‹ Mémoires de Daniel Huet, évêque d'AvranchesChapitre 33 sur 59 · LIVRE · texte numérisé non relu

LIVRE

de toutes paris. Car, à ceux que Gustave Adolplie avait apportés en Suède, parmi les dépouilles enlevées à l'Allemagne , étaient venus se joindre ceux achetés à la vente de la bibliothèque Mazarine , ainsi que la bibliothèque même de Jean-Gérard Vossius, payée fort cher à son fds Isaac. Il y avait de plus la bibliothèque de Petau^ formée tout entière de manuscrits grecs et latins; celle de Gaulmm^ toute composée de livres hébreux, arabes et d'autres langues de ce genre , laquelle fut pourtant renvoyée depuis à Gaulmin , qui en voulait un prix fou. Isaac Vossius y avait apporte aussi plusieurs bons manuscrits qu'il avait recueillis dans différents pays de l'Europe avec le plus grand soin. Il en était un surtout en langue grecque, assez considérable et ancien, qui contenait quelques tomes des commentaires d'Origène sur saint Mathieu, et de plus son traité de la Prière. Ayant appris que ce volume venait de Vossius, et a\ant demandé à ce dernier d'où ill'avait eu, et ce qu'il en avait fait depuis mon départ de la Suède, il me répondit qu'il provenait du pillage de la bibhothèque de Worms, et qu'il était venu en sa possession, après avoir été acheté des soldats à vil prix. Sur les instances de Bochart, je me procurai ce volume et le fis copier aussitôt avec la permission de la reine. De là vient mon édition des commentaires d'Origène, que je publiai quelques années après. Peu de jours auparavant, Marc Meibomius était arrivé à

1 . Conseiller au parlement de Paris, né en 1568 à Orléans, mort en 1G14 . Il élail savant dans les antiquités et laissa quelques écrits sur celle matière. Les plus connus sont : Antiquariœ suppellectilis portiuncula^ Paris, 1610, in-4, et Yeterum numismafum gnorisma^ ibid., 1620, in-4.

2. Né à Moulins en 1585, mort eu 1665. 11 était très-versé dans les langues orientales, et, quoique savant, d'une conversation pleine d'enjouement et de charmes. Il a laissé un assez grand nombre d'ouvrages, qui se composent à'cpigrammes^ d'élégies^ à'odes et d'hymnes en latin, de traductions de romans anciens, de trois livres de la vie et de la mort de Moïse, hébreu et lalin avec notes, 1629, in-8; d'une édition du livre inlilulé : De operationc dxmonum, avec le texte grec et des noies, Paris, 1615, in-8, etc.

Stockholm \ et avait fait un beau présent à la reine. C'étaient les sept écrivains sur la musique ancienne, traduits et enrichis de notes, et dédiés à la reine. Meibomius a rendu par cet ouvrage un service signalé à la littérature , en tirant de l'obscurité et presque de la mort, et en rendant à son ancien éclat la musique ancienne, si longtemps négligée , délaissée et ayant perdu , à travers la succession des siècles , toute espèce de saveur. Cependant, notre siècle indolent et dédaigneux du vrai savoir n'applaudit pas, comme il aurait dû le faire, au travail de l'auteur. Pour moi , si le plan de mes études ne m'eût entraîné ailleurs, j'aurais de grand cœur lu , avec Meibomius , ces admirables maîtres du plus noble des arts, et j'aurais appris de sa propre bouche ce qu'il pensait d'eux.

Tandis que nous étions à Stockholm, le poste de chancelier était occupé par Axel Oxenstiern, personnage que je ne nomme qu'avec respect et qui a si considérablement mérité de son pays. D'abord premier ministre sous Gustave-Adolphe, et chargé de grandes ambassades; ami des lettres et les ayant lui-même cultivées avec succès, il se rendit singulièrement célèbre par sa prudence, sa sagacité et sa magnanimité. En me rappelant alors les qualités et les belles actions de cet homme illustre , j'admirais en lui la modestie et la simplicité de mœurs par lesquelles il se mettait de niveau avec les plus petits particuliers , et la courtoisie avec laquelle il nous accueillit, nous autres étrangers.

La mémoire de Descartes, mort à Stockholm deux ans après y avoir été appelé par la reine, était encore fraîche

i. Né vers 1G30 dans le Schleswig, mort en ITIO à Ulrecht. Il se fit connaître de bonne heure par d'intéressantes recherches sur la musique des anciens. II séjourna quelque temps à la cour de Christian , puis en Danemark, où il lut bibliothécaire de Frédéric III , et enlin à Amsterdam , oi!i il professa les belles-lettres. On a de \in : Anti quœ musicx auctores , grec-latin, Amsterdam, 1G52; une éditiou de Diogène Laërce, ibid.^ Hi92, et des hecherches sur la -pnésie des Hébreux, etc.

parmi les Suédois. Au delà du faubourg nord de la ville est un cimetière destiné à recevoir les restes de ceux qui sont morts hors de la communion luthérienne. Ayant appris que [ Descartes y était enterré , et qu'il y avait un tombeau remarquable , j'y allai aussitôt et trouvai une espèce de construction assez grande, faite de planches de sapin, ornée d'inscriptions magnifiques et chargée des louanges de ce philosophe. Tout cela était l'œuvre de Pierre Chanut, ambassadeur de France en Suède *, chez qui mourut Descartes. Comme cette masse de bois avait reçu la forme et la couleur d'une pierre tumulaire , et que l'inscription portait que le corps de Descartes reposait sub hoc lapide, un plaisant qui ne s'est pas fait connaître avait substitué ligno à lapide.

Il n'est pas hors de propos , et il ne sera pas désagréable au lecteur de rapporter ici une épouvantable aventure, à laquelle on ne voudrait pas croire, si le fait n'était affirmé par une foule de témoins oculaires qui nous l'ont raconté, et s'il n'eût été commis dans ces lieux mêmes peu de temps avant notre arrivée. Un Suédois ayant tout son bon sens, de l'honneur, de la conduite , estimé enfin des gens de son pays , prit en plein jour, dans la rue, un enfant de quatre ans qui jouait devant la porte de son père, et lui plongea un couteau dans la gorge. On l'arrête aussitôt et on le mène devant les juges. Il convint du fait , ne s'en excusa point et n'en témoigna pas le moindre repentir. Il fit plus : « Je sais, dit-il, que j'ai mérité la mort et j'ai employé ce moyen pour l'obtenir, étant persuadé que rien ne nous procure plus sûrement la vie éternelle que de mourir le corps sain et l'âme

1. Né vers 1600 à Riom, mort à Paris en 1662. 11 fut d'abord trésorier de France à Riom, puis résident , et enfin ambassadeur en Suède de 1650 à 1653. Après différenles autres légations, Louis XIV lui donna une place dans ses conseils. C'est à sa recommandation que Christine avait fait venir Descartes à Stockholm, et c'est chez lui que le philosophe mourut. Chanut a laissé des Mémoires et négociations de 1645 à 1655, publiés à Paris en 1676 (Cologne, 1677), 3 vol. in-i2, par le père Linage, qui en a, dit-oo, gravement altéré plusieurs passages.

en possession de toutes ses facultés, de s'élever ainsi en quelque sorte vers Dieu sur les ailes de la prière des hommes et soutenu par leurs exhortations et leurs conseils. N'espérant pas que vous me fassiez mourir en cet état, si je ne le méritais par un crime capital, j'ai choisi celui que j'ai cru le moindre, en tuant un enfant pur encore des corniptions de cette \ie, né de parents pauvres et chargés de famille*. » Cela dit, il reçut sa sentence avec toutes les marques de la joie, et subit sa peine en chantant des hymnes.

Le bruit se répandit un jour que Gabriel Naudé et Raphaël Trichet du Fresne ' avaient été appelés de France par la reine, celui-ci pour être gardien de son cabinet de curiosités rares et précieuses, celui-là pour être son bibliothécaire. On les disait déjà partis de Paris et qu'ils seraient bientôt à Stockholm. Cette nouvelle, qui réjouissait fort les Français, opéra sur les Suédois un effet tout contraire. Ils se plaignaient qu'on épuisât le trésor par des dépenses énormes et qu'on prodiguât les richesses du royaume à des étrangers, surtout à des Français ; ils regardaient ceux-ci d'im fort mauvais œil , comme étant venus des extrémités du monde pour les piller ; ils ne pouvaient souffrir que la reine aimât mieux donner les plus grosses récompenses et les plus beaux emplois à une nation toujours affamée du bien d'autrui qu'à ses propres sujets. En réfléchissant à tout cela, je regrettais mon fâcheux voyage et me préparais à fuir cette contrée ennemie. Plusieurs raisons, outre celles-ci, m'y détermi-

1. Dans VHuetiana, cet homme tient un discours un peu différent dans la forme, quoique semblable au fond. Voy. p. 124 de ce recueil.

2. Numismate et bibliophile, né à Bordeaux, en 1611, mort à Paris, en 1661. 11 entreprit, sous les auspices de Gaston d'Orléans, plusieurs voyages pour recueillir des antiquités et des objets d'art. Il devint ensuite correcteur de l'imprimerie royale , lors de sa fondation, en 1640 , puis bibliothécaire de la reine Cliristine.il accompagna celte princesse en Italie, où il acheta, pour son propre compte et à vil prix, une foule de livres rares et curieux. On cite de lui une Vie de Léonard de Vinci et une Vie de L. B. Alherti, insérées dans le Trattato délia Putura, dont il donna la V édition en 1661.

naicnl : raiitomnc assez avnncée déjà et la nécessité de pourvoir à ce que les tempêtes du commencement de l'hiver ne rendissent pas impossible mon retour en France; mes affaires domestiques, que je n'avais pas perdues de vue (ce qui m'eût causé le plus grave préjudice), mais que j'avais ajournées à un autre temps. Mais quand je demandai à la reine la permission de partir, elle eut la bonté d'imaginer raille raisons pour m'en empêcher. Elle m'offrit d'abord un traitement aussi honorable qu'avantageux ; elle me représenta surtout que cette édition des œuvres d'Origène , à laquelle je lui avais dit que je songeais déjà, je pourrais l'achever à loisir, chez elle, et avec le secours de sa riche bibliothèque. Moi, au contraire , de tenir ferme dans ma résolution , d'opposer la grandeur de l'entreprise , le temps et le travail considérable qu'elle exigeait, mes affaires domestiques qui réclamaient ma présence et qui ne pouvaient l'attendre plus longtemps. Tous ces arguments ayant été exposés et combattus pendant quelques jours , une transaction eut Heu aux conditions suivantes : qu'il me serait permis de retourner en France l'hiver prochain , mais que je reviendrais en Suède au printemps suivant. Et je les eusse remplies, si certaines rumeurs, vagues d'abord, ensuite plus précises, touchant l'abdication prochaine de la reine Christine, ne s'y fussent opposées. J'avais déjà prévu cet événement, éclairé par le caractère de la reine et par quelques paroles imprudentes qui lui étaient échappées sur les douceurs de la vie privée et les embarras de la royauté. C'est pourquoi, bien que j'eusse donné ma parole à la reine, toutefois, en quittant Stockholm, je ne me fis pas scrupule, lorsque j'invoquai la protection de Mercure pour mon retour, de protester que je ne reviendrais jamais en Suède, par quelques vers écrits dans lamanière de Catulle. J'avais fait aussi en vers français une satire assez aigre et assez piquante des mœurs suédoises. L'ayant lue à Bochart, il la copia , la porta à la reine et la lui lut comme étant une chose qui pouvait l'amuser. Les vers lui plurent

en effet, elle en fit l'aven, mais en ajoutant que ses peuples ne goûteraient nullement une plaisanterie qui avait pour but de les tourner en ridicule; qu'il fallait donc remettre ces vers en portefeuille et se garder bien de les montrer.

Je pris pour m' accompagner à mon retour Pierre Cahaignes de Fierville, de Caen , neveu d'Etienne Cahaignes dont j'ai parlé ci-devant. Ses parents l'avaient donné pour compagnon de voyage à Bocliart, avec la recommandation de se laisser gouverner par celui-ci en tout et absolument. Mais Pierre, ennuyé de demeurer si longtemps chez des barbares et dans un pays affreux , s'effrayant beaucoup d'ailleurs à la pensée de ces nuits sans fin , de ces jours sans soleil dont l'approche de l'hiver le menaçait , résolut de quitter la Suède avec moi, et nonobstant les réclamations et la défense formelle de Bochart, d'être mon compagnon et mon Achate.

Un autre motif me faisait songer à regagner Caen au plus tôt. Depuis plusieurs années , j'avais remarqué qu'on approuvait peu dans le public ma longue liaison , mon intimité avec Bochart, et cette communauté d'études avec un homme qui n'était point catholique, et à l'autorité, à la réputation duquel je ne laissais pas de déférer considérablement. On ne croyait pas que je pusse en agir ainsi sans préjudice pour ma religion. Ces soupçons s'étaient accrus lorsqu'on m'avait vu partir, en si dangereuse compagnie , pour un pays tout luthérien , rester si longtemps à une cour qui ne faisait pas mystère de son mépris pour le catholicisme , auprès d'une reine qui voulait bien tout ce qu'elle voulait, et voulait surtout, disait-on , propager ses opinions religieuses, qui enfin avait donné à entendre que mes services pourraient lui être utiles dans quelque ambassade en Allemagne. Je savais toute la vanité de ces propos; néanmoins je pensai que l'opinion publique, quelque sotte qu'elle soit, mérite qu'on la considère , et qu'il fallait , par mon retour, faire taire ces bruits ridicules. Je pensai, de plus, qu'il y allait de la gloire de

Dieu et de mon propre salut, que non-seulement je gardasse mes sentiments sur la religion , purs et sans tache, tels enfin que je les avais reçus de ma très-sainte mère l'Eglise catholique, mais encore que je fisse la plus grande attention à ne donner lieu à personne, par ma négligence, de me juger autre que je n'étais:en effet.

En allant en Suède, j'avais remarqué à Gottorp, dans la bibliothèque de cette ville, quelques anciens livres grecs, et conjecturé qu'ils pouvaient servir à mes études. En revenant siu* mes pas, je ne voulus pas traverser la Chersonèse cimbrique, qui est une province danoise, sans examiner ces livres à loisir, et si j'y trouvais quelque chose à mon gré, sans en prendre des extraits ou le transcrire tout entier. Aussitôt donc que j'arrivai à Gottorp , j'allai voir Adam Olearius *, garde de la bibliothèque, personnage distingué par son savoir et par son jugement. Il en avait donné des preuves remarquables dans sa description d'un voyage en Moscovie et en Perse, ouvrage entrepris par ordre de Frédéric, duc de Holstein. Il s'occupait alors, autant que le lui permettaient de graves accès de fièvre dont il souffrait beaucoup, de dresser un index et un vocabulaire explicatif de tous les mots de la langue perse. Je lui demandai d'abord de m'obtenir une audience du prince auquel il était de mon devoir d'offrir mes respects, ensuite de me donner accès dans sa bibliothèque, afin d'y recueillir ce que j'estimais devoir m'ètre bon à quelque chose. Le lendemain , il me manda que le prince me recevrait , quand Son Altesse aurait ex-

1. Olearius (Adam), dont le vrai nom est OElschlxger, né en 1600, dans le pays d'Anhalt, mort en 1671 , fut secrétaire de l'ambassade que le duc de Holstein-Gottorp envoya , en 1633 , au czar de Russie et au shah de Perse. Après six ans passés dans celle mission , il fui nommé conseiller et bibliothécaire du duc de Holstein. Ses Voyages en Moscovie , Tartarie et Perse, Sleswig, 1647, ont été traduits en français par Wicquefort, Paris, 1656-66.

pédié certaines affaires avec des envoyés de cours étrangères accrédités dans ce but, mais qu'en attendant , sa bibliothèque serait entièrement à ma disposition. J'usai largement de la permission, dès que j'eus salué le prince. Parmi les manuscrits que je copiai de ma main, il y en avait un de Y Anthologie de Vettius Valons ; ce Valons est un ancien astrologue d'Antioche qui écrivit les règles de l'art apotélesmatique (influence des astres) vers les temps d'Adrien et d'Antoniu. Il ne faut pas le confondre avec un autre astrologue du même nom, connu par les histoires de Georges Cédrénus, de Michel Glycas et de Jean Zonaras, lequel, lors de la fondation de la nouvelle Rome (Constantinople), donna un plan du ciel et prédit une foule de faussetés ridicules. Je savais qu'il n'existait que deux copies de cet ouvrage, outre celle de Gottorp, l'une à Leyde, de la main de Joseph Scaliger, l'autre à Oxford, faite moyennant vingt guinées par les soins de Christophe Lougueil, et possédée depuis par Jean Selden. Cependant Gesner, dans sa Bibliothèque, parle d'un autre manuscrit de ce livre qu'on voyait à Rome, dans la bibliothèque de Luc Gaurie. Est-ce de celui-ci ou de celui de Gottorp que se servit Joachim Camerarius, lorsqu'il en inséra un fragment dans ses Astrologiques, c'est ce que je ne saurais dire, non plus que d'où Scaliger a tiré sa [copie. Pendant que j'étais tout entier à mon travail, notre généreux prince entra par une porte dérobée et se trouva tout à coup près de moi sans que je m'attendisse le moins du monde à sa visite. Il s'assit, me fit avec bonté plusieurs questions, tant sur la Suède que sur la France, sur mes études et enfin sur sa bibliothèque ; il voulait que je la visitasse avec soin, et que je lui donnasse mes avis sur les augmentations à y faire. Comme il ne savait pas le français, et que je ne savais pas moi-même le danois ni l'allemand, notre conversation avait lieu en latin. 11 le parlait si bien que, je le dis à ma honte, je le balbutiais auprès de lui.

Étant parti de Gottorp, je vins à Hambourg, où, sans souffrir que nous réclamassions ses bons offices, Lambecius vint nous les offrir avec non moins d'empressement que de politesse. C'est lui qui me fit ouvrir la bibliothèque publique laissée par testament à la république de Hambourg par Frédéric Lindenbrog \ et augmentée depuis considérablement.

Devant partir de là pour la Hollande, nous ne pûmes nous résoudre à traverser de nouveau ces campagnes sablonneuses et stériles de la Westphalie, que nous avions parcourues naguère avec un mortel ennui. Nous prîmes donc sur la droite, par la Frise, pays remarquable par le grand nombre de ses villes popideuses, et sillonné de rivières sur lesquelles on voyage commodément. Nous étions arrivés aux bords du Zuyderzée, lorsque, dans le voisinage de Harlingen, on nous montra une ville qui fournissait, disait-on, à l'État, un navire par jour, ou trois cent soixantecinq par an. Nous allâmes de là visiter Tuniversité de Franeker.

A Worcum , je fis moi-même l'expérience d'un fait dont j'avais souvent ouï parler, mais que j'avais regardé jusqu'alors comme un conte fait à plaisir pour amuser les gens; c'est à savoir que, dans les auberges de Hollande, les aubergistes exigent que les étrangers payent non-seulement pour leurs besoins personnels, mais encore pour le bruit qu'ils font chez eux. En effet, celui chez lequel nous logions, porta sur la carte à payer les aboiements de notre chien et les éclats de rire de notre domestique. A ce trait, nous rîmes tous encore plus fort et nous moquâmes de l'impertinente requête. L'autre, d'entrer en fureur et d'appeler

1. Né à Hambourg en 1573, mort en 1647. Il se distingua également dans la jurisprudence et dans la critique philologique, (ki a de lui des éditions d'Âmmien Marcellin et de Térence, des notes sur les Catalectes de Virgile, un Commentarius de ludis veterum, etc., et Codex legum antiquarum , Francfort, 1613, in-fol.

à son secours des hommes de son voisinage et de sa dépendance, brutaux comme des cyclopes, et armés de faux : « Voilà, dit-il en les introduisant, qui va faire payer leurs dettes à cette canaille de Français ! » Nous aimâmes mieux payer que de combattre.

Staveren, ancienne capitale du West-Friseland, sur la côte du Zuyderzée, autrefois riche et puissante, avec un port vaste et sûr, était fameuse pour les expéditions lointaines de ses navigatems, lesquels s'ouvrirent les premiers un passage dans la mer Baltique par le détroit du Sund. Le souvenir de ce service rendu au commerce existe, dit-on, encore aujourd'hui dans l'usage où l'on est d'admettre les vaisseaux de Staveren au payement des droits de péage avant tous les autres. Cette ville était aussi comptée pour une des principales de la hanse. Maintenant elle n'a plus qu'une mauvaise rade, dangereuse pour les vaisseaux, le port étant obstrué par des montagnes de sable. Voici ce qu'on raconte des causes de cette obstruction : Un marchand de Staveren, revenant de Pmsse avec un énorme chargement de blé, causa tant de dépit à sa femme de ce qu'il n'avait pas apporté d'ambre, comme elle l'avait espéré, qu'elle fit jeter tout le blé à la mer. En punition de ce crime , commis par une femme exaspérée, la ville tout entière fut privée de son port et des avantages du commerce.

Nous nous embarquâmes à Staveren, et nous descendîmes à Amsterdam. Appelé bientôt après par quelques affaires urgentes, je fus forcé de gagner Utrecht. Là, je me promis bien de ne pas manquer à une chose que je n'avais pas oubliée, mais seulement différée à mon premier voyage, c'était de présenter mes respects à cette noble fdle Anne-Marie Schurmann*,

1. Née à Cologne en 1G07, dans la religion prolestante. Elle savait le latin, le grec, l'hébreu, l'éthiopien, était bonne musicienne, peignait, sculptait, gravait avec talent. Elle quitta tout à coup le monde pour se retirer dans la solitude de Lexmund, près de Vianen (1663), tomba dans les erreurs du piétisme, suivit dans ses courses Labadie qu'elle

mariée depuis peu à Labadie *, ministre de l'église calviniste de France , avec qui elle s'était retirée en Frise. Il serait inutile d'entreprendre Téloge de cette femme, après celui que Saïunaise a fait de son esprit, de sa science universelle et de sa modestie sin^ilière. Pour Saumaise, le désir de le revoir lui-même, me rendait impatient de revenir à Leyde; car cette amitié commencée entre nous à notre première entrevue, nous l'avions cultivée, pendant que j'étais en Suède, par un échange de lettres actif. J'espérais qu'un long hiver passé près de lui servirait à la fortifier, surtout si, comme je m'assurais de Tobtenir, d'après les témoignages de son goût particulier pour moi, j'avais un accès dans sa maison. Mais à peine avais-je commencé de jouir de cette société tant désirée, qu'une fièvre aiguë me mit aux portes du tombeau. Hem^eusement que le traitement de mon médecin, l'excellent Lindanus - et ses soins

épousa, dit-ou, et dont elle continua la mission, après la mort de ce fanatique. Elle mourut dans le dénùment en 1678. On a d'elle : Opus" cula hehrœa, grseca, latina, gallica prosaïca et metricay Leyde, 1648, in-8°.

1. Sectaire, né en 1610, à Bourg en Guienne. Il entra d'abord chez les jésuites. D'une piété exaltée, il eut des visions et se crut un nouveau Jean- Baptiste, chargé d'annoncer la seconde venue du Messie. Pour accomplir sa mission, il quitta les jésuites, se mit a prêcher et eut bientôt un grand nombre de prosélytes. Après une vie fort aventureuse, il abjura le catholicisme à Montauban, et fut pendant huit ans pasteur de l'église de cette ville. 11 alla ensuite à Genève, de là à Middelbourg et fut condamné pour hérésie par le synode de Dordrecht. II mourut en 1674 à Altona. Il mêlait à ses erreurs une grande licence de mœurs, et prétendait que les ac- Uons les plus impures pouvaient être sanctifiées en les rapportant à Dieu. Il composa un grand nombre d'écrits bizarres, tels que le Héraut du grand roi Jésus, le Véritable exorcisme, etc.

2. Lindanus (Jean-Antoine) ou Van der Linden, médecin bien connu par ses écrits, était né à Enkhuysen dans le North-Holland. Il avait étudié et il professa la médecine à Franeker puis à Leyde où il mourut en 1664, d'une pleurésie , après avoir, dit Guy Patin , pris de l'antimoine et refusé d'être saigné. Son ouvrage De scriptis medicis^ quoiqu'un simple catalogue ou à peu près, a été très-utile à ceux qui , depuis lui , ont fait des recherches sur les médecins auteurs. Il préparait une édition d'Hippocrate qui fut publiée après sa mort par son fils.

assidus, comme aussi les cousolations, les aUcnlions délicates, réactifs très-propres à relever de l'abattement, et qui m'étaient prodigués par Saumaisc lui-même et d'autres personnes de l'université et de la ville à moi inconnues jusqu'alors, me tirèrent avant la un du mois de cette fâcheuse maladie. Je fus surtout l'objet des bons offices de Jacques Golius ^ ce prince de la littérature arabe, mais plus estimable encore par la pureté et la douceur de ses mœurs. J'eus aussi beaucoup d'obligations à Diodati, également remarquable par sa distinction et la politesse de son esprit. Pendant cette maladie, Alexandre Morus ^ logeait dans la même auberge que moi. C'est de là que date notre grande amitié. 11 était à mon chevet jour et nuit, et mangeait avec moi durant ma convalescence qu'il égayait par son enjouement et ses bons mots. Nous nous exercions l'un et l'autre à faire des vers, en nous les envoyant tour à tour par voie d'échange ou de réplique; nous nous apercevions qu'à ce jeu notre facihté s'élevait avec succès et quelquefois, contre notre attente, jusqu'à l'improvisation. Mais personne ne me rendit alors plus de services que le bon, que l'excellent Saumaisc. Retenu au lit par la goutte et ne pouvant venir chez moi , il me procurait d'agréables distractions, soit en m'écrivanl lettres sur lettres , soit en m'envoyant de petits

1. Célèbre orieulaliale, né à la Haye en 1596, mort en 1667. Il fui attaché à l'ambassade que les Provinces-Unies envoyèrent au roi de Maroc en 1622. On a de lui, entre autres ouvrages : Lexicon arabico-latinum, Leyde, 1653, in-f" ; Ahmedis arahsiaddœ vitiv et rerum gestarum Timuri (Tamerlan) historia, Leyde, 1636, in-i.

2. Minisire protestant, né à Castres, en 1616, mort à Paris, en 1670. Il lut d'abord principal du collège calviniste à Castres, et professa ensuite le grec et la théologie à Genève, oii il remplit également les fonctions de ministre. 11 alla en Hollande, sur l'invitation de Saumaise, et fut nommé professeur de théologie à Middelbourg, puis d'histoire à Amsterdam. Sur la fin de sa vie, il fut ministre à Charenton , près Paris , où ses sermons attirèrent la foule, moins par leur éloquence que par les allusions satiriques et les bons mots dont il les semait. Milton l'a cruellement déchiré dans ses écrits polémiques, et on cite de lui une réponse a Milton sous ce litre : Alex. Mort fides puhlica, la Haye, 165i, in-8".

cadeaux. S'cHant rappelé que j'avais été habitué dans mon enfance à boire du cidre, selon la coutume des Normands, et que dans ma maladie, tout, à l'exception du cidre, me dégoûtait, il fit tant par son industrie, qu'il m'envoya quelques bouteilles de cette suave et salutaire boisson, après les avoir trouvées je ne sais où. Dès que je pus sortir, il me procura toutes les commodités possibles, entre autres son carrosse, dans lequel on me promenait par la ville, et dont j'usai encore pour aller voir les autres chefs de la république des lettres, dont l'érudition faisait la gloire de l'université de Leyde. Le premier que je vis est D.Heinsius, reste méconnaissable ou à peu près de l'illustre Heinsius d'autrefois, si fameux par les lumières de son génie. Ce génie me parut bien bas alors, et sa conversation languissante et maussade. Que j'aurais aouIu l'entendre raconter les scènes de sa jeunesse, si heureusement passée dans le giron des Muses, sous la discipline de Scaliger! Le caractère de Marc- Zuevius Boxhornius * était peint sur sa figure. Elle était dure, livide, semée de pustules rouges, comme était, dit-on, celle de Sylla, et sa conversation a^ait je ne sais quoi de brutal et de féroce. 11 était ennemi déclaré de Saumaise; il le déchirait dans ses discours et dans ses écrits, comme Heinsius, dont il était le partisan déclaré, l'avait fait avant lui. De jeunes Allemands, admirateurs fanatiques de Saumaise, ayant un jour rencontré Boxhornius dans une rue étroite, l'apostrophèrent en ces termes : « Oses-tu bien, homme impur, écrire contre le grand Saumaise? » Et ils essayèrent de le jeter dans le canal. Pour moi, les vertus, la bonté et l'obligeance de Saumaise lui avaient gagné mon cœur, et autant que notre santé nous le permettait, la mienne encore très-faible et la sienne à peu près nulle, je me dou-

1. Il naquit à Berg-op-Zoora , en 1G12, et mourut eu 1653, professeur d'éloquence à Leyde. On a de lui : Historia universalis; Virorum illustrium elogia; Chronologia sacra; Foetx satirici minores, etc.

nais le plaisir de sa sociélc, et il venait chercher le sien près de moi. Chaque fois que j'allais chez lui, laissant là toute autre affaire, et m'entraînant dans la pièce la plus retirée de son appartement, il m'ouvrait son âme avec tant de candeur, que je m'étonnais qu'un homme d'une prudence si consommée, si exquise, confiât à un jeune homme, voire à im adolescent une foule de choses sérieuses et secrètes, sans douter un moment de ma discrétion. Je lui ai souvent entendu dire que sa goutte me causait un grand tort, parce qu'elle l'empêchait d'aller dans sa bibliothèque, d'où il aurait tiré bien des choses qui eussent beaucoup profité à mes études. Mais l'humeur impérieuse de sa femme Anne, fille du docte Josias Mercier, ne mettait pas moins d'entraves à sa bonté, qu'elle ne troublait son repos. Son état de faiblesse lui rendant indispensable l'aide de cette femme, il était obligé d'en souffrir les inégalités et d'en adopter les goûts, non-seulement sans se plaindre, mais quelquefois même aux dépens de son honneur. Ainsi, lors de son vojage en Suède, et quand son âge, son caractère lui prescrivaient de se vêtir avec simplicité et modestie, sa femme, rejetant comme ignoble et plébéienne une pareille tenue, voulut qu'il parût h la cour de Suède en habits militaires, avec une cuirasse en peau de buffle, un justaucorps et des culottes de drap rouge, et un feutre gris sur la tête, orné de plumes blanches. Saumaise dut consentir h se montrer sous cet accoutrement. Ce tyran femelle s'inquiétait fort , ainsi que j'en ai fait l'expérience , des entretiens particuliers et secrets qu'on pouvait avoir avec son mari. Sitôt que lui et moi nous nous étions retirés pour causer sans témoins , Mme Saumaise ne manquait jamais de faire irruption dans la chambre, et avait toujours des prétextes de l'autre monde pour expliquer son intrusion.

Dans ces entretiens si agréables, Saumaise me raconta que durant toute l'année qu'il avait passée à Stockholm près

de la reine Christine, il avait été retenu au lit par la goutte. La reine l'étant venue voir, un jour que, pour faire diversion à sa douleur, il lisait le Mouen de parvenir , livre fort sale, mais plaisant, dit-on, de Beroalde de Verville, il se hâta de glisser le livre sous ses draps, de peur que la reine ne s'en saisît et ne parût choquée de cette lecture obscène. Mais ce mouvement n'avait point échappé à l'œil furtif et curieux de Sa Majesté. Elle s'empara du livre, l'ouvrit, en lut quelques lignes en courant, et rit des plaisanteries pleines de malice qu'elle y rencontra. Appelant alors sa favorite, Mlle de Sparre, noble et belle jeune fille, elle lui indiqua quelques passages et lui commanda de les lire. Celle-ci eut beau résister, il fallut obéir. Elle en rougit jusqu'au blanc des yeux ; mais l'assistance éclatait de rire. En mémoire de cette aventure, Saumaise fit chercher le livre chez les libraires de Leyde, et m'en donna un exemplaire élégamment relié.

Vers ce temps-là , une querelle grave , suivie de troubles et de scandale, s'éleva entre Saumaise et Morus, mon compagnon d'auberge. Saumaise avait pour domestique une jeune fille assez jolie, de laquelle 3Iorus, grand admirateur de la beauté, passait pour avoir été amoureux pendant qu'il était l'hôte de Saumaise. Logeant sous le même toit, mangeant à la même table que la jeune servante, il conversait avec elle, et Mme Saumaise n'y mettait point d'obstacles. Elle voyait cet amour avec plaisir , espérant que cela finirait par un mariage, le désirant vivement, et persuadée d'ailleurs d'avoir trouvé une excellente condition pour celte fille qu'elle aimait beaucoup. Morus étant tombé malade de la fièvre, la servante était toujours près de lui, prompte à lui donner des bouillons et des tisanes préparés de ses mains. Touché de tant de sollicitude , Monis protestait à chaque instant qu'il saïu-ait se montrer reconnaissant, et ces protestations étaient entendues de l'innocente jeune fille et de sa crédule et orgueilleuse maîtresse dans le sens

84 JIÉMOIRES DE D. IIUET.

d'une promesse île mariage. \ peine rctal)li, Moriis devina leur pensée, et, conmie il avait le mariage en horreur, il se déroba insensiblement au joug et quitta enfin la maison de Mme Saumaise. De là des querelles honteuses et des reproches amers. Pour moi, j'étais désolé que des hommes, qui étaient mes meilleurs amis, se déshonorassent ainsi l'un l'autre, et je pressentais que la fin de leur démêlé serait un procès. Je me proposai donc de rétabUr la paix entre eux. Le bon et pacifique Golius m'y servit de son mieux , et déploya beaucoup de zèle. Déjà l'affaire semblait arrangée aux conditions que j'avais prescrites et consignées sur un papier; Morus les avait acceptées et Saumaise n'y répugnait pas. Mais, vaincu par l'opiniâtreté de sa femme, à laquelle il obéissait comme un petit garçon, il les rejeta enfin, et tout espoir de réconciliation s'évanouit. L'affaire fut portée et plaidée au tribunal de la pro^ince de Hollande, et jugée en faveur de Morus.

La vérité, à laquelle je me conforme en écrivant ces Mémoires , exige que je ne passe pas sous silence une conversation que j'eus dans ce temps-là avec Morus. Voyant tous deux que l'état d'infirmité, de caducité où Saumaise était réduit par ses attaques de goutte, et concluant de là que sa mort approchait , comme elle eut lieu , en effet , quelques mois après, je demandai à Morus à qui les Ét(ds destinaient la succession du grand Scaliger : « A qui, sinon à vousmême? >' me répondit-il. Et moi de rire, connue d'une plaisanterie amicale. « Je parle sérieusement, reprit-il; telle est mon opinion sur vous et celle de tout le monde. — Mais, dis-je, je suis parfaitement convaincu de mon insuffisance, et quand même j'y suppléerais par tout le reste qui est encore fort au-dessus des moyens d'un jeune homme et de mon intelligence naturelle, comment la différence énorme de mes sentiments religieux, sentiments dont je ne me départirai jamais, dùt-ii m'en coûter la vie, me fciailelle accepter d'une nation qui aurait eu pour bul de m'of-

frir en exemple à la jeunesse? — Vous vous trompez, me répondit-il, si vous croyez que les considérations religieuses ont tant de poids à ses yeux. 11 suffit que vous lui conveniez d'ailleurs ; elle passera sur la différence de religion, pourvu que vous observiez la vôtre en secret, que vous acquiesciez aux préjugés reçus, et que vous vous absteniez de disputer. » En quoi il me parut avoir plutôt consulté sa bienveillance pour moi que son propre jugement.

Quoique mes affaires me rappelassent dans mon pays, je crus néanmoins pouvoir sans inconvénient prolonger mou séjour à Leyde, y passer l'hiver, voir souvent Saumaise, et devenir même son locataire, avec le bon plaisir toidefois de madame sa femme. Mnis cet espoir séduisant fut détruit par des lettres venues de Caen, où l'on m'annonçait que mon patrimoine courait de grands risques, si je différais seulement mon retour de deux mois. Ajoutez à cela les importunités de mon compagnon de route , qui se réjouissait vivement de respirer enfin la fumée du foyer paternel. Il fallut donc malgré moi songer au départ. En premier lieu, je dus revenir à Amsterdam pour y prendre des fonds chez mon banquier, et faire les préparatifs de mon retour eu France. D'autre part, Yossius, qui était, ainsi que je l'ai dit plus haut, revenu de Suède, m'appelait dans cette ville; Morus était encore plus pressant. Il était alors professeur à Amsterdam, et non-seulement il me témoigna la même bienveillance qu'autrefois, mais encore il renchérit sur elle. Je fus d'autant plus surpris, lorsqu'il vint à Paris quehiues années après, de le trouver tout à fait changé à mon égard , et d'être, sans que j'en visse la cause, l'objet de son aversion. Telle était la légèreté de l'homme. Par cet exemple je connus la vanité des espérances et des engagements humains, des liaisons et des amitiés qu'on a cimentées avec le plus de sollicitude. Mais je parlerai de cela plus au long dans la suite.

Pendant mes excursions en Hollande et comme je me promenais souvent sur ces digues merveilleuses qui pro-

tégent la campagne contre les envahissemenis de la mer el la fureur impuissante de ses vagues, je chantai sur la grève même ce magnifique spectacle dans les vers suivants :

His super edocti, longas molimine magno Infixere sudes pelago , immania saxa , etc.

Je profitai de mon séjour à Amsterdam pour voir Rabbi- Manassé-Ben-ïsraëP , très-savant juif, que je connaissais depuis longtemps de réputation et par ses écrits. Je me proposais de connaître à fond l'homme lui- môme et de l'interroger sur plusieurs points relatifs aux rites juifs et à la religion chrétienne. Il me parut qu'il me répondait avec finesse, et toutefois avec candeur, et qu'il ne s'éloignait pas beaucoup de la vérité , pour peu qu'on en usât envers lui avec modération, et non pas comme on a coutume de le faire à l'égard de sa nation, avec âpreté et insolence. Je réfléchis ensuite mûrement à l'objet de nos controverses, considérant ce qu'il y avait de contestable et de vrai. Le résultat de ces longues et profondes opérations de mon esprit fut l'ouvrage que je publiai plus tard sous le titre de Démonstration évangélique. Manassé ne s'était pas fait scrupule , ainsi qu'il me Ta souvent affirmé, d'écrire dans son Conciliateur ^ qu'étant parent de David par aUiance, et ses fils l'étant par le sang, il était le père des petits-fils de ce roi. Il avait épousé une femme de la famille des Abrabanels, famille très-noble parmi les juifs et qui se disait issue de David.

1. Manassé-Ben-Joseph-Ben-Israël, rabbin, né en Espagne vers 1604, dirigea, dès l'âge de seize ans, la synagogue d'Amsterdam. Ayant perdu dans la suite sa fortune par la confiscation des biens de son père en Espagne, il s'adonna au commerce, passa quelque temps en Angleterre, où il fut bien accueilli de Cromwell, et revint à Amsterdam, où il mourut en 1659. On a de lui plusieurs ouvrages en hébreu, en espagnol et en latin, entre autres : El conciliador del Pentateucho^ Francfort (Amsterdam), 1632, in-4° ; Conciliator, sive de convenientia locorum S. Scripturœ, Amst., 1633, in-4% qui est l'ouvrage précédent, traduit par D. Vossius, etc., etc.

Je trouvai aussi à Amsterdam David BlondeP, qui était fort mon ami, et cela depuis le temps où nous étions à Paris. Nous avions alors de fréquentes conférences auxquelles assistait Claude Sarrau % conseiller au parlement de Paris et grand ami des lettres. Appelé ensuite en Hollande , Blondel y avait obtenu une chaire de professeur à l'école publique d'Amsterdam , où il avait Alexandre Morus pour collègue. Ses yeux étaient saillants et comme hors de leur orbite. Je l'avais vu s'en servir sans difficulté pour lire et pour d'autres exercices , la première fois que j'étais venu à Amsterdam , en allant en Suède. A mon retour, je le trouvai tout à fait aveugle ; et cependant, grâce à une mémoire très-heureuse qui suppléait au défaut de ses yeux , il poursuivait l'omTage où il s'était proposé de dérouler la généalogie de la maison de France depuis son origine , et de défendre sa dignité et sa splendeur contre les impertinences

1. Ministre protestant, né à Cliâlons-sur-Marne en 1591. Il a passé pour un des hommes du monde qui avaient la plus grande connaissance de l'histoire ecclésiastique et de l'histoire civile. Il fut reçu ministre dans un synode de l'Ile-de-France, en 1614, et exerça son ministère à Meudoo, près de Paris. Le synode national de Charenton le fit professeur honoraire, en 1645, avec une pension j ce qui ne s'était jamais pratiqué pour personne. Après la mort de Vossius, il fut appelé à lui succéder dans la chaire d'histoire, par les professeurs de l'école illustre d'Amsterdam. Il s'y transporta en 1650, et continua ses veilles et ses travaux avec son application ordinaire; ce qui, joint au changement d'air, lui attira beaucoup d'incommodités et lui fit perdre la vue. En cet état, il ne laissa pas de dicter deux volumes in-folio, en lalin,sur la Généalogie des rois de France contre Chifflet, Amsterdam, 1654. On prétend qu'il entreprit cet ouvrage à la prière du chancelier Séguier. Il mourut en 1655, âgé de soixantequatre ans. 11 a laissé beaucoup d'autres écrits.

2. Conseiller au parlement de Paris, né en Guienne , sur la fin du XVI" siècle, mort eu I65i. 11 était magistrat aussi intègre que profond érudit. Il fournissait des notes à Grotius, Samuel Petit, Vossius, Saumaise, etc. Il était le correspondant à Paris de la reine Christine, et on trouve ses lettres à celte princesse dans Sarravii epistoJa; , opus posthumum, publié par son fils Isaac, à Orange, 1654, in-S", réimprimé par Burmann à la suite de Marq. Gudii epistohT, Leyde, 1711, in-4°. On lui attribue la préface du recueil de Lettres de Grotius ad Gaîlos, 1648, in-l2.

de Jean-JacqiiCï^ Chifflet, de Besançon*. J'admirais la dextérité de cet homme à décrire, sans le secom's des yeux, la série des familles par générations, noms et surnoms, parentés et alliances, en y ajoutant même les dates, années, mois, semaines et jours. 11 faisait toutes ces distinctions avec tant de soin et de diligence, qualités qu'on reconnaît aisément dans ses autres écrits, que Pierre du Puy l'appelait ordinairement le grand dataire.

Je ne quittais pas alors la compagnie de J. Frédéric Gronovius-, lequel, selon moi, a exercé l'art de la critique avec plus de finesse et de bouheur, plus de modération et de prudence que nul ne l'avait fait depuis que les lettres étaient en honneur. C'est un mérite rare parmi les littérateurs modernes, généralement habitués à s'arroger la puissance souveraine sur les anciens auteurs, dont ils refont souvent les écrits au gré de leurs caprices, et à en corrompre par des corrections adultères la pureté originale.

Cependant il était urgent que je retournasse dans mon pays. 3lHis la terre et la mer , que nous prissions l'une ou l'autre voie , ne nous offraient pas de médiocres difficultés. La guerre entre les Anglais et les Hollandais d'une part, de l'autre entre les Français et les Espagnols , couvrait la mer de flottes ennemies, ou semait de pillards les routes de Flandre par où nous devions passer. Mais , quoique la saison d'hiver (car l'année était à son déclin) augmentât les

1. Médecin el antiquaire, né en 1588 à Besançon, raorl en ICGO. Il eut le titre de premier médecin de Tinfanle Isabelle-Claire-Eugénie, gouvernante du comté de Bourgogne, et de Philippe IV. 11 écrivit un très-grand nombre d'ouvrages desquels Nicéron donne la liste au XXV' tome de ses Mémoires. Celui qui donna lieu principalement à la réfutation de Blondel, est un Traité contre la sainte ampoule, en latin, imprimé dans Opéra politica et historica, Anvers, 1652, 2 vol. in-fol., recueil de tous les ouvrages qu'il avait publiés contre la France, en faveur de l'Espagne et de la maison d'Autriche.

2. Né à Hambourg en IGll, mort en 1G71. 11 a laissé un nombre d'ouvrages de critique considérable; il y en a qui font partie de la collection dite Variorum.

inconvénients d'un voynge par terre, nous jugeâmes qu'il offrait encore moins de danger, et nous résolûmes de l'entreprendre. Étant donc arrivé à Louvain, j'allai visiter la bibliothèque des chanoines réguliers de Saint-Martin , où je savais trouver plusieurs anciens manuscrits que l'intérêt de mes études exigeait que je consultasse, et dont Vossius m'avait nettement prié de faire des extraits. J'exécutai cette besogne avec le concours bienveillant du prieur du couvent. Parmi les professeurs de Louvain , Valère André ^ s'était fait un nom par son livre sur les écrivains belges et espagnols. Je le saluai et voulus être inscrit sur la liste de ses amis.

A Bruxelles, le hasard me conduisit dans une aid^erge tenue par un homme de Caen. Il parut tout joyeux de voir arriver des compatriotes ; il nous traita magnifiquement et nous pourvut libéralement de tout ce dont nous avions besoin. Il nous procura, en outre, des chevaux de poste pour nous mettre en état de suivre le courrier public. Non loin de Bruxelles est la ville de Halle, où une image de la sainte Vierge est l'objet d'une grande vénération '. Cette image fut consacrée dans l'égUse, en 1267, par Adélaïde, femme de Jean d'Avesnes, comte de Hainaut, et elle est fameuse par ses miracles. Juste Lipse, pieux et docte professeur de belleslettres, en écrivit l'histoire pour l'édification des peuples. Je me rappelais cette circonstance en traversant rapidement la ville. J'aurais bien voulu rendre à la vénérable mère du Christ et des chrétiens les honneurs qui lui sont dus, et invoquer dans mes prières sa protection divine; mais le cour-

1. Né en Brabant en 1588. Il fut professeur de droit et bibliothécaire de l'université à Louvain, où il mourut en 1G5G. Sa Bihliotheca helgica, augmentée par Foppens, 1739, 2 vol. in-4°, passe avec fondement pour un des meilleurs ouvrages en ce genre.

2. Notre-Dame de Halle. Ses miracles ont été célébrés en effet par Juste Lipse dans le traité qui a pour litre : Dira Virgo Hallensis. On trouve dans le chapitre m des détails sur la fondatrice du culte rendu à cette vierge. Voy. Le Triumvirat littéraire au xvi» siècle, p. 107 et suiv.

rier à la marche duquel j'étais subordonné ne pouvait pas souffrir de retard. Le deiLxième jour, nous arrivâmes de nuit a Louvre, bourg de la banlieue de Paris. Comme on était en carnaval, nous fûmes accostés par des masques joueurs qui nous proposèrent une partie. Mais notre aubergiste nous avait avertis de nous défier de ces fripons qui maîtrisaient le sort en jouant avec des dés pipés. Quelquesuns de notre compagnie ayant des connaissances dans cet art, éludèrent la fraude par la fraude, firent tomber les masques dans leurs propres pièges et les dépouillèrent de leur argent. Nous partîmes le lendemain de grand matin et achevâmes le reste de la route en quelques heures. Ainsi , dans le temps de l'année le plus difficile, pendant les jours les plus courts, par des chemins détrempés et fangeux , nous arrivâmes à Paris en courant , ou plutôt en volant. Nous y restâmes peu de jours; j'en profitai pour m'introduire chez jMénage, avec qui je contractai dès lors une amitié que nous avons fortifiée de part et d'autre par toutes sortes de tendresses et de bons offices, et qui a duré jusqu'à sa mort. Je confesse que notre liaison m'a été extrêmement utile, extrêmement agréable, tant à cause de la littérature variée que de la politesse et de l'urbanité singulières de ce personnage. Après un court séjour à Paris, nous arrivâmes à Caen. La première chose que nous y apprîmes fut qu'il s'était étabh, pendant notre absence, une société d'hommes d'esprit et de savants, tels que notre ville peut se glorifier d'en avoir produit de tout temps un très-grand nombre, comparativement (soit dit sans envie) aux autres villes de l'Europe. Cette assemblée, suivant l'usage, fut décorée du titre d'Académie. Elle se tenait, à des jours déterminés, dans la maison de Jacques Moisant de Brieux, autrefois conseiller au parlement de 3Ietz, alors fervent adorateur des Muses, et possesseur d'une magnifique habitation convenablement située au milieu de la ville. Les chefs de TAcadémie étaient, outre Brieux , Nicolas Moustier de Mottée , depuis maire de Caen ;

Jacques Paiilmier de Grentemesiiil , si remarquable par la variété de ses connaissances littéraires, principalement en grec ; Jacques Graindorge de Prémont , dont les vertus , la douceur de mœurs, les lumières et la vivacité d'esprit ont été signalées par moi dans un autre ouvrage ; Jacques Savary, qui employa son incroyable facilité à écrire en vers les règles de la chasse * , Antoine Halle, que j'ai loué plus haut et qu'on ne louera jamais assez; Philippe Sudre de Petitville, du parlement de Rouen , et Antoine Garabi de La Luzerne ^ : ces quatre derniers poètes latins éminents; enfin Louis Thouroude, docte helléniste. Mais le plus illustre d'entre eux était Jean Regnault de Ségrais , célèbre par ses poésies françaises, surtout par ses agréables chansonnettes et ses églogues, dans lesquelles il laisse bien loin derrière lui tous ses rivaux. Je me souviens de lui avoir demandé un jour pourquoi, après les succès qu'il avait eus dans les autres genres de poésie , il avait négligé l'églogue , qui était celui qu'il n'avait point encore abordé. Avait-il du dégoût pour les Bucoliques de Virgile, du mépris pour les Grâces de Théocrite? « Pour moi , lui disais-je, je suis si ravi de Théocrite, que j'ai recours à lui chaque année, aux premiers jours du printemps; je m'étends à l'ombre d'un arbre, et là, au chant du rossignol, au murmure du ruisseau, je le

1. Il était né à Caen, et mourut en 1670, à Tâge de soixante-trois ans. Son poëme sur la chasse du lièvre a pour titre : Album Dianœ îeporicidœ, Caen, 1655; il en a fait un autre sur le manège, intitulé : Album Hipponœ, seu Hippodromi leges, 1662, in-4°. Il y a de l'invention dans ces poèmes ; mais, eu mettant à la marge, en français, les termes des arts de la chasse et du manège, il semhle qu'il ait voulu montrer en même temps combien il est difiBcile de traiter les arts en vers, et de garder la politesse et la netteté de l'expression avec la propriété des mots qui leur sont affectés. Voy. Uuet, Origines de Caen.

2. Il naquit en 1617, à la Luzerne, près de Coutances. Il étudia à Caen sous Halle. Dans un grand nombre de poésies latines et françaises, et dans quelques ouvrages en prose, il montra beaucoup de facilité, mais peu de profondeur. Ses œuvres latines et françaises, tant en vei'S qu'eu prose, ont été imprimées à Caen en 1663. 11 mourut en 1679.

relis tout entier. » Par hasard , on était à la veille du printemps; j'ajoutai que je voulais faire goûter à Ségrais un semblable plaisir. Il le goûta si bien , qu'il se mit aussitôt à imiter le poète grée , et cela avec un succès qui lui assure la palme, parmi tous ses compatriotes, dans ce genre de poésie délicat et gracieux.

Un membre de celte même Académie, Gilles-André de La Roque', écrivait en ce temps-là l'histoire de la maison d Harcourt. Personne ne sut tirer des registres et des archives publics plus de renseignements que lui sur nos affaires domestiques et sur nos anciennes familles. Cette histoire des Harcourt est un vrai trésor d'antiquités normandes. Comme , à cause de l'immensité des matériaux , il ne pouvait, selon ses désirs, publier le tout ensemble et que d'ailleurs il n'était pas possible d'en faire un petit volume pareil à ceux qu'il pubhait de temps en temps , il le fondit dans sa généalogie de la maison d'Harcourt.

Dans cette docte et déjà florissante assemblée, la littérature élégante avait pour organe Jacques de CaUières', gouverneur de Cherbourg , personnage accompli , auteur de la Vie du maréchal de Matignon. Je passe sous silence les autres académiciens.

Peu de jours après mon arrivée, Brieux vint chez moi, et après maints propos sur la nouvelle Académie et les mérites de ses membres , il me déclara que Bochart et moi étions des leurs. Je fus touché de cet honneur, d'autant que, sans lavoir brigué et par les suffrages spontanés de mes compa-

1. Héraldiste, né en 1597 à Cormeilles , près de Caen , morl en 1C36, à Paris. Il s'aUacha principalement a la partie généalogique de l'histoire, et publia un grand nombre d'ouvrages en ce genre qui sont encore estimés. Celui dont parle Huet a pour litre : Histoire généalogique de la maison d'Harcourt, avec les preuves, Paris, 1662, 4 vol. in-f°.

2. Maréchal de bataille des armées du roi. 11 est auteur d'une Histoire de Jacques de Matignon , maréchal de France , ouvrage curieux mais inexact, et qui fut publié a Paris en 1661 , in-f". Il mourut commandant à Cherbourg, en 1697.

Irioles, je me voyais admis dans une assemblée de gens les plus honnêtes et les plus savants de leur siècle K

Maître enfin de mon temps , après tant d'excursions , je me confinai dans ma bibliothèque et lus immodérément. J'y gagnai une grave fluxion d'yeux qu'il a plu aiux anciens médecins d'appeler épiphora. C'est une maladie que j'avais eue bien des fois étant enfant. Le renouvellement en fui plus incommode et plus prolongé que jamais. Dès qu'elle coumiença de se guérir, je trouvai bon de chanter cet événement en vers dans le goût de Lucrèce , et d'en gratifier Morus, que je savais admirer et imiter le style de ce poëte. 11 reçut mon présent avec de gi'andes protestations de reconnaissance , et me la témoigna par des vers de son crû. 11 s'établit aussi entre nous un commerce suivi de lettres que le temps et la distance ralentirent sans l'interrompre néanmoins tout à fait. Mais , lorsqu'il fut appelé à Paris par les chefs du parti calviniste, nous resserrâmes les liens de notre ancienne amitié , et renouvelâmes ces improvisations en >ers que nous échangions jadis à Amsterdam. Je me rappelle que, comme il m'avait un jour provoqué par une épigramme fort plaisante, je lui envoyai à l'instant par le même messager les vers suivants :

Jam pridem résides nostro sub pectore flammas Divina Phœbi munera , etc.

Je m'étais bercé de l'espoir qu'une liaison formée entre nous sous de si heureux auspices, était à l'épreuve du temps et des accidents, et que nous \ivrions à Paris dans les mêmes termes que nous avions vécu à Amsterdam. Cet espoir fut bientôt déçu. Soit que les distractions et le la-

1. Combien de fois n'a-l-on pas dit, et combien de gens ue croient-ils pas encore que Huet est le fondateur de cette académie ? Voyez, entre autres, Tarlicle qui le concerne dans la Biographie universelle de Michaud, article qui n'offre pas que celle seule inexactitude.

mulle de Paris, soit que les devoirs de sa charge de minisire en fussent la cause , il finit par s'éloigner de moi entièreticrement, tellement qu'il se dispensait à mon égard des obligations de pure civilité , et ne se souciait pas même des plaintes que m'arrachait son mépris de notre vieille amitié. Pendant ce temps-là , je reçus de Bochart une lettre où il me priait , si j'avais sous la main quelque exemplaire de l'Anthologie contenant le poëme de Paul le Silenciaire * sur les Thermes pythiques, de le lui envoyer et de lui dire ce que je pensais de ce poëme et particulièrement quelle était mon opinion sur le TrspaixY) TriTxàxrj dont il y est parlé : car au lieu de ce TT'.T-raxrj qui était ininteUigible , il proposait de lire TraxTr/.v-'. A première vue, il me parut qu'il y avait un grand désordre dans ce texte, et je désespérai d'en extraire aucun sens. Bochart pensa de même. Mais depuis, ayant procédé à un examen plus attentif, je l'informai que j'avais découvert que les versicules en question avaient été tirés d'un ancien manuscrit, dans lequel, pour ménager l'espace, ils avaient été écrits de telle sorte que chaque page était en deux colonnes ; qu'en les hsant il fallait passer du premier vers de la première colonne au premier de la seconde , du second vers de la première colonne au second de la seconde , et ainsi de suite jusqu'à la fin ; que le contraire avait été fait par un copiste étourdi et ignorant, qui, sans se préoccuper du sens , avait copié toute la première colonne , puis toute la seconde, et ainsi de suite pour toutes les autres pages. De là venait cette confusion de vers et de sens à laquelle il était facile de remédier, en rétablissant le tout dans

1. Le Silenciaire est un surnom qu'il tirait de la charge qu'il occupait sous Juslinien , au vi* siècle , et qui appartenait aux personnes employées aux négociations secrètes. 11 a écrit en vers grecs VHistoire de l'église Samfe-So/)/iîe, imprimée, avec la traduction et les notes de Ducange, dans l'Histoire byzanline, Vârls, 1670, in-f°; Carmen in Thermas Pithicas, grec-latin , avec les notes de Huet , Paris , 1698 , in-4° , et un assez grand nombre û'Épigrammes dans V Anthologie.

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