rappeler le ridicule dont les belles dames de la cour de France frappaient les personnes du sexe qui se piquaient de science; il l'égayait de plus par des plaisanteries et des bons mots. Par là, il prit peu à peu un tel ascendant sur l'esprit de la jeune reine, qu'il la dégoûta presque de ses doctes études. Christine était d'un caractère faible et inconstant. Elle adoptait sans examen les jugements d' autrui , de ceux surtout qui avaient su gagner son estime par la seide apparence du mérite. Pendant que, emportée par sa passion pour les lettres, elle étudiait avec Samnaise ou Vossius, elle acceptait si docilement leurs
étant fils de sa sœur, naquit à Sens en 1610. Il s'appelait Michon, et prit en effet le nom de son oncle, comme dit Huet, lorsqu'il devint son héritier. Il suivit d'abord le comte de Noailles, ambassadeur à Rome, fut ensuite attaché comme médecin au prince de Condé, puis obtint le titre de médecin du roi. Appelé à Stockholm, en i651, près de la reine Christine, alors dangereusement malade, il gagna la bienveillance de cette princesse, autant par ses soins et par son talent comme médecin que par ses bouffonneries et les agréments de sa conversation. De retour en France, il fut pourvu de l'abbaye de Macé, obtint des dispenses pour posséder ce bénéSce sans entrer dans les ordres, et mourut en 1685. On a de lui quelques ouvrages, entre autres : Recherches et observations sur la vipère, Paris, 1670, in-l2; Conversations académiques , tirées de l'Académie de M. Bourdelot^ recueillies par Pierre Le Gallois, bibliographe, ibid., 1674, 2 vol. iu-l2.
opinions, qu'elle invitait à venir à sa cour tous ceux dont ils lui avaient dit du bien. C'est ce qui eut lieu pour Bochart, le très-ancien ami de Vossius. Ayant donc, sur l'avis de Bourdelot, secoué le joug de Tétude, et cherché le repos et la distraction, elle commença de se mieux porter, et dit à tout le monde qu'elle devait à son médecin , non-seulement la santé, mais la vie. Depuis lors, elle eut une foi si aveugle en ce bouffon, qu'elle se repentait presque d'être savante. Tout cela troubla un peu l'agrément de notre voyage, et fut cause que Bochart , appelé d'abord avec autant d'insistance que s'il eût été un homme de l'autre monde, ne fut pas reçu avec les égards qu'il méritait. Nous ne doutions pas qu'il ne fallût en imputer la honte à Bourdelot, auquel il importait, selon lui, d'éloigner les savants, de peur que l'ignorance dont il se savait atteint ne devînt plus sensible par la comparaison. Ce fut là probablement le seul motif du renvoi sauvage de Vossius.
La reine avait le mariage en horreur et cherchait à me faire partager son sentiment. Comme elle était plaisante et hbre dans ses propos, elle racontait qu'elle avait lu en Pausanias *, qu'un homme d'Argos, du même nom que moi , avait surpris sa femme en adultère ; que cela ne me présageait rien de bon, et que je prisse garde qu'il ne m'en advînt autant. Je répondis que cet exemple n'avait rien qui m'inquiétât, puisque le mari dont il est question se vengea amplement , en tuant sa femme et le complice ; que d'ailleurs nos noms ne s'accordaient nullement, l'Argien s' appelant YtIttov, nom que je repoussais avec mépris, et moi YItiov, qui est un des surnoms de inciter (Pluvius , de pluie).
Nonobstant ce désolant abandon des lettres, de la part de la reine » sa bibliothèque ne laissait pas de s'augmenter d'un nombre considérable d'excellents livres qui y affluaient