‹ Mémoires de Du Plessis-BesançonChapitre 101 sur 146 · Du Plessis- Besançon à Mazarin · texte numérisé non relu

Du Plessis- Besançon à Mazarin

Turin, le 30 juillet 1646.

Je suis ici dès le 26 et vis M™e Royale dès le lendemain, de laquelle j'eus une assez longue et très favorable audience et les deux jours suivants. Elle reçut la lettre de la reine avec des marques d'une satisfaction et d'une reconnoissance tout entières. Je l'ai amplement entretenue sur tous les points dont Votre Émi-

nence m'avoit fait l'honneur de me charger pour elle Madite

dame Royale avoue les extrêmes obligations dont elle est redevable à la reine et à Votre Éminence aussi, et proteste, en des termes tout à fait soumis et affectionnas, qu'elle n'aura jamais d'autres sentiments que ceux qu'elle doit à une véritable reconnoissance et qui lui seront inspirés de la cour, qu'on n'a que de lui marquer comme elle se doit conduire, ce qu'on désire d'elle et la part des choses sur quoi elle se doit justifier, et qu'elle sera toujours prête de le faire avec toute sorte de sincérité. Mais, comme Votre Éminence ne m'a point commandé d'entrer si avant dans le détail, j'attendrai ses volontés et une plus ample instruction sur ce sujet.

Le marquis de Pianesse^ m'est venu visiter deux fois et je l'ai vu une seulement dans le jardin de San-Carlo, ne l'ayant pas rencontré en son logis. Je lui donnai de la part de Votre Éminence les témoignages de sa bonne volonté, aux termes qu'elle m'a prescrits, sans passer plus avant, et lui dis, au surplus, comme de moi-même et par forme de conversation, la plupart des choses dont j'avois entretenu M"« Royale. Sur quoi il m'a fait quasi les

mêmes réponses La conversation fut longue entre ledit sieur

marquis et moi, oii je tâchai de ne demeurer i)as court dans les répliques que je lui fis, sans m'expliquer trop néanmoins, si ce n'est à l'égard de lui faire connoître que, la reine et Votre Eminence estimant et connoissant à fond sa capacité, son mérite et le crédit qu'il avoit auprès de Madame, ce seroit toujours avec raison qu'on le prendroit à parti ou qu'on lui sauroit gré de tout ce qui arriveroit de mal ou de bien dans le cours des alfairos, sur quoi il avoit à considérer toutes les suites que pouvoient produire l'indignation ou les bonnes grâces de Leurs Majestés. En cette conférence, je puis assurer Votre Éminence que ledit sieur marquis, non

l. Cliarles-Joan-Raptistc de Siiniane, marquis de Piancsse, premier ministre du duc de Savoie , colonel général de l'infanlcrie ducale, il mourut en 1G77.

seulement demeura d'accord de tout ce qui peut convenir aux intérêts de Leurs Majestés et de la cause commune, mais qu'il le renchérit encore par-dessus tout ce qu'en sauroitdireun ministre françois très capable et très affectionné, ajoutant, à son égard, qu'il ne pouvoit nier qu'il n'eût eu part à toutes les délibérations et résolutions du conseil de Madame, mais qu'il n'en avoit aucune au manquement des agents, s'il y en avoit eu. Enfin, c'est un personnage tel que Votre Éminence m'a fait l'honneur de me le dépeindre, de grand esprit, accort, mais ferme en sa façon d'agir et mélancolique au dernier point, et, en un mot, tel que je ne me fais point de doute qu'il ne soit expédient de s'assurer de ses actions ou de sa bonne volonté pour prévenir les accidents qui en pourroient arriver. Il avoue avoir de très grandes obligations à l'estime et à la bonté de Votre Éminence, mais qu'elle doit considérer, s'il lui plaît, qu'encore que les intérêts de France et de Savoie soient entièrement unis, que, néanmoins, ils ne sont pas absolument une même chose, et qu'ainsi on ne sauroit trouver étrange qu'il agisse ou qu'il ait des sentiments convenables à cette différence aux choses qui ne peuvent blesser l'essentiel de leur intérêt commun.

J'ai appris qu'on me considère ici pour une personne

envoyée avec ordre de négocier des affaires importantes plutôt que pour servir dans l'armée. Sur quoi, je fais état de partir dès aujourd'hui pour m'y en aller, après avoir informé Votre Éminence du sujet de la visite que me rendit hier ledit marquis de Pianesse de la part de Madame, lequel semble être de grande considération. En suite de celle qu'il me donna de la prise d'Acqui et du dessein des ennemis sur Ponzone ou Nice de la Paille, mais plus vraisemblablement sur le premier, il m'apporta donc une lettre déchiffrée de sa main entre lignes, venant d'un certain confident de la frontière non sujet de madite dame, portant qu'il a ordre du président d'Areso de Milan de savoir d'elle si on lui pouvoit faire diverses propositions avantageuses au bien des états de son fils et de sa personne, au nom des Espagnols, ledit sieur marquis ajoutant que le sentiment de Madame étoit de n'en entendre aucune, si ce n'étoit du consentement de la France ou de ceux qui avoient sa créance. Sur quoi, voulant me faire parler, je lui répondis que je n'avois autre chose à lui dire, sinon que M™e Royale avoit déjà pris le parti qu'il falloit là-dessus et qu'en la conjoncture présente on ne pouvoit que dommageablonient et avec beaucoup de soupçon prêter l'oreille aux ennemis ou avoir des intelligences avec eux; que, néanmoins, j'en donnerois avis à la reine

etàVotreÉminence. A la vérité, bien que ce procédé ait quelque apparence de franchise, si est-ce qu'il semble fort imprudent et assez suspect. Sur le soir, étant allé prendre congé de Madame, après un long entretien sur ses bâtiments, elle me dit en particulier les mêmes choses que le marquis de Pianesse, ajoutant qu'elle répondroit qu'elle ne pouvoit entendre à aucune proposition, et que, si on avoit à lui en faire, qu'il falloit que ce fût à l'assemblée générale de Munster et par les voies ordinaires, me priant de vous faire savoir comme elle procédoit en cette occasion, ce que je lui promis de faire et la confirmai en termes convenables dans la résolution où je la voyois et d'en demeurer là. Elle me dit qu'il n'y avoit que le marquis de Pianesse et moi à qui elle en eût donné connoissance, me conjurant, au surplus, d'assurer la reine de son entière résignation à ses volontés et Votre Éminence de tout ce qui lui peut témoigner combien elle vous honore et se sent votre obligée de longue main. Bref, il ne se peut rien ajouter aux apparences, pourvu que les etfets y répondent, mais c'est où je ne vois pas encore assez clair pour en être très persuadé, de sorte que je chemine toujours à pas de plomb et fort réservé.

J'ai aussi rendu la dépêche de la reine et la vôtre à M. le prince Maurice *, qui me parla dans une franchise à mon avis tout à fait sincère et avec tous les sentiments de reconnoissance et d'aftection qui sont à désirer pour Votre Éminence. Il m'a dit, et je l'apprends aussi d'ailleurs, que M™« Royale témoignoit satisfaction de la manière et des termes auxquels je lui ai parlé, bien que je sache d'ailleurs qu'elle fut un peu mélancolique le reste de la journée, et même qu'elle pleura. C'est ce que j'ai cru devoir dire à Votre Eminence en cette occasion; à quoi j'ajouterai que M. le prince Maurice me fit connoitre hier, dans la suite de plusieurs discours et après les témoignages de sa résignation entière aux volontés de la reine et de Votre Eminence, que, s'il y avoit eu lieu de lui donner part en l'amirauté sur la mer de Levant, avant que Sa Majesté s'en fût déclarée, il l'auroit tenue à beaucoup de faveur et d'honneur, vu même qu'il pouvoit convenir aux intérêts de France qu'une si grande charge ne fût pas mise entre les mains d'une seule personne; il iijouta, sur ce que je lui

1. Maurice de Savoie (1593-1G57), fils du duc Charles-Emmanuel et do Catherine d'Autriche. Nommé cardinal à l'Af^e de quatorze ans, il servit successivement la cause française et le parti d'Espaj;nc. Il quitta le chapeau en 1642 pour épouser sa nièce, la juincesse Louise-Marie de Savoie.

dis, qu'on lui auroit donné le commandement des armées s'il y avoit eu de quoi l'occuper dignement, que, n'ayant pas été nourri dans cette profession, il n iroit pas volontiers au-devant de semblables emplois, mais que, par obéissance et par honneur, il les recevroit toujours pour le service et de la main de la reine ou des soins de Votre Éminence.

La nouvelle est ici que M. le prince Thomas et les troupes d'Orbitello reviennent par Oneglia, et qu'il sera en cette ville après-demain, ses chevaux étant déjà partis à cette fin. Pour ce qui est de M. le maréchal du Plessis, on n'en parle point depuis son arrivée à Pise, mais il y a grande apparence qu'il pourra s'être joint à mondit sieur le prince Thomas, ou qu'il aura pris son parti, sachant ce qui s'est passé où il alloit.

(Minute originale. Affaires étrangères, Naples, IV, 16.)

66. Instructions du maréchal du Plessis-Praslin au sieur du Plessis- Besançon pour son voyage à Parme.

Oneglia, le 20 septembre 1646.

Le sieur du Plessis-Besançon, étant arrivé près de M. le

duc de Parme, lui rendra les lettres de Leurs Majestés, et, après lui avoir fait connoître l'estime particulière qu'elles font de son affection, de son mérite et de sa personne et la créance qu'elles y ont, il lui fera entendre que, si Leursdites Majestés ne lui firent point donner de part du premier dessein d'Orbitello, ce fut seulement pour ne l'embarrasser pas de la connoissance d'une affaire de cette nature, dont les Espagnols auroicnt pu lui savoir gré, en un temps où l'on ne se voyoit pas encore en état d'empêcher le mal qui lui en pourroit arriver, où, par cette considération, il ne fut pas jugé à propos de le mêler; mais que, depuis, Leursdites Majestés ayant su qu'il s'en étoit plaint, elles ont bien voulu donner audit sieur duc, en ce rencontre, de nouveaux témoignages de leur confiance, lui faisant savoir la résolution qu'elles ont prise de faire attaquer pour une seconde fois les places maritimes que les Espagnols tiennent sur les côtes de Toscane. Sur quoi, ledit sieur du Plessis ne manquera pas de lui faire connoître les grandes forces qu'elles y emploient par mer et par terre, et même de les faire valoir, tant par le nombre et par la bonté des troupes que par la réputation et l'expérience des chefs qui les doivent commander, ainsi qu'il sait être à propos de le faire, y ajoutant qu'après les diverses marques que ledit sieur duc a si souvent

données de son inclination et bonne volonté envers la France, on ne doute point qu'il ne persiste toujours à en donner de nouvelles preuves selon les occasions.

Que Leurs Majestés connoissant de longue main l'affection dudit sieur duc et la prudence dont il use en toutes ses actions, elles ont grand sujet de croire qu'il demeurera constamment dans les termes d'un bon et fidèle allie, se rendant plutôt favorable que contraire à leurs justes desseins, et que les troupes du roi pourront tirer en payant de ses états de Castro toutes les commodités et vivres qui s'y pourront trouver et qu'on ne leur sauroit raisonnablement refuser dans la pratique d'une véritable neutralité, afin que lesdites troupes ne soient pas obligées d'en prendre si l'on refusoit de les en aider. Sur quoi, ledit sieur duc sera convié de faire savoir là-dessus son intention à ses sujets par les voies les plus convenables et ainsi qu'il aura été concerté avec Son Altesse par ledit sieur du Plossis; à quoi Leursdites Majestés s'attendent d'autant plus certainement que les Espagnols ne sont point en état de se venger de ses courtoisies; qu'il lui peut revenir de très grands avantages de la suite de cette occasion, s'il en veut profiter, qu'elle est utile à la liberté des princes d'Italie et que c'est un moyen très efficace pour avancer la conclusion de la paix générale si nécessaire à toute la chrétienté, que la seule ambition des Espagnols et leur opiniâtreté à retenir ce qui n'est point à eux arrête principalement.

Et, parce qu'il se parle que les ennemis, impuissants par euxmêmes de s'opposer aux desseins de Leursdites Majestés, tâchent d'y intéresser (ainsi qu'ils en font courre le bruit) quelques princes d'Italie par le moyen de certaines ligues, si ledit sieur duc tomboit sur cette matière et qu'il y eût nécessité d'en parler, ledit sieur du Plessis lui fera connoître le peu d'apparence qu'il y a qu'il y en eût aucun assez mal conseillé pour y vouloir entendre en cette occasion, qui est plutôt avantageuse qu'elle ne peut être suspecte à leurs intérêts, vu qu'il s'y agit plus de leur conservation que de ceux de la France, et que, toute cette longue guerre ayant été entreprise pour leur protoction et pour les maintenir dans la paisible jouissance de leurs états et non pour l'agrandissement particulier de cotte couronne, qui ne vise qu'à se mettre en état d'empê(^her l'oppression des plus foibles, Leursdites Majestés auroient grand sujet de plainte et de ressentiment contre ceux qui voudroient, de gaîté de cœur, traverser leurs justes desseins et le progrès de leurs armes contre des ennemis avec lesquels on

est en guerre ouverte de tous côtés depuis tant d'années et dont les usurpations n'auroient point eu de limites si la France n'y avoit opposé ses armes.

Que Leurs Majestés, pour faire toutes choses dans les termes de la bienséance, n'ont point voulu faire passer les troupes qui sont venues de l'armée de Piémont pour s'embarquer à Oneglia sur les terres de la seigneurie de Gênes , quoiqu'il n'y eût que cinq ou six railles à traverser, sans la participation du sénat, pour faire voir qu'elles ne veulent rien entreprendre sur les droits de leurs alliés, mais les considérer jusques aux moindres choses, ce qui les oblige aussi à demander le même passage sur les États de Son Altesse pour les troupes qu'elles y voudront faire passer de ladite armée, selon le besoin qu'elles en pourront avoir ailleurs.

Après que ledit sieur du Plessis aura satisfait aux choses contenues en cette instruction, il s'en reviendra en Piémont pour y attendre les ordres de Leurs Majestés, et, cependant, nous fera savoir au plus tôt par ses dépêches tout ce qu'il aura négocié avec M. le duc de Parme en son voyage.

(Original. Affaires étrangères, fonds France, mémoires et documents, CCCCVI, 320.)

67. Abrégé de la négociation faite avec M. le duc de Parme en Vannée lô^iô^.

Substance de la réponse de M. le duc de Parme à la première audience qu'eut avec lui le sieur du Plessis-Besançon, le 2 octobre au soir, et du surplus de sa négociation avec ce prince :

Qu'il recevoit à grand honneur les marques de la confiance et de l'estime que Leurs Majestés avoient eues pour feu son père et les témoignages qu'elles avoient agréable de lui en faire donner, comme aussi la part qu'elles trouvoient bon de lui faire de leurs desseins en cette occasion et que c'étoit une faveur qu'il tenoit infiniment chère ; qu'elles trouveroient toujours en lui l'affection et la fidélité de son prédécesseur, tant par ses propres sentiments et par son inclination naturelle envers la France, que par l'obéissance qu'il devoit aux exprès commandements que son père lui avoit faits en mourant de ne s'en détacher jamais, ainsi qu'il en avoit déjà envoyé donner des assurances à Leurs Majestés par un courrier qu'il avoit fait dépêcher exprès à son résident pour cet effet; que

t. Ce mémoire fut adressé à Le Tellier par une lettre de du Plessis- Besançon datée de Cannes, le 15 octobre 164G.

tout ce que leur service pouvoit désirer de sa personne et de ses états étoit entièrement à la disposition de leurs volontés, jusques à n'y épargner ni son bien, ni son sang, ni sa vie, afin de pouvoir mieux mériter la faveur de leurs bonnes grâces et de leur protection, comme étant un des plus fidèles et des plus affectionnés serviteurs qu'elles pussent avoir en Italie ; que le roi se pouvoit assurer de la maison de Farnèse de tout ce qu'elle étoit capable, selon ses forces, pour le service d'un si grand prince, et qu'elle demeureroit inséparablement unie à ses intérêts; qu'à la vérité, c'étoient ces mêmes sentiments qui avoient obligé son père de s'étonner qu'on ne lui eût fait donner aucune connoissance de l'entreprise d'Orbitello, mais qu'il se sentoit redevable à la bonté de Leurs Majestés que c'eût été par un motif si obligeant que celui que le sieur du Plessis lui venoit d'exprimer et qu'elles recevroient des preuves de la reconnoissance qu'il en avoit en toute sorte de rencontres, sachant bien qu'elles ne voudroient rien exiger de lui qui ne fût conforme à l'honneur de leur bienveillance, puisque ce n'étoit pas moins leur intérêt que le sien de le conserver; qu'il appeloit à témoin tous les François et M. le prince Thomas si, pendant le siège d'Orbitello, ils n'avoient pas tiré du duché de Castro toutes les assistances et les commodités qui s'y étoient pu trouver, feu son père ayant envoyé un des principaux seigneurs de la cour sur les lieux pour y tenir la main ; et, quant au surplus de ce qu'il avoit à répondre audit sieur du Plessis, en particulier sur le sujet de son voyage, qu'il satisferoit au plus tôt à tout ce qui pouvoit dépendre de lui pour le service et pour le contentement de Leurs Majestés en cette conjoncture.

La réponse de Madame, sa mère, fut plus courte, mais ce fut la même chose en substance, ajoutant que la protection du roi et de la reine lui étoit si chère qu'elle tiendroit toujours le sang de son iils heureusement répandu pour en obtenir la continuation par ses très humbles services.

Le 5 octobre, le sieur GauiTridi', secrétaire et conseiller d'état de Son Altesse, vint apporter au sieur du Plessis-Besançon les réponses en créance et ù cachet volant (jue le duc de Parme, son niaitre, faisoit à Leurs Majestés, lui donnant heure au lendemain

t. Jacques Gaufl'ridi, ou Gauffrcdy, était originaire de Provence et de naissance très obscure. Il sut j^aj^ner la faveur du duc de Parme, qui le noinnia son |)rcnuer ministre et le créa marquis. Tombé ensuite en dlsgrAcc, il fut décapité en IG70. Tallemanl des Réaux lui a consacré une de ses Historiettes.

matin pour recevoir les audiences de congé de Leurs Altesses et apprendre, de la bouche dudit sieur duc, ce qu'il avoit résolu sur les instances qu'il lui avoit faites, qui fut qu'aussitôt qu'il auroit appris l'arrivée des généraux de l'armée du roi vers Orbitello, il leur envoyeroit exprès une personne de considération pour s'aboucher avec eux, leur faire compliment et ajuster toutes choses le mieux qu'il se pourroit; que, cependant, il avoit envoyé ses ordres à celui qui commandoit dans son duché de Castro pour faire que les troupes du roi fussent assistées de tout ce qui s'y trouveroit, mais que son avis étoit que les cassines et la plaine d'Ansedonia, qui n'étoient qu'à trois milles d'Orbitello et de Port-Ercole, le long de la mer, fussent prises pour le lieu du marché public et le rendezvous des vivres, fourrages et autres commodités qu'on y mèneroit par charrois dudit duché de Castro, outre ce que les paysans porteroient dans le camp même, suppliant le roi de trouver bon de la sorte pour empêcher le désordre des gens de guerre qu'on ne pourroit éviter sïl leur étoit permis d'en aller chercher dans le pays, ce que les vivandiers pourroient faire néanmoins.

Qu'à l'égard des ennemis, il ne pouvoit pas empêcher qu'ils ne passassent les plus forts sur les terres dudit duché de Castro, vu que c'étoit un pays ouvert et sans places, mais qu'aussi ne trouvoit-il pas étrange que les troupes du roi s'y opposassent par les voies ordinaires de la guerre, pourvu que ce fût en épargnant ses sujets et ledit pays, ainsi que les Espagnols avoient fait avec grand soin en ces dernières occasions, sans y apporter aucun dommage ; que c'étoit tout ce qu'il pouvoit faire. Leurs Majestés (et particulièrement le feu roi) lui ayant fait témoigner plusieurs fois qu'il ne devoit point rompre avec les ennemis, mais entretenir prudemment les affaires et se conserver.

Et, pour ce qui étoit du passage qu'on lui demandoit pour un corps de douze à quinze cents chevaux de la cavalerie de Piémont qui pourroit avoir besoin de passer sur ses états de Plaisance et de Parme pour aller en Toscane, que, comme il n'étoit pas en état d'empêcher les uns ni les autres d'y prendre le passage à l'improviste, qu'il feroit semblant de fermer les yeux en faveur des troupes du roi, lorsqu'elles se présenteroient à sa frontière, mais qu'il seroit à propos que celui qui les commanderoit lui envoyât quelqu'un auparavant pour concerter la route et les étapes; qu'à la vérité, il auroit bien désiré, pour n'attirer point une pareille foule dans ses états et peut-être la guerre, en conséquence de ce passage, que Leurs Majestés eussent trouvé bon de le faire prendre d'un autre côté, mais que, pour leur témoigner son obéissance et son

affection, il vouloit bien passer par-dessus toutes ces considérations, si c'étoit une nécessité pour leur service.

Qu'il avoit jusques ici refusé un semblable passage au gouverneur de l'état de Milan pour les troupes qui ont passé dernièrement sur celui de Gênes pour aller à Orbitello, et qu'il continueroit de s'en défendre tant qu'il pourroit s'en empêcher. Sur quoi, il témoigna au sieur du Plessis qu'il seroit bien aise et qu'il étoit même à propos en toutes façons que cette correspondance ou, pour mieux dire, cette connivence qu'il avoit avec nous fût secrète, afin que ce ne fût pas un exemple en faveur des Espagnols avant le temps et un moyen à eux de s'y opposer avec plus de prévoyance.

Tout le surplus de l'audience dudit sieur duc et de Madame, sa mère, ne fut qu'une confirmation des compliments et des témoignages d'affection de la première, tant au respect de l'un que de l'autre, la dernière ayant pris grand soin de dire audit sieur du Plessis tout ce qui pouvoil servir à le persuader, mais particulièrement à l'égard de ses soumissions envers la reine et de la confiance qu'elle avoit en elle pour la protection de son fils et de ses états. A quoi il ne manqua pas de lui témoigner et de lui répartir qu'on attribueroit toujours à sa prudence et à son affection la plupart des bonnes résolutions que cette maison prendroit pour la France; en quoi la sage conduite de M. le grand-duc, son frère, n'étoit pas un petit exemple en une pareille occasion.

La fin de cette négociation ayant été de faire connoître aux ennemis que nous voulions retourner à Orbitello, pour favoriser l'événement du dessein qu'on avoit autre part, l'effet repondit assez précisément de la manière quelle fut conduite : car, sans rien assurer qui pût blesser la bonne foi ni abuser de la confiance de ce prince, il eut lieu de croire ce que nous désirions qu'il crût : de quoi le sieur Gauffridi, qui avoit lors toute l'autorité à la cour de Parme et qui sorvoit lidolement les deux partis, ne manqua pas de faire donner avis aux Espagnols sans perte de temps. De sorte que, sur ce fondement, ils retirèrent une bonne partie do la garnison de Porto-Longone ou divertirent ce qu'ils y vouloient faire entrer et le firent promptement passer à Orbitello et Porto-Ercole qui se trouvoient en nécessité de toutes choses, mais particulièrement d'hommes pour leur défense, par la consommation qui s'en étoit faite durant le siège que la première venoit de soutenir. Si bien que le petit nombre de soldats qui se trouva dans Porto- Longone et la surprise de l'attaque ((jui fut d'ailleurs vigoureuse et bien entendue) furent les principales causes qui donnèrent moven aux maréchaux de la Meilleraie et du Plessis-Praslin de

l'emporter en dix-neuf jours de tranchée ouverte contre l'opinion

de tout le monde, aucun ne pouvant s'imaginer que les François

fussent capables d'un si grand effort après ce qui venoit d'arriver

devant Orbitello

(Minute. Affaires étrangères, Naples, IV, 46.)

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